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Les généraux de l’OAS à la prison de Tulle : réalités et rumeurs

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Les généraux de l’OAS à la prison de Tulle : réalités et rumeurs

Message par REC le Lun 23 Jan 2012 - 16:33

Les généraux de l’OAS à la prison de Tulle : réalités et rumeurs

L’histoire de certains établissements pénitentiaires reste indélébilement marquée par des événements sociopolitiques qui, au cours des années, prennent une dimension de mythe fondateur. Il en est ainsi de la maison d’arrêt de Tulle, en Corrèze, qui d’août 1961 à juin 1968 a reçu les officiers impliqués dans ce qu’on a communément appelé le « putsch des généraux ». Cette présence de hauts gradés de l’armée française (ils seront jusqu’à dix-huit) a paradoxalement suscité peu d’intérêt de la part des historiens : seuls subsistent des rumeurs, des souvenirs difficiles à authentifier et des anecdotes. Il n’y eut pendant les sept ans que dura l’incarcération aucun travail spécifique, ni conservation de documents, ni recueil de témoignages. On peut donc s’étonner qu’une période si exceptionnelle dans l’histoire de l’administration pénitentiaire n’ait pas soulevé plus d’attention. Ce travail veut - modestement - pallier ce manque. À travers les quelques écrits et témoignages qui sont restés, on tentera de découvrir le quotidien carcéral des officiers ainsi que du « quarteron de généraux en retraite » pour reprendre la formule fameuse du général de Gaulle.
Des sources limitées
Outre les références bibliographiques générales sur la guerre d’Algérie, il a été possible de consulter un fonds de documents versé aux archives départementales de la Corrèze. Ce fonds comporte trois volets :

le dossier de construction de la maison d’arrêt (Cote 244 W 8115) ;

les talons de permis de visites (cote non mentionnée) du 11 août 1965 au 13 juin 1968 [86]. Il n’a pas été possible de déterminer la raison pour laquelle les carnets à souche de permis de visites ont été utilisés si tardivement, quand on sait que les premiers officiers incarcérés sont arrivés à l’établissement en août 1961.

le fonds Borricand (cote 40 J 1 à 40 J Cool : je nomme ainsi la masse de documents versés en janvier 1991 par René Borricand. Il fut l’un des animateurs d’un mouvement fondé par le professeur Jean de la Hargue, le Secours populaire par l’entraide et la solidarité (SPES), et dont l’objectif était de venir en aide aux détenus qui avaient pris fait et cause pour que l’Algérie reste française. Cette association venait ainsi en aide aussi bien aux détenus militants de l’OAS [87] qu’aux militaires incarcérés. On notera que les officiers ont considéré ce mouvement avec beaucoup de circonspection voire de méfiance, compte tenu de sa connotation politique très marquée. Malgré cela, certains détenus entretinrent une correspondance régulière avec René Borricand, en particulier le lieutenant colonel Charles de la Chapelle. Ces courriers composent les trois premières liasses des huit qui composent le fonds. Les autres liasses contiennent divers documents à l’intérêt historique limité : coupures de presse concernant l’activité du SPES, comptes rendus de conférences, cartes de vœux, etc.
Les archives de la maison d’arrêt de Tulle
Le seul document consultable est une photocopie du registre d’écrou. L’original du registre, que j’avais pu consulter en 1991, n’est plus disponible. Ce registre est arrivé à Tulle en août 1961 avec les premiers transférés. Il porte sur la première page la mention manuscrite : « Par décision gouvernementale, le quartier de détention de la maison centrale de Clairvaux a été transféré le 4 août 1961 à la prison de Tulle, et le présent registre, ouvert le 22 novembre 1956 à Troyes, continuera à compter du 4 août 1961 a [sic] être utilisé à Tulle à l’égard des condamnés ayant à subir une peine politique telle que la détention criminelle. Fait à Tulle le 4 août 1961. Pour le directeur de l’administration pénitentiaire, le sous directeur [Signature illisible]. »
Ce registre porte, outre la signature du juge de l’application des peines (7 juillet 1961, avant le départ pour Tulle), la signature du directeur régional venu par trois fois inspecter l’établissement, les 3 mai et 9 novembre 1965 ainsi que le 22 mai 1968.
Il a été clos par la mention : « Vu le 15 juin 1968. Registre clos suite à l’élargissement du général Raoul Salan. Le chef du bureau de la détention. [Signature illisible] »
La presse
L’édition corrézienne de La dépêche du Midi a été consultée. Bien évidemment il n’a pas été possible de parcourir l’ensemble des parutions sur la période considérée. Afin de mesurer l’impact médiatique de la détention, les numéros parus à des moments clefs ont été dépouillés. On a consulté également les numéros du Canard Enchaîné parus pendant cette période. Cet hebdomadaire, anarcho-républicain résolument hostile à toute intervention, disait tout haut ce qu’une partie non négligeable de l’opinion publique française (une fraction de l’opinion de gauche, ainsi que des courant pacifistes et non-violents non marqués politiquement) pensait tout bas.
Rappel historique : l’échec des putschistes
Un peu moins de sept ans après le début de la guerre d’Algérie (on parlait des « événements » en ce temps-là) il semblait évident, en cette année 1961, qu’un mouvement irréversible était en marche et que rien ne pourrait empêcher l’accession de l’Algérie à l’indépendance. La France entrait alors dans une spirale de violence que l’on a du mal de nos jours à imaginer. On se rappelle que c’est au début de 1961 que fut créée l’OAS. Lors d’une fameuse conférence de presse, le 11 avril 1961, le général de Gaulle avait clairement exprimé que l’Algérie devait accéder à l’autonomie : « Dans le monde actuel, et à l’époque où nous sommes, la France n’a aucun intérêt à maintenir sous sa loi et sous sa dépendance une Algérie qui choisit un autre destin […] La décolonisation est notre intérêt et par conséquent notre politique. »
Cette nouvelle orientation politique fut, au sens propre et profond du terme, insupportable à certains officiers qui avaient jusqu’alors manifesté un loyalisme républicain sans faille. Certains d’entre eux, qui avaient vécu les douleurs de la guerre d’Indochine et la bataille de Dien Bien Phu (mai 1954), confrontés à ce qu’ils disaient être un nouveau renoncement à la souveraineté de la France et à un nouvel abandon, ne purent se résigner et décidèrent d’entrer en dissidence. Ils parvinrent à convaincre le général Challe de prendre la tête de leur mouvement et de préparer un coup d’État afin de conquérir le pouvoir en Algérie et de la maintenir ainsi comme un territoire de la République. Maurice Challe, en retraite depuis le 26 janvier 1961, se préparait à entrer dans le privé, à Saint-Gobain. Il accepta de rencontrer ses amis Jouhaud, Zeller, Regard, Faure et Vanuxem dans un appartement parisien des Buttes-Chaumont [88]. Des ralliements devaient bientôt suivre, ceux d’Hélie de Noix de Saint Marc, commandant en second du 1er régiment étranger de parachutistes (REP), du colonel de la Chapelle, commandant le 1er régiment étranger de cavalerie (REC) ainsi que ceux des colonels Masselot et Lecomte du 4e régiment chasseurs parachutistes (RCP).
Challe revint secrètement à Alger le 19 avril. Le vendredi 21, à minuit, les « bérets verts » du 1er REP marchent sur la ville. Ils se rendent maîtres en quelques heures des bâtiments du gouvernement général, de l’aérodrome, de l’hôtel de ville et du dépôt d’armes. Le lendemain, les Algérois se rassemblent à nouveau pour acclamer Challe, Zeller et Jouhaud. Le général Salan, exilé en Espagne, rentre en grand secret pour rejoindre ses trois collègues. À Paris, court le bruit d’une prise de pouvoir des militaires par l’envoi de bataillons sur la capitale. Le gouvernement, dans un premier temps, se contente d’affirmer qu’il « a pris les mesures nécessaires ». Dans la soirée, Michel Debré, Premier ministre, explique aux Français que « des avions sont prêts à lancer des parachutistes sur les aéroports » et il ajoute ensuite « Allez-y à pieds ou en voiture convaincre les soldats trompés de leur erreur [89] ».
Charles de Gaulle, dès le lendemain dimanche, s’adresse aux Français et leur fait part du « pronunciamiento [90] ». Il demande de mettre tout en œuvre pour faire cesser le mouvement et dénonce « le quarteron de généraux en retraite qui possèdent un savoir faire expéditif et limité [91] » et qui « ne voient le monde qu’à travers leur frénésie [92] ».
Le général de Gaulle, lors d’un conseil des ministres extraordinaire tenu le même jour dans l’après-midi, s’exclame : « Ce qui est grave dans cette affaire, c’est qu’elle n’est pas sérieuse [93]. » La suite des événements va lui donner raison : les putschistes ne seront pas suivis. Leur action est tuée dans l’œuf par ce mot terrible de dérision et de mépris que des centaines de jeunes appelés du contingent entendront dans leur poste de radio à transistor dont l’armée n’avait pu interdire l’usage. Ils ne bougeront pas, la plupart de leurs chefs s’étant ralliés à la légalité républicaine incarnée par le général de Gaulle. La sédition tourna vite en capilotade. À Alger, quelques centaines de personnes klaxonnèrent sur le forum : « Algérie française ! » ou « De Gaulle au poteau ! », mais le cœur n’y était plus. Les immenses manifestations en métropole, d’une belle et rare unanimité, enlevèrent tout espoir de réussite, si tant est qu’il y en ait jamais eu.
En effet, droite, gauche, partis, syndicats, intellectuels, dans un même élan, s’étaient résolument dressés pour défendre la république. Morvan Lebesque, dans son éditorial du Canard Enchaîné dont la manchette était : « Challe : Je suis ici par la volonté des baïonnettes, je n’en sortirai que par la force du peuple [94] ! » traduit avec intensité le caractère exceptionnel de cette période :
« Depuis samedi dernier, gaullistes, communistes, ouvriers, bourgeois, bien pensants, mal pensants, croyants ou athées, pourvu qu’ils ne veuillent pas du fascisme en France, je ne me connais plus parmi eux un seul ennemi […] L’heure est venue de laisser les livres, la musique et les rêves. L’heure est venue d’empêcher le fascisme de passer. »
Les factieux se rendront ou prendront la fuite. Le jeudi 27 avril, la presse titre sur cinq colonnes : « L’ex-général Challe incarcéré à la Santé ». Un article de La Montagne relève que : « Chassés par les troupes loyales au cours d’une dramatique soirée, mardi, Challe, Salan, Zeller et Jouhaud ont abandonné les Algérois stupéfaits et bouleversés. L’autorité est à nouveau entre les mains du gouvernement de Paris. Le général Challe a été transféré en avion à Paris et écroué à la Santé. Les autres généraux et leurs comparses sont en fuite [95]. »
Une quinzaine de jours après, le Canard Enchaîné titrait : « Fin du malaise de l’armée : elle a retrouvé la Santé [96]. »
Ainsi s’acheva une période critique pour les jeunes institutions de la cinquième République. Grâce à la solidarité nationale, au système de conscription, à la généralisation de l’usage du poste de radio à transistors, la France avait surmonté une crise majeure. Tout n’était pas cependant terminé, mais la suite n’entre pas dans le cadre de ce travail.
C’est ainsi qu’à compter du mois d’août 1961, la plupart des protagonistes de cet épisode se retrouvèrent à la maison d’arrêt de Tulle. On trouvera en annexe un tableau synoptique de l’effectif de ces soldats « perdus » qui vont pour de longs mois se retrouver détenus. C’est cette détention que l’on s’efforcera de faire revivre.
Les officiers « inaugurent » la prison de Tulle
La construction de la maison d’arrêt de Tulle apporte une variante à l’aphorisme prêté à Victor Hugo qui disait que « une école qui s’ouvre, c’est une prison qui se ferme ». La prison fut en effet édifiée pour permettre l’agrandissement d’une école au centre ville. L’ancienne maison d’arrêt fut donc détruite pour laisser place à de nouvelles salles de classe. Il ne reste aucun vestige de l’édifice. Mais, hélas, contredisant l’auteur des Misérables, un établissement pénitentiaire fut construit, sur les hauteurs de la ville, dans le virage en épingle à cheveux d’une rue qui va se perdre dans la campagne après quelques centaines de mètres. Il s’agissait de l’emplacement d’anciens abattoirs. Construite sur deux étages, la prison comportait, outre les trente-quatre cellules, deux logements pour le personnel de direction.
« C’est qu’en effet en cédant à l’administration pénitentiaire le terrain des anciens abattoirs, la ville faisait en réalité un troc. Elle reprenait l’ancienne prison en plein cœur de l’ancienne ville et trouvait ainsi du même coup le moyen le plus pratique et le plus élégant de procéder à l’agrandissement indispensable du groupe scolaire Turgot […]. Au 1er octobre, a déclaré l’administration pénitentiaire, l’actuelle prison sera évacuée. On est un peu sceptique, car il reste encore beaucoup à faire [97]. »
Le permis de construire, accordé le 9 mai 1956 [98], fait état d’un devis de 46 millions de francs (anciens, bien sûr). Il n’a pas été possible d’obtenir la date exacte de mise en service, mais on peut estimer qu’elle a eu lieu fin 1960, début 1961, si l’on en croit le rapport général de l’administration pénitentiaire sur l’exercice 1959 qui relève que « la construction de la nouvelle maison d’arrêt de Tulle touche à sa fin. Le bâtiment est clos et couvert. Le chauffage central est installé, les installations sanitaires et électriques sont en cours. Cette prison doit normalement être mise en service avant la fin de l’année 1960 [99] ».
Compte tenu des informations obtenues, il apparaît qu’en fait la prison a commencé à fonctionner avec l’arrivée des officiers. C’est vraisemblablement leur arrivée, le 4 août 1961, qui « inaugure » l’établissement. Des renforcements de la sécurité périphérique seront entrepris à la fin de l’année 1964. Ce qui valut le commentaire suivant de l’un des officiers, dans un courrier au SPES :
« D’ailleurs la défense de cette Bastille est subitement revenue à l’ordre du jour ! On coupe tous les arbres pour améliorer les champs de tir, on pose une nouvelle enceinte métallique avec probablement des réseaux de barbelés plus ou moins électrifiés ou “ radarisés ”, on rebâtit un grand mirador etc. etc. c’est le comble du ridicule et de la provocation ! Le paysage est ainsi “ massacré ” aux portes mêmes de Tulle. Quelle honte et quelle gabegie ! C’est ainsi [100]. »
Un régime spécial : celui des détenus de la catégorie A
Une réglementation particulière avait été élaborée concernant « tous les détenus, prévenus ou condamnés, pour des faits en relation avec les évènements d’Algérie [101] ». On en étudiera ici les grandes lignes.
Ce régime spécial de catégorie A concernait tous les « détenus pour faits en relation avec les événements d’Algérie » en application des articles D. 490 et suivants du code de procédure pénale. Il se devait d’être harmonisé dans toutes les prisons où se trouvaient les détenus concernés par ces faits. Les textes ne prévoyaient aucune distinction entre des catégories de détenus : les membres et sympathisants de l’OAS bénéficiaient du même traitement que ceux du FLN. Ils furent pour la plupart, dans un premier temps, incarcérés à la maison d’arrêt de la Santé [102]. On se souvient qu’à partir de 1960 tous les détenus FLN de la maison d’arrêt de la Santé avaient été transférés à Fresnes. On a pu ainsi dire que l’établissement était devenu une prison algérienne. Les détenus algériens étaient regroupés entre la première division et les cinq étages de la deuxième division. Des sympathisants français métropolitains que l’on appelait familièrement les « porteurs de valises » y étaient également incarcérés [103].
Des disparités dans l’exécution des orientations ayant été relevées, il s’agissait de recadrer et d’uniformiser. C’était là le but de la circulaire du 19 novembre 1961 qui avait constaté que : « Ces instructions ont soulevé des difficultés d’application par suite des interprétations divergentes qui ont pu en être faites et des circonstances locales, tenant à la disposition des locaux de détention, à l’importance et à la diversité de la population pénale. Des inégalités de régime ont ainsi pu apparaître d’un établissement à un autre, aggravées parfois par l’octroi dans certains établissements d’avantages de fait qui étaient refusés dans d’autres prisons [104]. »
Comme souvent, des dispositions libérales ressortent d’un équilibre plus ou moins subtil entre les impératifs de sécurité et le souci de faciliter la vie des détenus concernés, pour la plupart aux fortes personnalités et soutenus, quel que soit le bord auquel ils appartenaient, par d’importants réseaux extérieurs capables de mobilisation et d’actions en leur faveur. Par exemple, le fait que les détenus de catégorie A ne soient pas astreints au travail répondait, bien évidemment, à des exigences de sécurité, mais il permettait également à des détenus regroupés d’organiser leur vie carcérale au mieux de leurs intérêts du moment. Ils pouvaient également bénéficier d’une représentation auprès de la direction de l’établissement. Un détenu, choisi par ses pairs, nommé « porte-parole » par les circulaires [105], peut être reçu en audience en vue de la régulation de problèmes au quotidien. Il est bien précisé toutefois que l’on évitera les abus [106]…
L’enseignement pouvait être dispensé par des détenus qui en possédaient les capacités. Pour leur information, les détenus « ont la possibilité de s’abonner aux quotidiens d’information parisiens et algériens, à la seule exception des journaux L’Humanité et Libération [107] ».
L’on passera rapidement sur les facilités de parloirs (parloirs doublés et renouvelables dans un délai de trois jours, la durée d’une heure devenant la norme) et de correspondance (possibilité de correspondre avec des détenus d’autres établissements) pour relever que les « cantines des prisons doivent être largement approvisionnées et comporter notamment à l’égard des musulmans les produits d’usage courant en Afrique du Nord [108] ».
Au regard du droit commun, les innovations les plus significatives sont celles qui concernent la possibilité de posséder des postes à transistors que les détenus concernés peuvent utiliser soit dans leur cellule soit dans les locaux de détention en commun « sous réserve qu’il n’en résulte aucune gène pour leurs voisins ou pour le personnel [109] », ainsi que celle de recevoir et d’utiliser des fonds en provenance de l’extérieur. Outre les subsides envoyés dans les conditions visées aux articles D. 326, D. 329 et D. 422, les détenus pouvaient recevoir collectivement des secours en provenance du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). L’argent pouvait être utilisé soit individuellement, après répartition équitable par le chef d’établissement, soit pour un usage collectif, à savoir « équipement sportif ou scolaire, disques, distributions de denrées, etc. [110] ».
Les détenus avaient l’autorisation de se procurer et de se faire envoyer les livres de leur choix « sous réserve qu’ils n’aient pas fait l’objet de mesure de saisie ou d’interdiction [111] ».
Ils avaient également la possibilité de se faire envoyer des colis de disques et de linges de corps, sans limitation et pouvaient en outre recevoir, pour le 14 juillet, les fêtes de fin d’année et deux fêtes religieuses par an selon leur confession, un colis de vivres de cinq kilos.
Toute facilité devait également leur être laissée pour la pratique du culte et des prières en commun. On notera pour terminer que la pratique du regroupement de ces détenus et leur séparation du reste de la population pénale était la règle.
La note sur les régimes spéciaux, parue deux mois plus tard, précise ce qu’il faut entendre par « faits en relation avec les évènements d’Algérie ». L’auteur de ce texte croit nécessaire de préciser que la définition de la catégorie A englobe tous les détenus [...] c’est-à-dire aussi bien les civils et les militaires dits “ activistes ” que les européens et les musulmans membres ou sympathisants des mouvements nationalistes du FLN ou MNA et que les objecteurs de conscience [112] ».
La note se termine par un paragraphe consacré aux établissements « institués en vue d’une affectation très particulière [113] ». Il s’agit du château d’Aunoy où sont placés les cinq ministres du GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne), ainsi que « la maison de détention de Tulle où ont été affectés dix des condamnés du Haut Tribunal Militaire. Le régime de ces établissements est très libéral [114]. »
On constate que tout était ainsi mis en œuvre pour permettre une vie communautaire intense, avec une grande latitude laissée quant à l’organisation de la vie quotidienne.
Suite au cessez-le-feu signé à Évian le 19 mars 1962, allait se poser la question du maintien ou non du régime de catégorie A. Il fut décidé de réexaminer le comportement de chaque détenu concerné en demandant aux chefs d’établissement des rapports statistiques faisant également mention de « tout renseignement utile sur le comportement en détention [115] », le garde des Sceaux décidant ultimement du maintien ou non dans la catégorie. La motivation principale de cette option est développée dans la circulaire : « Le caractère libéral du régime A suppose que l’Administration puisse, dans une certaine mesure, faire confiance aux détenus, ceux-ci se soumettant volontairement aux obligations qui découlent de leur état. L’expérience prouve que les détenus classés en catégorie A ne sont pas dignes de cette confiance, et qu’abusant d’avantages qui leur ont été consentis, certains d’entre eux constituent une menace permanente pour la sécurité de l’établissement. Une telle situation ne saurait se prolonger [116]. »
Il est évident que ce texte a pour arrière-plan la montée en puissance des exactions de l’OAS, particulièrement active depuis le début de l’année 1962 et en recrudescence depuis la signature des accords d’Évian. Il visait donc plus particulièrement les militaires activistes soupçonnés d’entretenir des relations fonctionnelles avec l’organisation. On notera également la curieuse coïncidence de date. Cette circulaire paraît au lendemain du référendum du 8 avril qui, par 90,7 % des suffrages exprimés, approuve les accords. C’est sans doute en application de cette circulaire que Charles de la Chapelle sera transféré à la prison des Baumettes, d’où il écrira : « Vous savez combien j’espérais rejoindre les camarades de Tulle. Vous pouvez constater que ces promesses ne sont pas plus tenues que nos serments à l’Algérie. Décidément c’est le style du Régime que cette perpétuelle duplicité à tous les échelons [117]. »
Dès son retour à Tulle après trois mois et demi d’incarcération loin de ses compagnons, il note dans un courrier en date du 30 septembre 1962 : « Triste mentalité dont nous devons tenir compte, surtout moi, après cette mise à l’ombre solitaire aux Baumettes pendant trois mois et demi sans le moindre motif ! J’ai écouté hier les informations d’Europe n° 1 sur le congrès radical de Vichy. Enfin les hommes politiques osent exposer en public ce qu’ils taisent depuis des mois : que de Gaulle viole constamment et ouvertement la constitution [118]. »
L’installation des officiers à Tulle
C’est pendant le second semestre de l’année 1961 que se fait l’installation des officiers, suite à la décision de faire de l’établissement une prison habilitée à recevoir les détenus politiques.
Un premier transfert eut lieu le 4 août, par autobus de l’administration, conduisant dix officiers, tous en provenance de Clairvaux, à leur nouvel établissement. Il s’agit des généraux Zeller, Challe, Bigot, Petit et Nicot, des lieutenants-colonels Lecomte, De la Chapelle et Masselot, ainsi que des chefs de bataillon Robin et Denoix de Saint-Marc. Ils sont rejoints, le 21 mars 1962, par le commandant Forhan [119]. Le 8 septembre 1962, les généraux Faure et Gouraud, venus directement de la maison d’arrêt de la Santé, sont à leur tour incarcérés à Tulle. Le 7 décembre de la même année, les généraux Jouhaud et Salan, qui viennent quant à eux de Fresnes, arrivent dans la préfecture corrézienne.
Le 3 septembre 1963, c’est au tour du colonel de Sèze d’être incarcéré à Tulle. Six mois après, le 4 mars 1964, ce sont le commandant Gamelin et le lieutenant de vaisseau Guillaume, tous deux en provenance de la Santé, qui intègrent l’établissement. Ils seront ainsi, d’après les sources étudiées, les derniers officiers incarcérés.
Les rumeurs dans la ville
L’arrivée des neuf officiers le 4 août 1961 n’a provoqué qu’un très relatif mouvement de curiosité dans la population.
La presse locale relève qu’à part quelques curieux qui ont essayé d’aller se promener autour de la prison, la note dominante est l’indifférence. En page locale, le lundi 7 août, un quotidien titre : « La présence de détenus de marque à la maison d’Arrêt de Tulle ne suscite pas une grande curiosité [120] ».
Le Canard enchaîné fait état du transfert en Corrèze par une notule : « Challe et Zeller sont incarcérés à Tulle…Comme on dit en Corrèze : pourquoi pas à Brive-la-Gaillarde ? D’autant plus qu’en venant de Tulle, on arrive à Brive par le boulevard du Salan [121]... ».
Un dispositif de sécurité considérable avait été déployé, qui explique sûrement en partie ce manque de curiosité ! Trois pelotons de gendarmerie avaient gardé l’établissement deux nuits et une journée, avant d’être relevés par un détachement de gardes mobiles stationné en temps ordinaire à Bergerac en Dordogne. Ce détachement était cantonné dans l’ancienne maison d’arrêt encore en attente de démolition, l’agrandissement de l’école n’ayant pas été encore réalisé.
La presse locale rapporte que le lendemain, samedi 5 août, « des camions ont apporté à Tulle le mobilier et les objets personnels des détenus [122] ». Les conditions de secret du transfert n’avaient semble-t-il pas été respectées, puisque certaines familles de détenus étaient sur place au moment de l’arrivée. Ainsi, d’après La Dépêche du Midi, « La femme et les trois enfants du commandant Robin étaient à Tulle le jour même où les détenus furent transférés [123] ». Le même journal poursuit : « Depuis, sont arrivés les parents de l’ex-général Challe, sa femme et son fils, Mme Zeller, Mme Bigot, Mme Petit. On sait en effet que les prisonniers bénéficient du régime de la détention politique qui leur permet entre autres choses de recevoir des visites dans leurs chambres [124]. »
Une partie de l’entourage des détenus s’établit à Tulle pour y résider pendant toute la durée de leur incarcération. Il n’est pas possible de citer de noms tant les informations données sont contradictoires à ce sujet. Il est toutefois certain que la plupart des proches des officiers ont fait de longs séjours dans la préfecture de la Corrèze.
L’obtention de quelque information que ce soit sur la détention des officiers par la lecture de la presse locale n’a donné aucun résultat. Excepté au moment de leur arrivée et à celui de leur libération, nul article n’a été consacré à la vie des officiers incarcérés. Il n’a pas été possible, on se doute, de consulter la totalité des archives des journaux concernant la période, mais des sondages aléatoires ont été faits, en particulier sur des trimestres de parution de La Montagne et de La Dépêche du Midi. Nulle trace d’article ou de note quelconque sur ce qui pouvait bien se passer dans la prison.
À défaut d’alimenter la curiosité, ce séjour a alimenté une certaine rumeur tulliste, ceci expliquant sans doute cela, dont il est revenu quelques échos, bien évidemment invérifiables eux aussi, mais intéressants à relever.
L’essor économique
Il a été dit que l’activité économique de la ville a été dynamisée par l’apport de ces familles, grandes consommatrices d’hôtels, taxis, services en tous genres, commerçants, en particulier pour ce qui concerne l’alimentation, et tout particulièrement les vins et spiritueux ! Cette affirmation n’a jamais été bien sûr validée par des analyses socio-économiques, mais elle est un élément récurrent du discours tulliste lorsqu’il se réfère à cette époque.
Les fêtes
Une autre rumeur, qui rejoint d’ailleurs la précédente, laisse entendre que la prison se transforma en un lieu de beuveries et que d’orgiaques soirées y furent organisées. Certains éléments objectifs qui laissent entrevoir que le régime de détention fut on ne peut plus accommodant peuvent donner un certain crédit à cette rumeur. Par exemple on relève sur un accusé réception d’un colis, sans date ni signature [125] :
« Sont arrivés :
1 colis de tabac, cigarettes, annuaire
1 Servavox [126] avec le micro en plus
Les 14 colis de trois bouteilles
Les cartes de vœux
Les vins du Marquis de Perthuis.
Calissons : “ non vus ” ( ?) [127] ».
Dans un autre courrier, l’auteur se répand en remerciements, à l’occasion des fêtes de Noël 1962, pour un envoi de colis : « Vous nous avez vraiment gâtés : boissons, tabac, friandises et cartes si sobres et si pratiques [128]. »
Entre une vie de détention dans de bonnes conditions matérielles et un lupanar permanent, il y a une marge que le discours du commun tulliste a souvent franchie allégrement, tant les éléments favorisant le fantasme collectif étaient rassemblés : qualité et notoriété des personnes incarcérées, mesures de sécurité exceptionnelles, présence quasi continue des familles en ville !
On relèvera aussi bon nombre d’anecdotes, invérifiables elles aussi, sur la venue au parloir des femmes et maîtresses des protagonistes, ce qui contraignait le responsable de la prise de rendez-vous à une gestion très rigoureuse pour éviter de fâcheuses rencontres. Ce risque de rencontres inopinées entre femmes et maîtresses aurait été utilisé comme moyen de pression sur les officiers lorsque leurs exigences dépassaient les normes carcérales acceptables. On est, ici, proche du vaudeville !
Un article du Canard Enchaîné laisse penser qu’un questionnement sur les conditions de détention très favorables à la maison d’arrêt a trouvé également un écho dans la presse nationale : « M. Michelet, ministre de la Justice, vient de lancer une information contre X. pour “ publication de fausses nouvelles ” à la suite d’un reportage de notre confrère de Libération J. Flürer, intitulé : “ Je suis entré dans la prison de Tulle comme dans un moulin ”. Certes les photos publiées dans L’Aurore et dans Match pouvaient en faire accroire. Mais ces documents sur l’existence dorée des “ ex ” n’avaient pas été pris par de vrais journalistes. M. Michelet en a été assuré par son collègue, M. Terrenoire, ministre de l’Information contre X. c’est vous dire [129]. »
La consommation excessive d’alcool a souvent été mentionnée de manière très significative. Chaque fois que la détention des officiers a été évoquée auprès du personnel de surveillance ou de l’encadrement de la maison d’arrêt, revient la même anecdote : à savoir que les caves de la prison étaient débordantes de bouteilles vides qui ont nécessité plusieurs voyages de déblaiement. L’intéressant est que chaque narrateur renvoie ce déblaiement à la période précédente. Il a encore été dit que c’est le chef de maison d’arrêt précédent qui a débarrassé la cave de « cadavres » de bouteilles laissés par les officiers. Quarante ans après, on a encore trouvé des vestiges de ces bacchanales ! Le schéma typique de la circulation d’une rumeur est ainsi mis en scène, rien ne manque. De répétition en répétition, les détails se perdent, le récit s’appauvrit et ne subsiste que le noyau dur du récit : les beuveries soldatesques, soigneusement entretenues par une opinion publique toujours encline à se méfier des gens importants surtout s’ils sont en prison (ce n’était pas fréquent à l’époque) et bien davantage si, en plus, ils sont des militaires. Ce qui paraît assuré, c’est qu’ils bénéficiaient de la possibilité de recevoir régulièrement des boissons alcoolisées alors que cela n’était qu’une faveur à Fresnes. Edmond Jouhaud écrit en effet que lorsqu’il a appris que sa condamnation à mort avait été commuée en réclusion criminelle à perpétuité le 28 novembre 1962, il but seul, dans sa cellule, une bouteille de champagne que sa femme, « avec l’autorisation du compréhensif directeur de la prison, M. Marty [130] », avait pu lui faire parvenir.
Les projets d’évasion
Ces projets d’évasion par une aide extérieure semblent eux au contraire bien réels, mais là encore, il faut lire entre les lignes, et bien sûr, pas celles de la correspondance de l’époque.
Edmond Jouhaud l’évoque dans ses mémoires : « C’est de cette maison d’arrêt que nous avions espéré en novembre 1961, que quelques uns de nos camarades pourraient s’évader. L’affaire était paraît-il bien organisée. Elle échoua pour des raisons que je n’ai pas à développer mais elle était sérieuse [131]. »
Une préparation d’une évasion eut bien lieu, qui entraîna un transfert du lieutenant colonel de la Chapelle à la maison d’arrêt des Baumettes du 21 mars au 11 juillet 1962. La presse s’en est fait l’écho : « Le colonel de la Chapelle transféré aux Baumettes à la suite d’un plan d’évasion de Challe et Zeller de la prison de Tulle », titrait Le Méridional-La France dans son numéro du 22 mars 1962. L’article poursuivait ainsi : « L’ex-colonel de la Chapelle incarcéré à la prison de Tulle avec les ex-généraux Challe et Zeller a été transféré hier matin à 7 h 40 par hélicoptère à la prison des Baumettes, à Marseille, à la suite de la découverte d’un plan d’évasion préparé par des activistes se trouvant à l’extérieur de la prison de Tulle. »
Un précieux témoignage a été donné sur ce projet par un conseiller municipal de la ville, par ailleurs militant de la section locale du parti communiste. Des membres du conseil municipal avaient eu vent des divers projets d’évasion. Comment ? Par quels canaux ? En toute bonne foi, le témoin n’a pas été en mesure de le dire, mais on peut penser qu’il s’agissait d’une information donnée par le parti communiste, bien implanté à l’époque au niveau national et qui avait pu bénéficier de renseignements grâce à ses réseaux organisés et efficaces. On se souvient que l’on était alors en pleine époque des « barbouzes », tant moquées et vilipendées par le Canard Enchaîné. Sur ces informations donc fut constitué un groupe de vigilance rassemblant des élus locaux et des militants du parti communiste. S’inscrivant dans la continuité des actions maquisardes du parti communiste, ils mirent en place des tours de garde pour protéger la mairie ainsi que la permanence de la fédération du PCF. Une quinzaine d’hommes, armés de leurs fusils de chasse, se relayaient régulièrement pour parer à toute éventualité. Ils signaient consciencieusement un cahier d’émargement. Chaque nuit, un ou deux veilleurs allaient « faire un tour vers la prison ». Ce dispositif s’est maintenu pendant deux mois.
Aucun des trois témoins contactés [132] n’a pu fournir une date exacte quant à cette période qu’on est bien sûr tenté de mettre en parallèle avec le projet d’évasion de mars 1962. Mais on ne peut s’avancer avec certitude. Outre le phénomène bien naturel de perte de mémoire, les témoins interrogés étant comme on s’en doute assez âgés, on se trouve également confronté à « l’amnésie » concernant cette période, personne n’ayant jugé utile de relever par écrit ce qui concerne les faits évoqués, à moins que tout cela ne dorme dans des archives secrètes à la fédération locale du PCF ou ailleurs…
Les protagonistes interrogés restent persuadés que c’est grâce à cette vigilance que l’OAS a renoncé au projet, ce qui est bien sûr invérifiable. Ils restent également convaincus que Tulle a été choisi comme lieu de détention à cause du caractère profondément et résolument républicain de la ville, encore très imprégnée des faits de résistance, ce qui aurait rendu toute action commando extrêmement difficile. Cette hypothèse semble assez plausible.
Le quotidien carcéral
Il a été plusieurs fois relevé que les conditions de détention étaient extrêmement favorables, à la fois au regard de ce que les détenus avaient pu connaître dans d’autres établissements et de ce qu’ils savaient de la vie dans les autres prisons par leurs nombreuses correspondances. On trouve des traces de ces observations dans les documents consultés. Début 1964, C. de la Chapelle écrit : « Si nous avons eu froid ici les années passées, il y a un gros progrès cette année dans le chauffage de l’établissement. Nous sommes à coup sûr des “ privilégiés ” en ce domaine ! À Rouen par exemple, je sais qu’ils gèlent littéralement. [..] Faites de même des revues d’ordre courant que nos familles nous apportent en fait assez régulièrement. Je pense qu’elles feraient la joie de bien des lieux... dans la mesure où ils peuvent recevoir des colis bien entendu ! Les règlements semblent tellement disparates à ce sujet, qu’on ne sait jamais ce qui est possible ou non [133]. »
Outre les colis alimentaires et les boissons, mentionnés plus haut, les « Tullistes » pouvaient recevoir à peu près tout ce qu’ils souhaitaient ; pour preuve cet inventaire à la Prévert : « J’ai donc eu : les photos de Camerone, un colis de bouquins divers (Les Harkis, Les Pieds Noirs dans le Plat, Journal d’une Famille Pied Noir, Les Origines étrangères de la Ve République, Le Who’s Who in France) et un colis de journaux et revues diverses [134]. »
Ils avaient également une certaine latitude pour organiser l’espace à l’intérieur de la détention : « Nous faisons ici quantité de petits travaux de branchements divers, radios, magnétophones, haut-parleurs, enceintes, etc. pour essayer d’améliorer nos auditions musicales. Nous avons fait de grands progrès depuis quelque temps ! Votre magnétophone y a sa part naturellement. D’ailleurs, peu à peu, tout le monde se prend d’intérêt pour cet instrument si pratique pour l’étude des langues, la musique etc. Je ne pourrai plus m’en passer [135]. »
On peut s’interroger sur l’enthousiasme juvénile de l’auteur de cette lettre, qui semble découvrir l’usage et les possibilités d’une nouvelle technologie… Le magnétophone n’était pourtant pas un équipement rare au début des années soixante, surtout pour des militaires supposés être au fait des dernières techniques…
Ils recevaient assez souvent des disques, à la fois de musique mais aussi des enregistrements didactiques ; il semble là encore que le SPES les ait abondamment pourvus : « Tout ce que vous m’avez envoyé est parvenu en parfait état, et plus spécialement les disques que nous n’avions pas. Ce sont de merveilleux documents d’histoire qu’il faut conserver précieusement pour les générations à venir [136]. »
L’envoi d’un « bon tourne disque » est également sollicité, ainsi qu’« un annuaire des châteaux et un Bottin mondain [137] ». On peut s’interroger sur l’usage que le destinataire comptait en faire… L’explication, pour le moins surprenante, en est donnée quelques temps plus tard : « Quand je vous avais demandé ces bottins, je ne pensais pas qu’ils serviraient si vite à situer les dernières arrestations de Versailles et d’ailleurs ! Si cela continue longtemps sur le même rythme, le bottin deviendra une pièce de police [138] ! »
On a vu qu’ils avaient la possibilité, accordée par les textes réglementaires, de recevoir les journaux de leur choix. Il semble que leur éventail de lecture était à spectre large :
« Nous sommes très largement abonnés aux principaux journaux et périodiques les plus divers. Nous lisons même courageusement les pires ordures… pour connaître au mieux les opinions du moment [...] Mais vous devinez combien cela nous bouleverse, parfois on explose ! »
Edmond Jouhaud, dans ses mémoires, confirme cette grande liberté d’accès aux médias : « Nous avions à notre disposition de très nombreux journaux ou revues. Nous pouvions écouter toutes les informations [139]. »
Les parloirs
Ce fut le dispositif central de la vie en détention. La bonne organisation des parloirs ainsi que les facilités accordées aux condamnés ont grandement contribué au climat de sérénité dont il sera question plus loin. L’on constate, en dépouillant les souches des dix carnets de permis de visites, qu’ils commencent le 10 juillet 1965. Cette date correspond à une première période de départ des officiers, soit suite à un transfert, soit suite à leur élargissement (libération). Cinq d’entre eux quitteront l’établissement entre le 16 avril et le 12 juillet de cette même année. On a peut être saisi cette occasion pour mettre à jour des procédures. On ne trouve nulle trace dans les archives consultées de l’organisation des permis antérieurement à ces dates.
Les courriers parlent peu de ces parloirs, mais les éléments ainsi fournis n’en demeurent pas moins intéressants. Le grand public savait, on l’a vu, que les officiers pouvaient recevoir les familles dans « leur chambre », ainsi que l’écrivait joliment le journaliste de La Dépêche du Midi. Les textes réglementaires évoqués plus haut ne mentionnent pas cette éventualité, il a donc été impossible de savoir si cette pratique était codifiée et uniformisée ou si elle est restée une particularité tulliste. On revenait ainsi à une tradition de la prison politique, qui autorisait les relations sexuelles des détenus avec leur compagne ou compagnon. La notion de « castration pénitentiaire » est un phénomène relativement récent.
C’est ainsi que dans un courrier du mois de mars 1964, C. de la Chapelle écrit : « Nous avons la grande joie de vous annoncer la naissance de notre 8e, le jeune Jean, survenue à Paris samedi matin. Inutile de vous dire notre satisfaction de ce 4e garçon qui vient équilibrer nos 4 filles. Tout s’est très bien et très vite passé, me dit-on, et ma femme comme Jean vont aussi bien que possible [140]. »
On se souvient que cet officier était incarcéré depuis août 1961…
Les parloirs furent donc nombreux, et se déroulaient parfois dans un climat de franche gaieté : « La semaine dernière, j’ai eu le bonheur de voir débarquer ici ma smalah au grand complet, ce qui n’avait jamais pu être encore réalisé. Inutile de vous décrire la joyeuse et tumultueuse réunion de famille [141] ! »
Au détour d’une autre lettre, on constate qu’à tout le moins plusieurs fois, les visites se sont très longuement prolongées : « Pardonnez-moi, d’avoir attendu le départ de ma femme ce matin avant de reprendre la plume. Vous devinez combien nous avons été trop heureux de ces quelques jours passés ensemble [142]. »
Les occasions de maintien des liens familiaux n’ont donc pas manqué et cela a participé pour une large part à l’équilibre des détenus. En consultant les carnets de permis de visites, on apprend également que des amis, ou de la famille éloignée venaient à Tulle, chaque détenu recevant en moyenne une quinzaine de personnes. Il n’est jamais question dans les courriers de ces autres visiteurs, seules les familles sont mentionnées. Il n’est donc pas possible d’évoquer le tissu relationnel des officiers, les personnes mentionnées sur les permis étant des anonymes. De même que la rumeur, évoquée plus haut, quant à la venue de maîtresses, en concurrence avec les épouses légitimes, ne trouve aucun fondement dans ces archives.
Au mois de mai 1964, une évasion de Saint-Martin-de-Ré, celle de l’adjudant Robin, entraîne une suspension du régime des parloirs libres. Le SPES s’élève dans un communiqué à la presse contre ce qu’il considère comme des « représailles ». Les officiers de Tulle voient avec quelque agacement l’intrusion du SPES dans leur action. « Vous avez dû savoir par des indiscrétions de presse (très regrettables) que nous faisions la grève des parloirs ce qui nous prive de toute visite. […] Ce geste ne devait pas être porté sur la place publique. Nous n’avons jamais pensé en effet qu’il y aurait la plus minime efficacité sur nos excellents maîtres dont la haine et le sectarisme sont trop évidents depuis toujours [143]. »
Il n’a pas été possible de savoir jusqu’à quand cette mesure a été appliquée, ni textes réglementaires, ni courriers n’en font état dans le fonds consulté [144].
Le moral des troupes
On se souvient que la principale source pour ce qui concerne la détention des officiers reste le fonds Borricand. L’analyse de la correspondance envoyée par les détenus permet d’avoir une approche de ce que pouvait être la vie au quotidien, l’organisation du temps et de l’espace ainsi que l’état d’esprit des prisonniers. On notera qu’il s’agit presque exclusivement du courrier échangé avec le lieutenant-colonel Charles de la Chapelle, incarcéré du 4 août 1961 au 12 juillet 1965, qui semble avoir eu une relation privilégiée avec René Borricand. Le fait de ne rencontrer presque exclusivement que du courrier de cet officier peut s’expliquer de plusieurs façons. On peut les déceler en filigrane à la lecture des documents. Tout d’abord, Charles de la Chapelle se place en position de porte-parole de l’ensemble des détenus. Ils ont été jusqu’à dix-huit, mais la plupart du temps dix-sept [145]. Le courrier utilise le « nous » très régulièrement, tantôt employé comme pronom personnel de politesse, tantôt pour impliquer l’ensemble du groupe. Il est également fort probable que les détenus n’aient pas souhaité voir leur nom associé à une association, qui pour être humanitaire n’en était pas moins très fortement connotée politiquement. Les dossiers de presse joints au fonds Borricand font une large part aux publications d’extrême droite telles que Le Charivari ou Aspect de la France dans lesquelles le militantisme du SPES recevait un écho très favorable.
« J’en arrive à l’objet essentiel de votre lettre : le petit mot collectif dont je vous avais parlé. J’en ai discuté longuement avec nos autorités étoilées. Non, il n’est pas possible de vous faire cela en introduisant une allusion à l’œuvre du SPES. Nos généraux redouteraient qu’on puisse supposer ainsi qu’ils “ font la retape ” à leur propre profit, ou à ce qui revient au même, au profit de leur propre famille [146]. »
On peut également expliquer cela par le très gros volume de correspondance des officiers.
On trouvera toutefois dans ce fonds un courrier collectif, c’est le seul, adressé, un an et demi après le précédent, à Jean de la Hargue, président du SPES. Dans ce courrier, les signataires expriment leur reconnaissance « pour l’effort fait et les résultats obtenus pendant l’année écoulée […] Votre action incessante en faveur d’une amnistie a suscité de nombreux échos et des prises de positions favorables [147] ».
Une autre caractéristique de cette correspondance est de ne jamais faire mention, d’une manière ou d’une autre, du personnel de l’administration pénitentiaire, que ce soit des surveillants ou du personnel de direction. Précaution contre d’éventuelles censures et représailles, ou tout simplement signe de la « transparence » du personnel compte tenu du régime particulier de détention ? Il n’est pas possible de favoriser une explication.
Mais outre cette correspondance, on dispose des mémoires des principaux protagonistes qui évoquent, parfois succinctement, leur séjour à Tulle. Edmond Jouhaud est le seul qui s’attarde sur les conditions de détention de Tulle : « Nous retrouvons non sans émotion dans cette prison d’État, nos camarades condamnés après les journées d’avril. Dirigés d’abord sur Clairvaux, ils avaient été ensuite transférés en Corrèze. Passer d’une cellule de condamné à mort dans cet ergastule acceptable me donnait l’impression d’une liberté retrouvée. Je n’arrive pas à croire que l’on puisse sortir à son gré de 7 à 23 heures de sa “ chambre ”, bavarder avec des amis, prendre des repas en commun, suivre des programmes de la télévision ou jouer au bridge. Nous sommes en réalité dans un fortin encerclé par les rebelles qui montent avec vigilance la garde dans les miradors ou sur les collines qui dominent la prison [148]. »
L’analogie guerrière de la dernière phrase est intéressante. Ce délire obsidional permet, c’est évident, aux officiers de supporter leur incarcération. Le paradoxe est là, ils sont en sécurité dans leur « fortin » et doivent se défendre contre le monde extérieur hostile. Cette distorsion de la réalité ainsi que l’organisation de leur vie quotidienne sur le modèle de la vie en casernement leur permettront de vivre au mieux leur détention. On retrouve dans le courrier des formules telles que « Le moral et la santé sont excellents, les cœurs restent intacts [149] » ou « Ici tout va aussi bien que possible dans le calme le plus complet et dans un mauvais temps déplorable [150] ».
Dans un autre courrier, on relève qu’il est question de la « communauté de Tulle [151] », mot connoté s’il en est d’affectivité et lourd de sens quasi religieux, amplifié ailleurs dans l’expression « notre communauté d’âme [152] ». De là à parler de monastère, il n’y a qu’un pas qui a été franchi dans une missive en date du 9 décembre 1964 : « Nous sommes donc 17 dans notre monastère pour le moment. Aucun départ prévu,…naturellement au contraire [153] ! » Le ton plaisant, détaché, d’une phrase se voulant humoristique n’enlève rien à la référence religieuse.
Jamais un courrier ne laisse transparaître découragement, lassitude ou souffrance d’être en prison. N’entre pas dans les catégories des valeurs militaires l’apitoiement sur soi, qui pourrait être interprété comme de la faiblesse. Charles de la Chapelle écrit : « Tout est parfaitement calme. Nous vivons dans la plus complète sérénité personnelle, n’ayant de soucis toujours que pour les nôtres [154]. » Quelque temps plus tôt, il avait décrit l’état d’esprit de la détention dans des termes à peu près similaires : « La vie se déroule dans la plus parfaite harmonie et la plus parfaite… monotonie. [...] Nous considérons les événements avec la hauteur et la sérénité de spectateurs devenus “ étrangers ” à la comédie journalière qu’on nous offre. Mais cela ne change rien à notre excellent moral pas plus qu’à nos espoirs futurs d’une restauration des vraies valeurs de la simple vérité [155]. »
La sincérité de l’auteur est évidente, qui cherche à renvoyer à son lecteur une image stoïcienne en accord avec les valeurs que lui et tout le groupe défendent. Sans jamais se présenter en martyrs d’une cause, les prisonniers n’en demeurent pas moins rigidement cramponnés à leurs certitudes, qui rejoignent alors celles de la foi.
Cet « excellent moral » est cependant soumis parfois à rude épreuve. Le temps de détention a été aussi vécu dans la douleur. Comme le détenu lambda, les officiers se trouvaient confrontés à la pesanteur de la nuit carcérale. Hélie de Saint- Marc, dans ses mémoires, rapporte : « J’avais d’interminables insomnies, scandées par la relève des gardes. Devant ma cellule s’élevait un mur surmonté de fil de fer électrique. La nuit, il était éclairé a giorno. J’écartais les rideaux pour contempler le mur uni. […] J’avais des hallucinations, parfois jusqu’à l’aube. Et les jours tous semblables succédaient aux jours. […] Notre destin n’intéressait plus qu’une poignée de solitaires [156]. »
Lorsque sont évoqués les « événements » et le contexte politique de l’époque, le beau détachement dont il est fait mention se craquelle pour laisser entrevoir de profondes rancoeurs et un étonnant aveuglement face aux changements de société. La belle formule utilisée par Étienne Borne pour décrire Georges Bidault peut tout à fait s’appliquer à la « communauté de Tulle » :
« Un combat désespéré pour une cause perdue dans la logique hallucinatoire d’une deuxième résistance avec les tristesses de l’exil, puis l’amertume hautaine d’une solitude irréconciliable [157]. »
À cela il faut ajouter une haine farouche pour le général de Gaulle, qu’ils dénomment avec mépris « Badinguet », terme emprunté au Canard Enchaîné lui-même en référence au surnom donné à Napoléon III par la presse de l’époque. Ils l’appellent également le « guide suprême » par analogie avec Mao Zedong. Dans un courrier pathétique et violent, le scripteur souhaite la disparition du général : « Bien sûr, il reste à espérer que le Ciel interviendra ne serait-ce qu’en rappelant à lui l’organisateur de ce beau désordre des esprits et des cœurs. Les voies du Seigneur sont insondables ! En tout cas nous nous préparons à durer dans ce triste lieu [158]. »
Est-ce une référence voilée à ce qui s’est passé trois mois auparavant, le 22 août, quand le général de Gaulle échappa de peu à la mort au Petit-Clamart ? Principal auteur de cet attentat, commandité dit-on par Georges Bidault [159], le colonel Bastien-Thiry fut condamné à mort, et fusillé le 11 mars 1963. Dans un courrier en date du lendemain, C. de la Chapelle écrit : « Est-il nécessaire de vous dire notre émotion et notre bouleversement devant l’exécution du colonel Bastien-Thiry. Nous l’avons redoutée dès les premiers jours, hélas…connaissant l’homme [De Gaulle] et ses haines sectaires [160]. »
On remarque aussi qu’il s’était indigné du fait que « le gouvernement n’avait pas hésité à faire saisir Mme Bastien-Thiry pour payer les frais de procès... ! Une telle monstruosité est-elle concevable en France ? Il y a de quoi vomir ! Mais quelle graine semée pour l’avenir ! Pauvre Pays [161] ».
Grande est également l’amertume des « Tullistes » de constater que l’opinion publique française se désintéresse du destin de l’Algérie et de leur combat « sans grand espoir tant que la France restera insensible au sort de ceux qui n’ont voulu que la défendre. C’est assez curieux d’ailleurs que cette indifférence totale alors qu’on fait tout un foin de la mort de Grimau [162], sur ceux qui ont aidé le FLN en pleine guerre. Pauvre Pays [163]. »
La censure
La correspondance des officiers était bien sûr soumise au contrôle des autorités, mais il semble, là encore, que suivant les périodes cette censure ait été plus ou moins rigoureuse. On relève plusieurs fois dans les courriers des manifestations d’irritation contre ces procédés :
« Depuis quelques temps en effet, le nombre de correspondances volées dépasse tous les pronostics habituels. [...] Ma femme elle-même voit disparaître les lettres qu’elle écrit pour chercher une jeune fille aide familiale au pair. [...] Quand à votre colis de la bande de Tixier [164] à Marseille, il a été tout droit chez le préfet de Tulle …avant même que je l’aie vu (ce qui est contraire, je crois au règlement de l’administration qui prévoit “ l’ouverture du colis devant le client ”) [...] Cela dépeint l’ambiance actuelle, plus tyrannique que jamais ! Vous pensez alors que notre bande a été écoutée à la préfecture avec la plus vive attention ? Je n’en suis même pas sûr. Non ces messieurs ont simplement manifesté leur superbe autorité en interdisant que cette bande me soit remise et en la faisant « verser à mon dossier ». C’est d’une stupidité sans nom, puisque nous avons lu tout ce discours de Tixier, sinon même écouté à la radio. C’est comique n’est-ce pas et parfaitement ridicule ! Ces gens là sont de bien pauvres gens et je les suppose bien inquiets… pour se livrer à cet autoritarisme local, le seul qui soit à leur mesure [165]. »
Dix mois après, la même remarque : « Je vous signale que notre courrier semble à nouveau ces jours-ci, soumis à une ponction particulière de nos excellents barbouzes “ pilleurs de correspondances” » bien que je ne comprenne toujours pas à quels motifs stupides ils peuvent bien obéir ainsi, je préfère vous le signaler. Ma lettre même vous parviendra-t-elle [166] ? »
Il a été là encore impossible de pouvoir approcher la façon dont le courrier était contrôlé et de savoir s’il y avait effectivement eu des substitutions ou des censures pures et simples. Les contacts pris avec la préfecture de la Corrèze pendant l’élaboration de ce travail n’ont pas abouti positivement et il n’a donc pas été possible de savoir si la préfecture, par le biais des renseignements généraux, exerçait une quelconque censure des envois aux prisonniers de Tulle. Il est évident qu’on imagine mal d’un côté une grande liberté dans l’accès à tous les moyens d’information, des facilités concernant les parloirs, et de l’autre un contrôle tatillon, voire pusillanime, de la correspondance. Les deux attitudes seraient pour le moins contradictoires. On a vu toutefois dans l’histoire de telles ambivalences se manifester et l’on se souviendra que la période de haute suspicion où l’on voyait, à tort ou à raison, des « barbouzes » grenouiller à tous les échelons de l’administration française, n’était encore pas très éloignée. Un an et demi plus tôt, la même remarque avait déjà été formulée :
« Depuis quinze jours trois semaines, en effet je constate une disparition croissante de tout mon courrier ! C’est proprement odieux, tout est volé, aussi bien les lettres à ma femme que les lettres à la machine, c’est-à-dire mes lettres d’affaire ! Il faut croire que “ ces messieurs ” ont repris la maladie de l’espionnite la plus aiguë [167]. »
Le contexte politique peut accréditer qu’il y ait eu sur cette période une vigilance accrue concernant le contrôle du courrier. Il est daté de fin 1962, année de l’indépendance, de l’attentat de Petit-Clamart ainsi que des condamnations de Salan et Jouhaud entre autres. Le personnel de l’administration pénitentiaire n’est jamais visé par ces remarques, et l’on constate qu’elles s’en prennent à des entités toujours définies de manière suffisamment floue pour ne pas attirer de représailles ciblées.
Le dépouillement de ce courrier, à la fois très personnel et très protocolaire, très neutre et très engagé, très stoïcien et bouillant de révolte, a permis d’approcher le comportement carcéral d’hommes aux convictions anachroniques et dangereuses. Des soldats perdus, comme on disait volontiers à l’époque. Ils ont traversé leur détention sans grandes remises en question personnelles, sans grandes souffrances avouées, sans perspectives d’avenir réalistes. Suspendus à l’attente de leur libération, ils ont construit, jour après jour, ou plutôt recréé dans l’environnement carcéral leur système de résistance à l’emprisonnement qui passe par une structuration de l’espace et du temps, à laquelle sont intégrés leurs systèmes de référence et leurs affects. Comportement ultimement commun à tous les détenus.
Une amnésie organisée ?
Il est évident que la relative pauvreté de la matière première n’a pas permis d’aller aussi loin que l’on aurait souhaité dans l’étude de cette période d’exception vécue à la maison d’arrêt de Tulle. Les témoignages, on l’a vu, restent rares, fragmentaires. Mêlés aux scories d’une mémoire stéréotypée, qui s’est construite autour d’une « légende », ils restent pour la plupart invérifiables, les recoupements s’avérant presque toujours impossibles, les documents écrits ne venant que rarement au secours de la parole.
Il eût fallu peut-être une approche plus sociologique qu’historienne pour travailler sur la rumeur, sur les dits (au sens médiéval du terme) et leurs représentations.
On s’autorisera à regretter qu’une époque si exceptionnelle (il n’est pas banal qu’une quinzaine de prestigieux officiers soit incarcérée dans un même lieu, sur une même période) n’ait pas soulevé d’intérêt particulier de la part des historiens.
Une circulaire du Premier ministre, en date du 13 avril 2001, relève qu’« Il convient, enfin, d’accélérer les inventaires des fonds d’archives relatifs à la guerre d’Algérie, et de les tenir à la disposition du public, de manière que des chercheurs et des historiens soient effectivement à même de présenter des demandes de dérogation à titre individuel ».
Ce « fonds d’archives judiciaires relatives à la présence française en Algérie et à la guerre d’Algérie » comporte divers documents, en particulier des états statistiques et nominatifs qu’il n’a pas été possible de consulter [168]. Un archivage spécifique par établissement a-t-il été établi, où seraient rassemblées des informations sur la vie quotidienne des détenus ? Il ne semble pas. Peut-être que dorment dans les cartons de la maison d’arrêt de Tulle de précieuses informations sur ces temps qui, somme toute, ne sont pas si éloignés. La vie carcérale des officiers n’intéresse plus grand monde aujourd’hui, quarante ans après. Composante fondamentale de toute culture, la mémoire n’a pas retenu grand chose de cet épisode. La culture pénitentiaire s’en trouve sans doute appauvrie, du moins, on le souhaite, très provisoirement.
Quel que soit le regard porté sur cette détention, on regrettera une absence de curiosité historienne. Le chercheur est-il aujourd’hui victime, pour reprendre la formule de Stora, « d’une amnésie organisée » ? Il se trouve peut-être tout simplement confronté au principe d’oubli qui doit prévaloir pour tout détenu, une fois sa peine purgée, ainsi que du droit à l’anonymat.
Quoi qu’il en soit, cette recherche aura permis d’appréhender certaines problématiques d’historien, à savoir l’utilisation des sources et la mise en perspective de l’événement observé.
Cette incarcération fut-elle un banal épisode dans l’histoire de la maison d’arrêt et celle de la ville ? On serait tenté de répondre affirmativement si l’on en croit le peu d’intérêt « officiel » manifesté. Pourtant, la référence fréquente à la vie des officiers, les histoires colportées, et l’avocatier toujours vigoureux, entretenu par des générations de surveillants, inclineraient à penser que, décidément, tout cela ne fut pas banal et qu’il était donc pertinent de tenter d’en garder la mémoire.
Pierre CALVAS

Bibliographie complémentaire

Bromberger (Merry et Serge), Les 13 complots du 13 mai, Paris, Arthème Fayard, 1959.

Fanon (Frantz), L’an V de la révolution algérienne, Paris, Éd. La Découverte, 2001 (première édition Maspero, 1969).

Fauvet (Jacques) et Planchais (Jean), La fronde des généraux, Grenoble, Arthaud, 1961.

Rémond (René), Notre siècle 1918-1991, tome 6 de L’histoire de France, sous la direction de Jean Favier, Paris, Fayard, 1991.

Roy (Jules), La guerre d’Algérie, Paris, Julliard, 1960.

Salan (Raoul), Mémoires. Fin d’un empire, tome 4 : « L’Algérie, de Gaulle et moi (7 juin 1958-10 juin 1960) », Paris, Éd. Presses de la Cité, 1970-1974.

Winock (Michel), Chronique des années 60, Edition du Seuil, collection Histoire, 1987.

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Re: Les généraux de l’OAS à la prison de Tulle : réalités et rumeurs

Message par LOUSTIC le Mer 15 Fév 2012 - 17:17

triste Histoire pour les parachutistes avec cette prison de Tulle .

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