LES CAMPS PARACHUTISTES

chronique d'un médecin Militaire en Afghanistan

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chronique d'un médecin Militaire en Afghanistan

Message par LOUSTIC le Mar 7 Fév 2012 - 10:25

Un médecin Militaire de haut rang venait d'arriver pour une affectation en Afghanistan lors du derniers massacre* de nos soldats, tirés dans le dos durant leur footing, par leurs "amis" Afghan de l'ANA

Fabien ZAGNOLI est par ailleurs un grand Professeur Neurologue à l'hôpital des armées de Brest et conférencier connu spécialiste notamment de la maladie de Parkinson.

(*) <Une quinzaine de blessés, dont huit dans un état grave, sont transportés par hélicoptère vers les hôpitaux militaires français et américain situés respectivement à Kaboul et sur la base de Bagram, au nord de la capitale afghane. «Les soldats français étaient en pleine séance de footing.>>
<< Chronique du médecin militaire en Afghanistan >>

"qu’y a-t-il à analyser dans ce pays où l’idéologie et le cynisme conduisent à toutes les lâchetés et à tous les crimes?...Où l’honneur vaut plus que la vie d’un enfant ?"
Clame ce médecin témoin, dans son énumération de faits bruts, bien évidemment encore chargés d’émotion

Saisissant !! à lire

Kaboul, Afghanistan 15 -25 Janvier 2012

Tout avait pourtant bien commencé : escale Tadjik sous la tente, le temps de goûter un peu de caviar (pas cher mais de mauvaise qualité !) puis accueil chaleureux à l’arrivée à Kaboul : l’équipe quittante était elle heureuse de nous voir ou de repartir dans l’heure ? ils resteront en fait bloqués 24h par la neige et le givre.

Dès le lendemain, chacun prend ses consignes et trouve sa place. Avec mon prédécesseur, qui reste 8 jours, nous regardons les dossiers en cours, le contenu des 3 ordinateurs (1 pour tout ce qui concerne le franco-français, un OTAN non classifié et un OTAN/ISAF very secret).

Puis, comme je le lui avais demandé, il me présente aux personnes importantes : chef du camp (un général Roumain), médecin chef OTAN (un médecin US assisté d’un dentiste allemand d’origine égyptienne !). Dès le dimanche, 1ère sortie dans Kaboul pour se rendre au QG de l’ISAF (International Security and Assistance Force) qui est le bras armé de l’OTAN ici. Rencontre avec le Général 4* qui commande : un général français, brillant, à l’accueil chaleureux : le contact est excellent. Je retrouve Kaboul comme je l’avais laissé il y a 2 ans : grouillante d’une foule bigarrée, couverte de poussière, embouteillée.

Le lendemain, lundi, nouveau déplacement, cette fois vers l’hôpital américain de Bagram, à 60km au nord de Kaboul : la route serpente au cœur d’une plaine glacée d’où émerge quelques fermes en pisé, en terre battue et bordée de part et d’autre de sommets vertigineux : nous sommes ,dans l’Hindou Kouch, aux confins de l’Himalaya. On croise quelques camions multicolores et surchargés.

Visite de l’hôpital, qui ressemble à s’y méprendre au nôtre : la taille, l’équipement sont similaires : il y a un peu plus de médecins mais nous n’avons pas à rougir de notre dispositif, au contraire. Là encore, accueil chaleureux, échange de cartes de visite au cas où nous aurions besoin l’un de l’autre. Brève visite au détachement français basé là et qui s’occupe des drones : la guerre moderne est stupéfiante !
Au retour, nos chauffeurs (toujours 2 véhicules blindés, tous le monde est équipé et armé) s’égarent et on se retrouve dans les faubourgs chics de Kaboul avec des maisons multicolores d’un kitch saisissant, un wedding center dégoulinant de néons : pour les connaisseurs, on dirait un gâteau de Serge !
Le soir, rencontre avec l’ambassadeur de France, là encore un monsieur brillant, à l’écoute ,attentive, puis dîner à l’ambassade avec consul, secrétaires, attachés : les 2 infirmiers qui sont avec nous découvrent un aspect de la ville qu’ils n’imaginaient pas et pour tous ces gens qui vivent sur place, avec malgré tout une certaine tension ambiante, chaque visite est précieuse.

Le mardi, rendez vous au camp français situé à une quinzaine de kilomètres du notre pour y rencontrer les gens (officiers ou médecins) avec qui je vais régulièrement travailler : j’ai le plaisir d’y retrouver un de mes anciens internes.
Le soir, présentation à toute l’équipe du principe ,du plan Mascal (massive casuilties) : que faire en cas d’afflux de blessés : c’est peut être ma seule crainte : que l’on soit dépassé par les évènements. Et dès le mercredi, je programme un premier exercice pour que chacun trouve sa place. Un autre est programmé pour vendredi 20.
Le soir, nouvelle sortie Kaboulite, cette fois pour dîner dans une maison en ville, avec une dizaine d’officiers français insérés dans le pays : dîner afghan dans une jolie villa, conversations détendues, je retrouve des gens déjà rencontrés lors de précédents séjours. Certains sont là depuis 2 ans : on parle de terroir, de voyages et puis de la situation locale.
Le retour au milieu de la nuit se fait dans un Kaboul désert, sillonné de patrouilles de police. Dans le véhicule, bien que les hommes qui nous ramènent soient des hommes de terrain habitués à côtoyer le danger, la tension est palpable : nous savons que depuis quelques heures, le risque d’une attaque au camion piégé, voire d’une infiltration d’insurgés est très élevé. Il y a de l’orage dans l’air?.

Le jeudi, c’est la cérémonie de passation de commandement : je prends officiellement mes fonctions au cours d’une brève cérémonie militaire. Me voilà en place, mon prédécesseur, un peu > triste de partir, commence à faire ses bagages.


Vendredi matin, dès 8h, je prends possession des lieux, range le bureau pendant que se déroule la visite dans le service de soins et que les dernières démarches administratives des uns et > des autres sont en cours. Le Vendredi, ici, c’est « day off » : c’est dimanche, un minimum d’activité prévue, sport, repos.
Personne ne le sait, mais dans moins d’une heure nous allons tous entrer dans le tunnel qui nous mènera de l’autre coté du miroir de l’humanité??

9h40, je reçois un appel du médecin chef de la brigade française qui est chargée de contrôler les vallées au nord est de Kaboul : une attaque vient d’avoir lieu dans un petit camp : il y aurait 4 morts et 14 blessés dont 8 extrêmement graves, tous français. Il y a un seul et jeune médecin sur place : il courait avec le groupe quand ils se sont trouvés face au tueur. Dès la fin du feu, il a donné l’alerte, organisé les secours, prodigué avec des auxiliaires sanitaires les premiers soins (son infirmier fait partie de victimes), sauvé à coup sûr 5 de ses camarades. Ce qu’il a réalisé est exceptionnel !

Le détachement d’hélicoptères français basé à coté de notre hôpital est mis en alerte et aussitôt, le médecin décolle.

Le plan Mascal est déclenché : ce ne sera pas pour exercice.
En 10 mn, tout le personnel, français, tchèque, belge, bulgare, US est à son poste, le matériel vérifié.
L’hélicoptère d’évacuation médicale prend en charge 2 blessés graves : il redécolle, évite de justesse une roquette !!! et, moins d’une heure après l’attentat, les 2 premiers blessés arrivent
à l’hôpital : leur état est critique mais, des brancardiers aux réanimateurs, tous les gestes s'enchaînent dans le calme, avec une grande fluidité, comme si tous travaillaient ensemble depuis toujours : cela m’évoque un instant ces équipages de course au large où la manœuvre se fait quasiment en silence dans une parfaite coordination.

En moins de 10mn, les évaluations sont faites, les gestes de réanimations pratiqués, les blessés stabilisés, le premier scanner est lancé.
5 autres blessés sont attendus : la même procédure se renouvelle et, très sereinement, le chirurgien chef propose une pause pour un mini staff afin de décider qui passera au bloc en premier (il y a 3 salles) : il s’agit de décider de façon collégiale en fonction des données recueillies par chaque équipe : en effet, une fois une intervention débutée, c’est parti pour 2 à 5 heures : il ne faut donc pas se tromper.

13h00, les blocs démarrent : ils ne s’arrêteront que 12h plus tard.
Il faut du sang. Les réserves ne vont pas suffire. Comme cela est prévu, nous lançons un appel à donneurs volontaires : en une demi-heure, plus de 60 personnes de toutes nationalités, se présentent : bel exemple de solidarité !
Afin d’éviter d’être saturé, une partie des blessés a été évacué vers l’hôpital américain : j’appelle mon homologue : nous ne pensions pas avoir à collaborer si tôt ! j’envoie un de mes médecins sur place pour faire la liaison, apporter un réconfort moral et commencer à organiser le transfert secondaire vers notre hôpital : en effet, j’ai demandé l’évacuation rapide du maximum des victimes en faisant appel à l’avion « Morphée » : un Boeing aménagé en Samu volant et pouvant emporter jusqu’à 12 blessés graves dont au moins 6 sous ventilation artificielle. Il sera là dès samedi matin.

Effectivement, dans l’après midi et jusque dans la nuit, 5 des 7 blessés peuvent être ramenés : le médecin du détachement hélico qui les ramène fait un travail remarquable puisque qu’il sort des patients d’un lit de réanimation pour les mettre dans son appareil et nous les amener stables.

En soirée, alors que les blocs tournent toujours, que les réanimateurs se démènent, arrive l’aumônier et les corps des soldats morts.
Je me charge, avec une équipe de volontaires, de l’examen des corps. Les gendarmes font leurs constatations. Malgré l’aspect des lésions, malgré l’émotion, chacun reste d’une dignité exemplaire.

J’accueille les Chefs de ces soldats : ils ont extrêmement affectés : avec leur soutien, j’organise une chapelle ardente dans l’hôpital : nous avions fait pareil il y a bientôt 20 ans à Sarajevo.
Mais leur émotion légitime et leur gestion des conséquences sur le terrain est déjà parasitée par la dimension médiatico-politique venue de France : certains politiciens se sont déjà emparés de l’évènement et tentent de l’instrumentaliser : nous ne sommes pas dans le même monde ?
La nuit va être courte et de piètre qualité.
Samedi 6h00 : dernier point avec les réanimateurs : les traits sont tirés. Morphée se pose dans 40mn. On commence à préparer les malades et à organiser le transfert en débutant par les > moins graves : ils commencent à raconter l’horreur qu’ils ont vécue.
7h00 : Morphée est posé malgré la neige : ouf. Moins de 24h après l’évènement, à plusieurs milliers de km de la France, la chaîne de prise en charge créée par le Service de Santé a parfaitement fonctionné. Visite rapide de l’avion : impressionnant ! Un vrai service de réanimation volant. Surveillance de l’embarquement des blessés.
8h00 : rapide vérification de l’hôpital : tout est en ordre.

9h00 : je retrouve sur le tarmac l’ambassadeur et les officiers généraux : là encore, nous ne pensions pas nous retrouver de sitôt : nous nous dirigeons vers l’Airbus qui vient de se poser pour accueillir le Ministre de la Défense.
Très grave, ce dernier se dirige aussitôt vers l’avion où embarquent les derniers blessés et va les saluer. Il se dirige ensuite directement vers la chapelle ardente : le temps de recueillement est long, l’émotion, silencieuse, est intense, partagée par tous, le piquet d’honneur est impeccable, l’aumônier lit un psaume.
10h00, petite collation avec l’ensemble de ‘équipe : paroles chaleureuses, félicitations du Ministre pour le travail accompli par la chaîne Santé.
Pendant ce temps, Morphée a décollé mais un patient a du être débarqué car instable : nouveau bilan : rien de majeur.
11h00 : il faut organiser au plus tôt l’évacuation des 2 blessés lourds restant chez les US et du notre : quelques coups de fil, quelques mails et 2 Falcon vont décoller dans la nuit de dimanche et seront là lundi matin. En effet, les conditions météo ne le permettent pas avant.

12h00 : Tout le monde est fatigué mais le sentiment du devoir accompli atténue la peine et la

12h30 : appel du médecin régulateur qui se trouve avec la brigade française dans la montagne : des opérations sont en cours : 4 civils afghans viennent d’être blessés : peut-on les prendre en charge ? la réponse immédiate est OUI.
Une heure plus tard 2 hélicos nous amènent 2 hommes, un enfant de 12 ans et une jeune femme : leur état est gravissime : ils seront tous les 4 intubés d’emblée. Bilan, scanner, staff, bloc : la procédure est rodée.
Un des hommes décèdera 24h plus tard et l’enfant le surlendemain.
Dimanche : 10h00 : Nouvel appel : une petite fille de 10 ans, une balle dans la tête : notre réanimation est pleine : il faut la diriger d’emblée vers l’hôpital US. Hélas la météo est trop mauvaise, les hélicos ne volent pas : le père de l’enfant mettra sa fille à l’arrière d’une voiture pour 60km de mauvaises routes de montagne, sous la neige et la glace : nous n’aurons pas de nouvelle?
12h00 : cérémonie sur la base : Lorsque le clairon a retenti sur la place recouverte d’un linceul; blanc de neige, devant les 4 cercueils tricolores de gens lâchement assassinés parce qu’ils faisaient leur devoir, les centaines d’hommes et de femmes rassemblés pour leur rendre hommage ont frissonnés et pas seulement de froid. La Marseillaise chantée a capella par tous a pris alors la forme d’une prière républicaine.
Lundi :
10h00 : Les 2 Falcon arrivent : c’est limite pour se poser mais le pilote s’impose et se pose.
Départ de notre dernier blessé français. Fin de l’épisode.
14h00 : à nouveau 4 civils afghans : un enfant de 10 ans qui passera 4h au bloc pour qu’on puisse lui sauver la jambe ; sa mère, poly criblée ; son cousin grièvement blessé au visage, un voisin avec la main quasi arrachée. Ça devient la routine ?
Mardi :
Cette fois, il s’agit d’un simple différent familial ou de voisinage, ce qui revient parfois au même :l’honneur était en jeu : une grenade a été jetée : une fillette de 7 ans, son frère de 12 et leur grand-mère nous arrivent un peu plus tard : ils garderont des séquelles leurs jours durant même si les chirurgiens ont fait tout ce qui était possible.

17h00 : j’organise un débriefing des jours précédents : quelques mots, une minute de silence : nous sommes sortis du tunnel.
Ce soir, les filles de l’équipe ont organisé un cours de danse de société : ça peut paraître surréaliste, mais la vie reprend le dessus et c’est heureux?.
Énumération de faits bruts, bien évidemment encore chargés d’émotion :
Qu’y a-t-il à analyser dans ce pays où l’idéologie et le cynisme conduisent à toutes les lâchetés et à tous les crimes?
Où l’honneur vaut plus que la vie d’un enfant ?
Nos valeurs ne seraient-elles pas aussi universelles que nous nous complaisons à le dire ?
Bien sur, de nombreux afghans sont sensibles à nos valeurs de justice, de fraternité, de liberté. Ils tiennent aussi à leur culture. Mais il semble toutefois qu’ils ne soient que la minorité, les urbains.
Combien de temps faudra-t-il à ces populations des campagnes et des montagnes, qui continuent à vivre selon des rites ancestraux, où la famille et le clan priment sur toute autre > organisation sociale pour adopter d’autres valeurs ? Remplacer l’honneur et le déshonneur par le bien et le mal ? Mais le souhaitent-ils seulement ? Le duel et la vendetta ont persisté dans l’Europe chrétienne et des lumières jusqu’au XXème siècle !
Quelle voie moyenne et étroite pourra-t-elle être trouvée ?
Quelle qu’elle soit, elle nécessitera du courage politique, ici à Kaboul, comme dans les autres pays impliqués dans ce conflit, de la pédagogie plus que de la force et surtout du temps?

Fabien Zagnoli
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