LES CAMPS PARACHUTISTES

Vo Nguyên Giap

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Vo Nguyên Giap

Message par INDO6 le Mar 24 Jan 2012 - 10:26

Bloc-Notes de Pierre-Richard Féray

Vo Nguyên Giap
Ou l’artiste de la guerre de tout le peuple


Giap, V N, Mémoires (1946-1954), Tome I : La résistance encerclée, rédigé avec la participation de Huu Mai,
Paris, Anako Editions, Coll. Grands Témoins, 2003, 317 p.

Ils étaient attendus depuis longtemps dans leur version française, ces Mémoires du général Giap. Le premier
des trois volumes qui leur sont consacrés paraît aujourd’hui sous le titre de La résistance encerclée, le récit
démarrant le 19 décembre 1946 par l’insurrection d’Hanoi et s’achevant en mai 1950, date anniversaire des
soixante ans du Président Hô Chi Minh. Il est utile de recommander ici, pour toute la période qui précède ce
livre, la lecture des Journées inoubliables du même Giap, paru en 1975 aux Editions en langues étrangères à
Hanoi, et qui peut servir d’introduction générale aux Mémoires , tant un fil historique lie à l’évidence ces deux
publications.
D’où vient notre attente impatiente, en tant qu’historien, de ces Mémoires ? D’abord d’un sentiment de
frustration que nous ressentons, à force de lire, par souci d’information, cette montagne de livres que les auteurs
français – militaires et civils – ont érigée sur cet autel de la connaissance de « leur » guerre du Viêtnam. Ce que
révèle un ouvrage collectif (1) sorti récemment et placé sous la direction d’Alain Ruscio, est impressionnant et
fascinant. Ensuite et plus personnellement, il existe une « attente de Giap » : que va dire le général vainqueur de
sa guerre, de ses victoires et de la résistance de son peuple que nous ne sachions déjà ? Et quelles victoires !
Deux des plus grandes puissances d’Occident défaites l’une après l’autre, sur trente années de combats, par ce
peuple viêtnamien, sorti on ne sait d’où, sinon de ses rizières et de son immémoriale pauvreté, seulement connu
et reconnu comme attribut français d’Asie d’un vaste empire colonial !
D’entrée de jeu disons que ce livre ne nous déçoit pas mais que seront plus réservés ses lecteurs avertis de la
question vietnamienne qui en espéraient des révélations spectaculaires, dont on peut deviner les questions : quid
des luttes politiques voire idéologiques opposant des factions viêtnamiennes entre elles ? des liquidations
physiques des opposants ? des rapports conflictuels ou non entre les résistances vietnamienne et laotienne ou
cambodgienne ? et au sein de l’Internationale communiste, des relations d’influence réciproque de nature
idéologique et stratégique entre le Viêtnam, la Chine ou l’URSS voire l’Asie du Sud-Est dans son « espace
révolutionnaire »? Sans être absentes, les réponses à ces questions sont esquissées et traitées plus dans une
logique de récit que sous une forme problématique et approfondie.
Ce qui intéresse vraiment Giap, dans La résistance encerclée, est énoncé clairement dans sa conclusion (p.
305-314), c’est de rapporter tout à la fois la genèse de l’Armée populaire du Viêtnam [l’APV] et le caractère
interne – viêtnamien - du mouvement de résistance Viêt-minh [contraction de Viêt Nam dôc lâp Dông minh –
Ligue pour l’Indépendance du Viêtnam], sans lesquels, sans cette première phase fondatrice, « les étapes
suivantes n’auraient pas vu le jour ». C’est sous cet angle et sur ces bases, - sans omettre un important travail
d’exploitation des archives de l’APV, dont la plupart d’entre elles ont été connues très tôt des services du
Renseignement militaire français -, qu’il entreprend d’écrire ses Mémoires, qu’il faut, lecteur, les lire et le
suivre, en relativisant le reste…
Le reste ? En premier lieu : L’insurrection du 19 décembre 1946 a bien été déclenchée par le Viêt-Minh
confirme Giap, car nous étions « faibles », les Français « forts », qu’ils allaient nous attaquer le 20 du même
mois – ainsi que l’atteste leur ultimatum portant « sur le retour à la sécurité à Hanoi » ; que pour prévenir cette
attaque, nous avions pris les devants. Du point de vue vietnamien l’argumentation est tout à fait convaincante,
d’autant plus que la décision de mener une « guerre de longue durée », hors des villes, avait été retenue par Hô
Chi Minh lui-même à son retour de Fontainebleau, et s’inscrit bien dans le style de ce général hors-normes qui a
toujours pris, non sans risques, l’initiative pour ne pas subir. Or rien ne dit, en dépit des pressions voire des
« magouilles » politiciennes du général Valluy et de l’administrateur Pignon, que les militaires français allaient
attaquer le 20. Le mystère demeure concernant la vraie position française. Ensuite se rapportant au contexte
politique français du temps, pour expliquer l’atonie ou l’incompréhension de nos partis, le général Giap
distingue les communistes et les socialistes, sensibles à la cause viêtnamienne, des autres : MRP, Radicaux et
Gaullistes. Au vrai peu de gens, y compris les responsables des partis politiques dits de « gauche », avaient une
information précise sur ce qui se passait en Indochine. Hô Chi Minh, lors de son long séjour en France en 1946,
avait séduit beaucoup de Français simplement par sa singularité, sa simplicité et parce qu’il ne correspondait en
rien à l’image que l’opinion publique métropolitaine commençait à se faire d’un… dirigeant communiste. La
Guerre froide qui allait s’abattre vite sur toute l’Europe, telle une chape de plomb, ne devait guère améliorer la
perception française du problème vietnamien. Le mot « Indépendance » quand il était avancé par nos politiques
était immédiatement assorti de la réserve que ce pays allait renforcer « le camp soviétique ». Enfin, la prudence
française s’explique, à mesure que la guerre s’intensifie et que les morts s’accroissent, par un élémentaire réflexe
de solidarité nationale à l’égard des soldats du Corps expéditionnaire français. Le Parti Communiste français,
acquis pourtant dès le début à la cause du Viêt-minh, avance avec précaution et il faudra attendre l’affaire «
Henri Martin » en 1953, pour qu’il s’implique vraiment dans la lutte contre la « Sale guerre ». Alain Ruscio, en
historien, le reconnaît aujourd’hui.
Ces réserves devant être faites, attaquons-nous à présent à la substance de La résistance encerclée. Ce récit
historique relève bien des « Mémoires », mais il transcende le genre habituel en ce sens que son auteur est
porteur d’une mémoire collective, et quand Giap écrit « je », c’est souvent « nous » qu’il faut lire. C’est toute
l’adhésion d’un homme à son peuple, d’un chef à ses hommes, d’un général à son Président et ami : Hô Chi
Minh. Par ailleurs, ces « Mémoires » ne sont jamais éloignés du « Mémorial » et le livre aurait pu s’intituler
« Mémorial de la résistance viêtnamienne ». « Mémorial » enfin par son devoir de mémoire : à ses « amis
lecteurs francophones », Giap écrit « J’aimerais que les générations actuelles et futures gardent en mémoire les
luttes et les souffrances des trente années de guerre qui ont marqué l’histoire de l’Indochine et du Viêtnam. »
Luttes et souffrances alimentent en substance humaine ce récit de Giap, avant tout un récit de guerre, et son
grand mérite est de les avoir mises en perspective historique, tout se passant comme si, du-dedans de sa pensée –
de stratège militaire et de révolutionnaire marxiste, nous revivions les moments intenses, douloureux, par
moments cruels et en définitive glorieux de tout un peuple, sous la direction intelligente et d’une ténacité sans
failles de ses responsables, édifiant dans un isolement voire un « encerclement » total jusqu’en 1949, l’outil de
sa libération : son armée. De ce point de vue là, ce récit est inappréciable et… nécessaire. Cependant nous ne
pouvons nous défendre de l’idée d’être en présence d’une « Sparte » asiatique tant ces Vietnamiens, de la base
au sommet, si durs au labeur le sont aussi à la guerre. Giap l’aurait-il senti qu’il éprouve le besoin, à son
habitude, d’intégrer dans son récit, des références permanentes à l’histoire du Viêtnam, une façon de dire : nous
sommes les héritiers de ce peuple de héros ; de multiples poèmes, de l’humour ou autres considérations sur les
paysages naturels et la beauté des Viêtnamiennes en marge des batailles et des soucis quotidiens qui permettent
au lecteur de reprendre souffle. Un peu d’humanité dans cette guerre par trop inhumaine.
En fin de compte que nous dévoile cette « Pensée Giap » dans ce récit d’action politico-militaire, comme il
existe officiellement une « Pensée Hô Chi Minh » ?
Premièrement : des informations très précises par rapport à ce que nous savons déjà de façon approximative et
de sources principalement françaises. Le détail, en l’occurrence, compte et même s’il peut lasser l’attention du
lecteur français, il constitue la vraie nouveauté de ce récit « interne ». Des exemples s’offrent à nous qui le
prouvent : la tenue des « Conférences militaires » - la première a lieu dans la banlieue d’Hanoi le 12 janvier
1947, celle des « Conférences nationales du Parti » - la dernière du Tome I siègera à Don Du dans la province
du Thaï Nguyên – le 28 août 1949, ponctuent les temps forts de la lutte avec son lot d’analyses, de critiques et
d’autocritiques au cours desquelles le Parti, les dirigeants militaires dont Giap lui-même, les cadres (Can Bô) se
remettent en question pour relancer – mieux et plus loin - la machine de guerre. « La guerre est une science »
répète Giap. Assurément c’en est une, telle qu’il la conduit, stratégiquement conceptualisée (référence est faite à
Tsun-Zi, Engels, Lénine, Mao Zedong, Zhu De et surtout à Clausewitz), pragmatique et réaliste, plus science
expérimentale que fondamentale. Il y a du Koutouzov dans sa démarche lente, progressive – on essaie, on se
trompe, on recommence ; on évite le combat frontal face à un adversaire français techniquement supérieur et
soldat réputé et valeureux pour revenir à la guérilla mais qu’ on veut « mobile » - en mouvement ; on reporte
puis on diffère la création de la « division régulière » en réorganisant les soldats réguliers en « compagnie
autonome – bataillon mobile ». C’est le premier coup de génie de Giap que les Français ont appelé « la Ponte »,
cette sorte d’amalgame à la viêtnamienne dont l’objectif est à la fois d’impulser, par les soldats réguliers la
« guérilla de mouvement » et dans le même temps d’y puiser les forces constitutives des futures divisions
régulières de l’APV. En 1949 quand naît sa première division régulière, « Quang Tien Phong » - l’Avant-garde,
Giap aura gagné son pari sur l’intelligence de son peuple : le sommet de sa pyramide militaire est désormais doté
d’une armée régulière, à un étage inférieur d’une armée territoriale ou régionale, à la base enfin de milices
populaires et de guérilleros. A ce stade la guerre cesse d’être une science pour devenir « un art ». Ce que le
général Salan reconnaît : « Intellectuellement l’armée Viêt-minh travaille beaucoup, elle progresse donc
justement, selon l’effort consenti et cet exemple doit être médité par nous. »
C’est l’art écrit Giap (p. 97) « d’un nouveau type de guerre : la guerre de tout le peuple ». A plusieurs reprises
le stratège viêtnamien revient sur cette notion d’art sans toutefois l’expliciter. Si nous avons retenu cette phrase,
c’est qu’elle donne une indication : l’art est création. C’est le terrain de la bataille – et non les nombreuses écoles
de cadres que le Viêt- minh met partout en place, qui formera le vrai chef; c’est affrontant la contingence, cet
inconnu que représentent tout adversaire comme ses propres soldats, que se réveille selon De Gaulle « l’instinct
guerrier », et selon Giap l’Artiste, intuitif et novateur. Au Viêtnam, cet art est collectif : le peuple. Le grand
inventeur, c’est lui. C’est le peuple, de tout temps, et surtout depuis Lê Loi (15ème siècle) qui a inventé la
guérilla totale, préludant à la guerre totale, car le Viêtnam, développe Giap, n’a ni étendue, ni densité suffisante
de population, pour résister à un adversaire qui lui est toujours supérieur en nombre et en matériel ; le peuple
2
supplée donc à ces lacunes en devenant le lieu humain de la guérilla : le village. Il est l’eau qui nourrit le poisson
comme il nourrit, finance, abrite, protège, arme, alimente sans cesse en hommes les soldats de l’APV. En
contrepartie, cette adhésion populaire ne peut s’établir que sur une ligne patriotique, une ligne nationale.
Toutefois si le peuple invente, la guerre l’éduque et le marxisme constitue l’armature idéologique la plus
structurante de cette armée révolutionnaire. La population devient l’enjeu de la guerre : « Il convient écrit
Truong Chinh de réaliser la guerre populaire totale et de disputer à l’ennemi la confiance et l’estime de la
population. »
Enfin quand en mars 1950 (date avancée par les Français), Hô Chi Minh revient de Moscou où il a conversé
avec Staline – ce que le Renseignement français a longtemps ignoré, et de Pékin, sa rencontre avec Giap, Pham
Van Dong, Truong Chinh, etc., ne manque pas d’intérêt (p. 297 et suiv.). Voilà que l’Etat viêtnamien et sa lutte
sont reconnus par les Soviétiques et la Chine dont les armées révolutionnaires campent aux frontières
septentrionales du pays ; voilà que les promesses chinoises en aide militaire, matérielle ou autres, sont affirmées
et assurées d’être tenues ; voilà annoncée la fin de l’isolement et de l’encerclement, de quoi réjouir Giap et ses
lieutenants, or – est-ce mauvaise lecture de notre part ?, le ton est à l’extrême gravité. Staline a ordonné à Hô
Chi Minh, la mise en route sans tarder « de la réforme agraire » ce qui signifie dans le langage de la Troisième
Internationale que la « ligne nationale » doit être relativisée; et l’aide chinoise, en contrepartie négative, c’est
assurément l’intervention américaine qui va reporter sur le Viêtnam l’essentiel de sa stratégie anticommuniste.
Bref cela va mieux mais cela n’est pas sans danger… pour le Viêtnam. Alors Hô Chi Minh intervient : « d ‘un
air songeur » écrit Giap il recommande « il nous faudra prochainement entamer la révolution agraire. » Par
trois fois le Président insiste sur un point crucial que Giap formule en ces termes : si l’aide extérieure nous est
acquise, et aussi importante soit-elle, « personne ne se battra à notre place… Il fallait faire comprendre à tout le
monde que les conditions de la victoire résidaient fondamentalement dans nos propres efforts, tandis que l’aide
des pays amis ne constituait qu’un atout supplémentaire. »
Personne ne se battra à notre place, telle est exprimée sans illusion mais calmement, la leçon politique et morale
essentielle de ce premier tome des Mémoires de Vo Nguyên Giap.
1) : La guerre « française » d’Indochine (1945-1954). Les sources de la connaissance- Bibliographie,
filmographie, documents divers, Paris, les Indes Savantes, 2002, 1172 p
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Dien Bien Phu raconté par le général Giap

Message par INDO7 le Mar 24 Jan 2012 - 10:33

Dien Bien Phu raconté par le général Giap

L'article qui suit a été publié dan le numéro 386 de janvier 1955 du mensuel "Regards", journal très proche du Parti Communiste Français et plus que critique sur la guerre d'Indochine.

L'opinion publique française n'a jamais eu connaissance de la version vietnamienne de ce qu?on a appelé "la tragédie de Dien Bien Phu". Nul plus que le général Giap lui-même ne nous a semblé plus qualifié pour nous exposer le point de vue du Haut Commandement de l'Armée populaire vietnamienne dont il est le chef suprême. Le récit qu'il nous a fait et que l'on trouvera ci-dessous présente donc une incontestable valeur documentaire.

Très modestement vêtu d'une légère tenue de toile kaki claire, ne portant ni grade, ni décoration, chaussé de brodequins de cuir jaune, tel nous est apparu ce 20 novembre 1954 le général Vo Nguyen Giap. Docteur en droit, ex-professeur d'histoire et de géographie à l'Ecole Thang-Long d'Hanoï, Giap assume depuis neuf années la direction de cette armée populaire vietnamienne qu'en France certains s'obstinent encore à appeler l'armée vietminh, ou bien l'armée "viet" en essayant de teinter ce dernier mot d'un sens péjoratif qu'il n'a d'ailleurs pas, ou bien enfin (jusqu'aux accords de Genève) l'armée "rebelle". Le jeune généralissime (il est né en 1912) nous accueille sur le seuil de l'ancien "Hôtel de la Concession", vieil édifice construit en 1874, un an à peine après la première occupation d'Hanoï par l"armée française. Nous pénétrons dans une pièce superbement meublée et tendue de rideaux et de gaze orange. Ce confort nous étonne, et Giap, saisissant notre surprise, nous précise en riant que nous sommes dans la seule pièce meublée de cet immeuble, les soldats du Corps Expéditionnaire ayant fait le vide en se retirant ; ici, comme en beaucoup d'autres endroits. Le général est d'une taille un peu en dessous de la moyenne. Son visage est énergique, très mobile, tantôt dur, tantôt ouvert d'un large sourire.

-Pourquoi le Corps Expéditionnaire est-il allé à Dien-Bien-Phu ? demande Giap pour commencer. Le général Navarre avait un plan de conduite de la guerre qu'inspirait les directives de Washington. Dulles et Bidault avaient parlé de finir la guerre en dix-huit mois, Dien-Bien-Phu étant une des pièces maîtresses de leur plan.

Dien-Bien-Phu est un point stratégique très important, disposant de l'un des plus grands aérodromes du Sud-Est asiatique. Les Japonais et les Américains avaient déjà envisagé de faire de cette base une place forte dont l'intérêt stratégique aurait été indéniable. Le Corps Expéditionnaire y est allé tout d'abord pour couvrir le Laos et réoccuper le nord-ouest du Viet-Nam ainsi que Na Sam. Ce plan réalisé, l?adversaire disposait d'une base aérienne et terrestre qui pesait lourdement sur nos arrières et obligeait nos forces à se disperser, à se partager entre le delta et Dien-Bien-Phu. Ce premier succès acquis et consolidé, le Corps Expéditionnaire pouvait alors, à partir de ces deux points, lancer son attaque décisive, en tenailles, contre nous. Et nous n'épiloguerons pas ici sur l'utilisation éventuelle de Dien-Bien-Phu en cas d'extension du conflit.

Les meilleures troupes aéroportées sont donc envoyées à Dien-Bien-Phu et, pour ce faire, le delta est en partie dégarni. En partie seulement, l'adversaire attendant notre réaction. Mais nous n'attaquons pas car il dispose encore de puissantes réserves qu'il pourrait jeter dans la bataille. Notre effort se porte dans une autre direction. En trois jours, les troupes laotiennes, aidées par les volontaires vietnamiens, atteignent le Mékong, menacent Savanaket et Seno. Des renforts du Corps Expéditionnaire y sont envoyés de toute urgence. L'armée populaire attaque aussi à Lai-Chau où la garnison subit de lourdes pertes. Nos troupes attaquent également dans la cinquième zone (Sud-Annam) et, enfin, les volontaires vietnamiens, de concert avec les forces laotiennes, font mouvement sur Louang-Prabang et parviennent à quelques kilomètres de la ville. Dien-Bien-Phu est à ce moment-là complètement isolée et les réserves de Navarre sont dispersées à Louang-Prabang, à Savanaket, dans le sud. Mais le commandement français pense que c'est la fin de la "marée offensive du Viet-Minh" et il ordonne la contre-offensive. Il reprend la ville de Qui-Nhon (Sud-Annam). Le lendemain, nous attaquons Dien-Bien-Phu.

Les Français n'étaient pas au courant de nos intentions et Navarre pensait que Dien-Bien-Phu était imprenable pour les raisons suivantes :

Il s'agit d'un centre de résistance puissamment organisé en points d'appuis et groupes de points d'appuis d'un type supérieur à Na-Sam et disposant d'une artillerie très forte. Les réserves peuvent venir par avion. De son côté notre infanterie doit être tenue à distance par les bombardements massifs de l'artillerie et de l'aviation, et notre propre artillerie ne peut pas atteindre les centres vitaux du camp retranché (terrain d'aviation, dépôts) à cause de son éloignement. On se souvient que le camp retranché proprement dit avait treize kilomètres de long sur six de large. L'état-major adverse pensait d'ailleurs que nos canons ne pourraient pas être amenés, la région étant dépourvue de routes praticables ; et pour cette même raison, notre ravitaillement devait s'avérer très difficile sinon impossible. Enfin, l'ennemi dispose, pour dépister nos préparatifs, des moyens les plus modernes. Le commandement du Corps Expéditionnaire compte que nos divisions vont venir se briser sur le camp retranché ; il entend cette fois, comme il dit, "casser du Viet".

C'est un raisonnement logique, mais d'une logique formelle. Nous construisons des routes, nos soldats se camouflent bien et nous réussissons à améliorer notre ravitaillement. Nos soldats et notre peuple font preuve d'un grand esprit de sacrifice.

Nous avons commencé par attaquer le secteur nord dans lequel, il y avait le point d'appui le plus solide, tenu par un bataillon de la Légion étrangère. L'adversaire a tiré 30.000 coups de canon, c'est-à-dire le tiers de ses munitions. D'un côté, l'ennemi était surpris de cette attaque soudaine, mais de l'autre, il disait que nous avions subi de très lourdes pertes et que nous ne pourrions plus continuer. On a donné sur nos pertes des chiffres fantastiques mais faux.

Ce fut la première phase.

La seconde comprenait l'attaque des cinq collines situées à l'est du camp retranché. Nous en prîmes trois et la moitié de chacune des deux autres. En même temps, nous encerclions le bastion central et l'isolions du sud. Cette seconde phase comportait aussi la neutralisation et l'occupation de l'aérodrome dans le but de couper le ravitaillement de l'adversaire.

La troisième phase comportait l'attaque de ce qui restait des deux collines et l'assaut général.

Quels enseignements à tirer de cette bataille ?

L'esprit combatif de nos troupes a été la plus grande surprise pour le commandement français. Nos troupes ont résisté aux privations. Certains contingents venaient du delta et avaient fait aussi la campagne du nord-ouest. Dans des conditions de ravitaillement difficile, elles poursuivaient le combat. Le commandement français ne pouvait pas imaginer cela.

Nous avons résolu le problème de l?approche par les tranchées. Les positions françaises étaient enterrées, mais tout autour les nôtres l'étaient aussi. Nous avions des centaines de mètres de tranchées. Les lignes adverses étaient souvent très près les unes des autres. Le Corps Expéditionnaire s'employait à détruire nos tranchées avec des équipes spéciales et les bombardements au napalm de jour et de nuit. Les collines autour de Dien-Bien-Phu n'avaient plus de chaume, mais nous avions peu de pertes ; nous en avions prévu beaucoup plus. Les bombardements s'avéraient donc inefficaces contrairement à ce que prétendait l'adversaire qui parlait de milliers de "Viet-Minh" brûlés.

Au fur et à mesure que nos tranchées descendaient dans la plaine, cela devenait dramatique pour nous parce que jusqu'ici, en Indochine, jamais nous n'avions pu nous mettre en position en rase campagne pendant le jour. Nous avons poursuivi néanmoins de jour et de nuit nos opérations d'approche et, à mesure que les tranchées se rapprochaient du camp, l'action de l'aviation devenait plus difficile. A un moment donné, nous avons pu concentrer nos feux sur le centre sans être gênés ni par l'aviation, ni par l'artillerie ennemies, tandis que nos 75 pouvaient tirer à vue.

Nous avons disposé d'une artillerie et d'une D.C.A. pas très fortes mais tirant bien, et disposant de bonnes positions. Nos pertes ont été beaucoup moins lourdes que nous ne le pensions du fait d'un dispositif spécial que nous avions adopté pour nos pièces. Notre artillerie a beaucoup étonné les Français.

En ce qui concerne le ravitaillement, nous avons réussi à gêner et à couper celui de l'adversaire, tandis que nous maintenions le nôtre. A Dien-Bien-Phu, le ravitaillement du Corps Expéditionnaire reposait sur son aérodrome. Quand nous avons été à portée de canon de celui-ci, nous l'avons pris sous le feu de nos pièces ; puis nous nous en sommes emparé et l'avons sillonné de tranchées. L'aviation a changé à plusieurs reprises ses tactiques de parachutage. Mais bientôt le camp retranché n'eut plus que 1km200 sur 800 mètres, et le quart, puis le tiers, puis la moitié des parachutages tombèrent entre nos mains et servirent à l'approvisionnement de notre propre artillerie.

Le Corps Expéditionnaire enregistra donc une surprise stratégique : il croyait que nous n'attaquerions pas et nous attaquions ; et une surprise tactique : nous résolvions les questions de l'approche, de l'artillerie et du ravitaillement.

Ce fut une bataille décisive, mais pas dans le sens espéré par Dulles et par Bidault. C'était aussi la fin du fameux plan de 18 mois. Vous savez comment s'est terminée la bataille : le facteur décisif a été l'esprit de sacrifice et l'esprit combatif de notre armée, et aussi les encouragements et l'aide qu'elle a reçus de l'arrière.

Nous avons pu vaincre et remporter des succès parce que nous avons le peuple avec nous, parce que nous faisions une guerre juste et que nous avons été aidés par la population. Les généraux français sont de bons généraux, ils ont remporté bien des victoires en Europe. Mais ici ils ont mené une guerre coloniale, injuste, et ce n'est pas le talent d'un Tassigny, d'un Leclerc qui sauve une guerre injuste. Bien au contraire, c'était cette guerre injuste qui perdait de bons généraux français.

Un peuple qui se bat pour une cause juste est invincible.

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Re: Vo Nguyên Giap

Message par Lothy le Mar 24 Jan 2012 - 12:38

L'histoire de cette guerre me passionne !

J'aimerais lire la version de "Giap" en ayant l'assurance qu'elle n'a pas été revue et corrigée, comme les textes publiés dans les revues communistes de l'époque et même d'aujourd'hui !....

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