LES CAMPS PARACHUTISTES

jus ad bellum - jus in bello

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27092012

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jus ad bellum - jus in bello




L’aumônerie militaire française en guerre d’Algérie

Par Xavier Boniface, Docteur en Histoire

- Que dire, que faire, qu’absoudre ou non, que confesser quand le jus ad bellum ne coïncide plus avec le jus in bello ? Les aumôniers des trois confessions majeures qui ont cours dans l’armée française n’ont jamais très clairement répondu. En outre, fort ignorant de l’islam de l’adversaire, ils restent écartelés entre la fidélité à leur Église et celle qu’ils doivent à l’armée et à l’État. Histoire assez laborieuse, qui à l’époque ébranla tant de consciences religieuses et militaires…

Au printemps 1957, une partie de l’opinion s’offusque après la justification de la torture, sous certaines conditions, par le Père Delarue, aumônier à la 10e Division parachutiste (DP) à Alger. Toutefois, sa prise de position isolée, quoique spectaculaire et médiatique, ne doit pas occulter l’action souvent plus mesurée, plus discrète et moralement plus exigeante des autres aumôniers militaires. Jusqu’à 120 prêtres, 50 pasteurs et 20 rabbins ont servi avec ce statut dans l’armée française pendant la guerre d’Algérie. Ministres du culte appartenant à des Églises établies, ils sont aussi des militaires soumis aux règlements de l’armée. Dans le conflit en Afrique du Nord qui soulève de si graves questions morales, comment réagissent les aumôniers ? Quelle fidélité font-ils valoir ? Celle à leur Église, qui prêchent la paix et l’amour du prochain, ou celle à l’armée, qui doit rétablir l’ordre quoiqu’il en coûte ? Il s’agit ici de montrer la découverte par l’aumônerie militaire de la « guerre sans nom » (1954-1956), puis son interpellation par les militaires (1957-1958) et, enfin, son enseignement moral (1959-1962).

Face à la « guerre sans nom » (1954-1956)

À propos de l’Algérie, l’aumônerie militaire retrouve, avec une acuité nouvelle, deux interrogations traditionnelles des théologiens et des juristes. L’une a trait à la guerre juste, le jus ad bellum, c’est-à-dire la légitimité de la cause défendue par la France. L’autre porte sur le respect de la morale et du droit dans la guerre, le jus in bello. Or les premiers mois de la « rébellion » ne permettent pas de percevoir tous les enjeux d’un conflit « sans nom ». À ce moment-là, « nous croyions presque tous à la France de “Dunkerque à Tamanrasset” », se souvient l’abbé Jean Badré, directeur de l’aumônerie catholique de l’armée de terre, qui pensait encore à l’avenir d’« une Algérie française ». Toutefois, il a été « peu à peu […] persuadé que le cours de l’histoire conduirait fatalement à l’indépendance ».

L’expansion du conflit, en particulier après la dure répression du soulèvement dans le Nord-Constantinois en août 1955, l’attribution de pouvoirs spéciaux de police à l’armée, en mars 1956, et le renforcement de la présence militaire, avec le rappel de disponibles en 1955 et 1956, incitent l’aumônerie à s’interroger, à la lumière de la foi chrétienne, sur le sens de la lutte menée par la France. Aussi s’attache-t-elle d’abord à la mission de rétablissement de l’ordre et de pacification qui incombe à l’armée. Pour le cardinal Feltin, chef spirituel des aumôniers catholiques en tant que vicaire aux armées, le rôle des militaires consiste à « arrêter [les] agents de trouble ». Il montre que « les ordres de pacification ne sont pas antichrétiens, puisqu’ils visent à établir la paix et les réformes d’ordre politique, administratif, social et économique ». Ainsi, avec une cause juste et une intention droite, la guerre en Algérie lui paraît-elle légitime, d’autant plus qu’elle est menée par une autorité régulière. Du point de vue théologique, les critères de la juste guerre, tels qu’ils ont été définis par saint Thomas d’Aquin, semblent donc respectés. La parole du cardinal Feltin a d’autant plus de poids qu’il est également archevêque de Paris et président international de Pax Christi. Plusieurs aumôniers rejoignent le vicaire aux armées sur ce thème de « la pacification, condition préalable à toute transformation » en Afrique du Nord, comme l’explique l’abbé Louis Delarue au soldat partant en Algérie.

Les aumôniers protestants épousent eux aussi l’interprétation officielle des événements d’Afrique du Nord, même s’ils ne s’expriment pas en public. Le pasteur Nicolas témoigne que « l’Église comme ses membres n’ont pas à entériner passivement les guerres entreprises ou supportées par la nation. Ils ont la responsabilité […] de les accepter (et donc de les assumer) ou de les refuser ». Nicolas rappelle que « juridiquement, il n’y a pas état de guerre, mais révolte contre l’ordre public, fomentée par les nationaux ». L’aumônerie israélite est encore moins diserte. En janvier 1958, elle promet encore au commandant en chef, le général Salan, « de toujours travailler pour maintenir élevé le moral de nos chers soldats, pour la pérennité de la Foi, la Grandeur et le Prestige de la France ».

Les aumôneries des différents cultes expriment donc leur solidarité avec l’armée et leur fidélité au gouvernement. La légitimation de l’intervention militaire revient cependant à accepter la cause de l’Algérie française au début du conflit. En revanche, celui-ci n’est pas présenté comme une guerre sainte contre la religion musulmane ou contre le communisme. L’aumônerie catholique insiste au contraire sur le respect dû à l’islam. L’abbé Louis, par ailleurs ancien officier méhariste, demande aux soldats de ne pas oublier que « les Musulmans adorent notre Dieu, le Seigneur Tout-Puissant, et vénèrent en Jésus Fils de Marie un très saint Prophète ». Le pasteur Debu pense cependant que « le drame que nous vivons ici » tient à ce « que nous sommes en train de soulever l’Islam contre l’Évangile, en mettant l’épée au service d’une “juste cause”. […] La guerre doit être “juste” pour être acceptable. Or, de “juste” à “sainte”, il n’y a que spécieuse nuance de théologie ». Pour autant, l’idéologie de la croisade n’habite pas le pasteur Debu, même s’il sait sans doute que le FLN utilise aussi l’argumentaire religieux pour attirer des militants.

Mais la situation s’avère délicate pour les aumôniers qui doivent être en adéquation avec leur Église et avec l’institution militaire. L’abbé Badré explique qu’ils ont « à remplir dans l’Armée une mission d’Église » ; ils doivent « rester fidèles à celle-ci tout en rendant justice à celle-là ». Il leur faut alors se référer aux déclarations des évêques d’Afrique du Nord et de l’Assemblée des cardinaux et archevêques (ACA). Mais les positions épiscopales ne sont pas toujours claires, du fait des divergences entre certains prélats. Alors que les cardinaux Saliège, Grente ou Feltin inclinent pour le maintien de l’Algérie dans la République, Gerlier et Liénart défendent, sans toutefois les approuver, leurs prêtres proches du FLN. De même, le pasteur Hugues de Cabrol, directeur de l’aumônerie protestante, se plaint « de la trop grande réserve de [son] Église, qui ne peut choisir entre la condamnation de la force et la croisade ». Reconnaissant cependant qu’il « schématise », l’aumônier voudrait une plus grande clarté de la part de la Fédération protestante de France (FPF) : « Ou bien l’Église reconnaît la responsabilité souveraine de l’État et elle se tait […] ; ou bien elle se fait le juge de l’État ».

Le débat est rendu plus crucial encore avec la question du respect des règles morales, le jus in bello, dans le conflit. Présents sur le terrain avec les troupes, les aumôniers entendent rapidement parler d’exactions commises par des militaires. Ils n’en sont presque jamais les témoins directs, mais ils reçoivent des confidences d’hommes du rang et de cadres en proie à des cas de conscience. Le pasteur Gass apprend un soir, par des soldats, que deux prisonniers doivent être « liquidés » pendant la nuit. Le pasteur Muller dénonce à son supérieur, parmi de nombreux faits, l’incendie d’une mechta qui a causé la mort de 81 personnes, dont des femmes et des enfants. Parfois, les aumôniers comprennent la « nécessité de pareille justice », du fait du « manque de vigueur de l’administration civile judiciaire », ou en constatant que ce sont « les rebelles [qui] ont commencé ». Mais ils n’approuvent pas ces pratiques, qui soulèvent, comme chez le pasteur Muller, une véritable « détresse ».

Souvent, l’aumônier commence par vérifier les témoignages entendus : après enquête, certains faits sont ramenés à des proportions plus proches de la réalité. Dans le cas de sévices avérés, l’aumônier informe sa hiérarchie et le commandement. Le pasteur Barillé proteste auprès d’un chef de bataillon à Tablat « contre les tortures et les brimades infligées aux suspects », et il obtient l’assurance que « de tels faits ne se reproduiront plus ».

L’intervention discrète d’un ministre du culte auprès des officiers est facilitée par le fait qu’il n’a « ni rang, ni grade » dans la hiérarchie militaire. La fiche de renseignements remise aux nouveaux aumôniers affirme d’ailleurs qu’ils pourront « exercer un ministère modérateur » par le biais d’« entretiens privés » avec les officiers. Mais il s’agit de « le faire avec tact, en pensant aux responsabilités écrasantes » de ces derniers.

En 1956, le pasteur de Cabrol informe lui-même le chef d’état-major de l’armée de sévices commis par des militaires. Il constate d’ailleurs que « si les manifestes publiques [sont] de peu d’effets, l’action des aumôniers se révèl [e], dans la lutte contre ces excès, plus efficace que tout ce que l’on peut imaginer ». La fonction, la spécificité et le rayonnement du ministre du culte dans l’armée peuvent expliquer ce résultat. C’est, en effet, pour le pasteur Nouvelon, « le rôle des aumôniers […] d’être en quelque sorte la conscience des unités » qu’ils accompagnent. Ils ont aussi le souci de comprendre les drames moraux vécus par les militaires engagés dans la répression. Des officiers « ont paru comme soulagés » que le pasteur Muller « prenne ouvertement position contre la violence ». Toutefois, les aumôniers protestants souhaiteraient un traitement plus global du problème des exactions par « la proclamation d’un état de siège où la loi s’appliquerait au grand jour et d’une manière efficace ». Or les contacts directs sont limités, ne serait-ce qu’à cause du petit nombre de ministres des cultes : il n’y a que 24 prêtres en 1955 pour plus de 100 000 hommes. Cela peut expliquer la rareté des interventions de l’aumônerie avant 1956, alors que Claude Bourdet et François Mauriac ont dénoncé dans la presse dès janvier 1955 la pratique de la torture.

Les aumôniers se font aussi l’écho auprès des responsables de leur Église des préoccupations de l’armée, qu’ils essaient de prendre en compte dans leur ministère. Ils ne cherchent pas à critiquer le milieu militaire qu’ils accompagnent, car cela rendrait impossible leur mission. L’abbé Badré conseille ainsi d’« éviter de décourager, par une rigueur excessive, des hommes de bonne volonté placés, de par leur devoir d’état, devant des responsabilités nouvelles […], mais n’admettant pas que des étrangers à leur métier se fassent leurs censeurs et les condamnant sans se rendre compte des difficultés réelles qu’ils [doivent] affronter ». Cette attitude compréhensive n’exclut pas une vigilance morale à l’égard du comportement des troupes. Mais l’aumônerie ne peut influencer les décisions des états-majors. Par son statut militaire, elle est d’ailleurs soumise au devoir de réserve, qu’il lui faut concilier avec la liberté de prédication, condition même de son existence. Or sa parole engage l’Église et l’armée.

L’aumônerie est donc discrète durant ces deux premières années du conflit : la faiblesse de ses effectifs, sa découverte progressive des événements et sa position, inconfortable, entre les Églises et l’armée lui font privilégier des interventions directes, mais limitées, auprès du commandement. Toutefois, elle est bientôt interpellée par l’aggravation de la situation.
L’interpellation (1957-1958).

L’année 1957 marque un tournant. La bataille d’Alger, de janvier à octobre, cristallise et rend public le débat sur la torture et le terrorisme urbain. Parmi ceux qui s’opposent aux pratiques musclées et aux missions de police remplies par l’armée, il y a des chrétiens. Le 15 février, Témoignage chrétien publie le « Dossier Jean Muller », des extraits des lettres d’un scout routier rappelé en Algérie et tué en 1956. Le 21, le général de Bollardière, en désaccord avec les méthodes de la guerre contre-révolutionnaire, demande à être relevé de son commandement, avant d’écoper d’arrêts de forteresse. En mars, Pierre-Henri Simon publie « Contre la torture ». Le 12 du même mois, la FPF s’élève « contre les pratiques policières et la torture ». Deux jours plus tard, c’est l’ACA qui dénonce les « manifestations sanglantes de contre-terrorisme ». Comme les militaires, l’aumônerie catholique proteste, car elle voit dans ce dernier texte un soutien épiscopal à la campagne contre l’armée et une ignorance de ses efforts en faveur du respect des règles morales. Cette déclaration puis l’affaire Delarue interpellent plus particulièrement cette aumônerie sur la question de la torture et des exactions.

À la fin du mois de mars, le Père Louis Delarue (Oblat de Marie immaculée) rédige ses « Réflexions d’un prêtre sur le terrorisme urbain » pour des officiers de la 10e DP qui mènent la bataille d’Alger et qui lui ont demandé conseil. Intéressé, le général Massu fait diffuser la note de l’aumônier dans toute la division. Le Père Delarue appelle en effet à « trouver des moyens efficaces même s’ils sont inhabituels » et à être « sans faiblesse ». L’adversaire à combattre, « ce sont des bandits », des « terroristes », des « primitifs », auxquels il faut appliquer des châtiments sévères dont l’Ancien Testament donne déjà l’exemple. La nécessité d’obtenir des renseignements sur l’organisation du FLN, pour éviter la mort d’innocents, justifie de « faire parler les “prises heureuses” ». Entre deux maux, « faire souffrir passagèrement un bandit » et « laisser massacrer des innocents […], il faut sans hésiter choisir le moindre : un interrogatoire sans sadisme, mais efficace ». Mais tout n’est pas permis. Il ne s’agit pas « d’assouvir [sa] colère », ou d’interroger n’importe quel passant. Le Père Delarue justifie donc les moyens par la fin et se fonde sur une morale de l’efficacité. Son texte est révélé par la presse à partir de juin 1957. Les milieux catholiques s’indignent. La direction de l’aumônerie militaire le blâme pour avoir diffusé sa note sans la lui soumettre pour avis. Mais le prêtre n’est pas relevé de ses fonctions, et le fond de son texte n’est pas critiqué. Le cardinal Feltin lui assure que son étude « est un bon papier, sérieux, bien étudié », tout en lui reprochant de ne pas être « passé par l’aumônerie qui elle aussi s’intéressait au problème ».

En réalité, comme l’institution n’a pas de réponse théologique suffisamment élaborée à lui opposer, elle préfère un silence momentané. En effet, « la question est trop complexe pour être traitée sur la place publique […]. Les théologiens doivent résoudre les principes, la hiérarchie trancher ». Quant aux aumôniers, ils « cherchent à résoudre un à un les cas de conscience ». Ce « travail obscur » vaut mieux qu’« une prise de position publique », alors qu’il n’y a « pas encore de position unanime parmi les moralistes ». L’abbé Badré, pour préserver l’image et l’unité de la jeune aumônerie réorganisée après 1945, préfère donc la discrétion.

Mais la bataille d’Alger l’oblige à s’exprimer sur le sens de la guerre révolutionnaire. Celle-ci, selon les vétérans d’Indochine, est une stratégie de subversion élaborée par les communistes et fondée sur la tentative de l’adversaire de gagner à sa cause la population civile au milieu de laquelle il vit. La manœuvre française implique de vaincre l’Armée de libération nationale par les armes, de détruire l’organisation politico-administrative qui la soutient, et de rallier la population grâce à l’action psychologique. Mais la lutte anti-subversive n’est pas exempte d’excès, que ses théoriciens justifient par la nécessité d’obtenir des renseignements à tout prix. L’aumônerie prend acte de ce nouveau type de guerre, « celle des partisans », qui « se mène à visage couvert […]. Les principes généraux qui doivent guider les chrétiens sont toujours les mêmes. Mais leur application à une réalité nouvelle exige un vigoureux effort de pensée ». Pour l’abbé Casta, aumônier à la 25e DP, il faut « tout mettre en œuvre pour gagner » la guerre révolutionnaire, mais le croyant devra, « par-dessus tout, sauvegarder l’intégrité de son engagement chrétien ». Ce nouveau type de conflit est donc perçu comme une réalité inévitable, qui pose de graves problèmes moraux.

Pressée par les événements, la direction de l’aumônerie catholique sollicite différents avis. Elle s’assure la collaboration de théologiens, dont les Pères d’Ouince (sj), Congar, Jossué, Liégé (op), ou Mgr Garrone. En mai 1957, elle adresse aux aumôniers d’Algérie, à des responsables religieux et à des chefs militaires un questionnaire sur les moyens à employer dans la guerre révolutionnaire pour désarmer l’adversaire et faire régner la justice : « Comment une nation civilisée et ayant un idéal spirituel peut-elle se défendre contre les attaques d’un parti vivant dans son sein ou d’une autre nation décidée à employer tous les moyens pour la réduire à néant ? » Au printemps 1957 puis en mars 1958, l’abbé Badré consulte plusieurs prélats sur le projet d’une étude concernant les problèmes moraux et la guerre subversive, et destinée aux aumôniers. Ces textes sont « de diffusion très restreinte » car l’abbé Badré voudrait encore les améliorer. Des contacts sont également pris avec des officiers, comme le général La Chapelle. Avant même d’avoir recueilli tous les avis, l’aumônerie publie dans Vicariat aux Armées informations d’octobre 1957 un article de La Croix le 31 juillet précédent, dû au P. d’Ouince (sj), qui montre que « la casuistique ne suffit pas à inspirer une action morale ». Toutefois, des militaires critiquent ce texte qui leur paraît « mal informé sur la guerre révolutionnaire ». Une étude plus approfondie est proposée par l’abbé Casta qui remet son rapport en mars 1958. Intitulé Morale chrétienne et guerre révolutionnaire, il conclut que « l’utilisation de la contrainte physique par le choix du moindre mal et de l’efficacité » est condamnable dans l’absolu, mais elle peut être difficilement reprochée dans certaines circonstances.

C’est dans ce contexte de réflexion sur les enjeux moraux que la direction de l’aumônerie infléchit concrètement sa position en Algérie. Les propos du chanoine Vaugarni, chef du service à Alger, en mai 1958, servent de prétexte au changement. Il a en effet présenté publiquement le 13 mai comme « un coup d’arrêt à la progression des forces les plus destructrices de […] notre foi en Dieu », et il a fait l’éloge des « sauveurs de la patrie ». Mais en octobre suivant, l’aumônier est muté. Le contenu de son sermon n’explique pas à lui seul ce départ : il témoigne d’un anticommunisme et d’un attachement à l’Algérie française que le général de Gaulle semble incarner à l’époque, et qui sont sans doute partagés par de nombreux aumôniers, dont le gaulliste abbé Badré. Mais il est reproché au chanoine Vaugarni de ne pas avoir respecté le devoir de réserve et donc d’avoir risqué de compromettre l’institution. Plus encore, son éviction permet de le remplacer par l’abbé de l’Espinay, auparavant chargé des séminaristes. Or celui-ci passe pour indépendant à l’égard du commandement et intransigeant dans le rappel des règles éthiques. Il est donc plus à même de défendre le texte de référence morale que l’aumônerie entend présenter à court terme.

Or l’institution doit en même temps préciser sa ligne à l’égard de « la bipolarisation éthique », qui divise le catholicisme à propos de l’Algérie. Une tendance intégriste, minoritaire mais influente, cherche à promouvoir une croisade contre l’islam et le communisme, voire à justifier la torture. Elle entend fonder la lutte contre-révolutionnaire sur les valeurs chrétiennes traditionnelles et la défense de la civilisation occidentale. Ces thèmes rencontrent l’intérêt des cadres de l’armée : ils sont plus de 500 à adhérer à la Cité catholique, dont les cellules se développent en Algérie à partir de 1956 à l’instigation du capitaine de Cathelineau, et à lire « Verbe ». En février 1959, l’aumônerie met en garde les militaires contre certains aspects de ce courant. Mais elle prend en même temps ses distances vis-à-vis de la mouvance progressiste qui, autour de Témoignage chrétien notamment, prône la décolonisation et dénonce la torture au nom de la dignité de l’homme. Une décision ministérielle du 5 octobre 1955 a interdit l’hebdomadaire de Georges Montaron dans les casernes, à cause de ses positions antimilitaristes. L’aumônerie, solidaire de l’armée, n’accepte pas non plus que le journal la mette également parfois en cause. Elle récuse donc le progressisme et l’intégrisme, mais elle ne condamne pas les militaires séduits par ce dernier courant pour ne pas les marginaliser.

L’aumônerie protestante est également engagée dans des débats douloureux, tant entre ses membres qu’avec les Églises de la Réforme, au sujet de sa mission et de sa place dans l’armée. Les remises en cause sont plus tardives que chez les catholiques. Ainsi, peu après le bombardement de Sakhiet, en février 1958, le congrès des aumôniers protestants aborde « les problèmes que posent à leur conscience » les événements d’Algérie. Quelques pasteurs, dont Nicolas, ressentent « un profond malaise » devant les « infractions aux lois divines et humaines ». La justification de telles fautes par le gouvernement leur paraît « en opposition avec la prédication chrétienne ». Aussi demandent-ils à la FPF « des précisions sur le sens de [leur] mission ». En revanche, la majorité des aumôniers, s’ils déplorent « certains actes commis par des éléments irresponsables », tiennent cependant « à mettre en garde contre toute généralisation ». Ils admettent, à propos des méthodes, qu’« un acte en soi inadmissible et […] criminel a comme résultat final l’empêchement de plus grands maux ».

Les aumôniers reviennent sur ce problème lors de leurs journées d’études de février 1959, où s’opposent trois thèses. Le pasteur Nicolas refuse « d’engager l’Église dans une nouvelle croisade », même s’il ne sous-estime pas l’importance de la guerre révolutionnaire. Il veut éviter les confusions « entre la Révélation […] et les idéologies, croyances, doctrines de toutes sortes ». Une deuxième thèse estime que « le ministère pastoral dans l’armée implique un consentement à la défense nationale », ce qui implique de « donner [un] appui sincère aux pouvoirs publics » s’ils respectent « les principes de l’humanisme chrétien ». Une dernière thèse affirme que l’aumônier doit à la fois être fidèle « à la mission apostolique de l’Église » et consentir « à la défense nationale contre le totalitarisme ». Là encore, il s’agit de ne pas confondre « l’Occident et l’Église ». Ce débat, comme celui de 1958, porte sur la liberté d’action de l’aumônier, dont le ministère pastoral doit s’exercer « en toutes circonstances […] en dehors de toute considération d’éthique politique ou militaire », selon la déclaration finale de ces journées.

En effet, l’aumônerie, de même qu’elle ne prêche pas la croisade, ne veut pas subordonner la religion à des buts de guerre révolutionnaire, au nom de la distinction entre le temporel et le spirituel. C’est pourquoi, malgré ses solidarités avec l’armée, elle affirme aussi sa liberté et fait très attention à ne pas tomber sous l’autorité des 5e bureaux des états-majors, généralisés à partir d’août 1957 et chargés de l’action psychologique. Le pasteur de Cabrol veille ainsi à ne pas laisser « croire aux Églises et au commandement lui-même que nous sommes des agents d’exécution [ou des collaborateurs] d’une action psychologique. Cette ligne de conduite n’empêche pas cependant certaines ambivalences, liées à l’intégration des ministres du culte dans l’armée.

Ces discussions portent en fait sur le consentement de l’aumônerie aux choix du gouvernement, et donc sur la justification du conflit. Le débat est d’autant plus vif chez les pasteurs que le protestantisme français est lui-même très divisé sur cette question. Le thème de la guerre révolutionnaire n’est abordé qu’en 1963 au synode national de l’Église réformée de France (ÉRF), où est présenté un rapport sur « Action psychologique et guerre subver-sive ». Des courants pacifistes protestants contestent le ministère des pasteurs aux armées. Au sein de l’ÉRF, une minorité réclame « la suppression de l’aumônerie militaire sous sa forme actuelle », et son remplacement par des pasteurs qui « ne relèveraient que des Églises.

Le Mouvement international de la réconciliation récuse même toute compromission avec l’armée. La FPF, dont dépend la commission des aumôniers, doit définir une ligne de conduite, mais elle ne peut rien imposer à des Églises attachées à leur autonomie.

Sous la contrainte des événements, à partir de 1957-1958, les aumôneries catholiques et protestantes approfondissent leur réflexion sur la guerre et sur ses méthodes. Devant ces enjeux, les débats sont parfois vifs, surtout dans le protestantisme où le lien hiérarchique, très ténu, et le primat du libre arbitre ne facilitent pas la prise de décision. Néanmoins, dans un contexte politique stabilisé par le retour du général de Gaulle, l’aumônerie catholique commence à diffuser l’enseignement moral qu’elle a longuement conçu.

Le si difficile enseignement moral (1959-1962)

Une première synthèse de cette réflexion paraît le 17 février 1959, avec l’Étude d’un comportement moral en face d’une guerre subversive, surnommée le « document vert » par allusion à la couleur de sa couverture. Elle atteste de « la situation complexe de 1959 » : depuis 1957, la théorie de la guerre révolutionnaire s’est largement répandue, les méthodes anti-subversives sont systématisées, tandis que la proposition faite par de Gaulle le 23 octobre 1958, de « paix des braves » et les libérations massives de janvier 1959 soulèvent des questions. Le document vert invite alors chacun à s’interroger « sur la moralité de son comportement » à l’aune des règlements militaires, des conventions internationales et des enseignements de l’Église. Il rappelle ensuite qu’il n’y a pas de « vacance de la moralité et du droit pendant les périodes de guerres ». Il ne faut pas non plus considérer « l’observation de la morale et du droit […] comme un obstacle au succès ». Par ailleurs, « la morale n’est pas une application mécanique des règles ; elle fait appel à l’imagination » et requiert « des solutions nouvelles » découlant de « principes indiscutables et immuables ». Aussi faut-il faire preuve des vertus d’obéissance, de « maîtrise de soi », d’« esprit de justice et de charité ». Enfin, un long chapitre dénonce des actes précis, comme les représailles collectives, les exécutions de prisonniers et la torture. La position de l’aumônerie, exigeante et sans ambiguïtés, balance ainsi entre le catalogue d’interdits à respecter et l’appel à la responsabilité morale de chacun. Elle ne dispense donc pas d’un discernement individuel et d’un accompagnement par les prêtres aux armées. La presse mentionne tout juste ce texte destiné à quelques responsables militaires et religieux. Le commandement lui réserve un accueil plutôt défavorable ; le chef d’état-major de l’armée interdit sa diffusion dans les unités. Pourtant, le document est rapidement épuisé et « on nous le réclame de divers côtés ». À la fin de 1959, l’aumônerie en présente donc une nouvelle édition, revue et augmentée de réflexions sur l’action psychologique.

Mais le débat n’est pas clos. En mars 1959, lors d’une retraite au bordj Saint-Antoine, 35 prêtres rappelés comme officiers de réserve demandent conseil à leurs évêques dans une lettre collective. Ils évoquent l’emploi quasi généralisé « de moyens que [leur] conscience réprouve », même s’ils y apportent des nuances. La « déchristianisation » et la « démoralisation » en sont la conséquence. Mais ces prêtres éprouvent encore plus douloureusement leur « présence sacerdotale » en Algérie, car elle semble « une approbation tacite » des méthodes anti-subversives. Ils jugent aussi que le dossier vert, découvert « avec plaisir », ne répond pas à tous leurs problèmes et que sa diffusion est trop limitée. Au lieu de parvenir à leurs évêques, leur lettre est remise au cardinal Feltin et à l’abbé Badré, puis au ministre des Armées, qui ordonne une enquête. Or la presse la publie en même temps. Le directeur de l’aumônerie, hostile à la démarche de ces prêtres rappelés, déplore que leurs cas de conscience soient rendus publics.

En avril 1959, l’abbé Peninou, aumônier à la 25e DP, rédige un texte pour ses parachutistes, « Notre vie chrétienne en Algérie », dont l’abbé Badré autorise une diffusion limitée. Ce document, distribué au gré des rencontres de l’aumônier, veut simplement éclairer les militaires. Très clair, concret, d’un style accessible à tous, il condamne sans ambages la torture et appelle au respect de l’adversaire. C’est un texte avant tout pastoral, alors que le document vert, qui reste une étude préparatoire, se veut plus général et plus théologique.

Après d’ultimes remaniements, la version définitive de ce dossier paraît le 7 mars 1960 sous la forme d’une « Lettre du cardinal Feltin aux prêtres du vicariat aux armées », et intitulée « Problèmes de la guerre moderne et enseignement de l’Église ». Présentant deux principes de « portée universelle : la transcendance de la loi morale et l’éminente dignité de la personne humaine », le texte reprend ensuite les principaux éléments du dossier vert, complétés d’une partie sur la guerre psychologique.

Enfin, le 24 octobre 1960, une « Lettre pastorale du cardinal Feltin à tous les militaires catholiques » résume les positions de l’aumônerie. Si les prêtres se réjouissent de disposer enfin de textes de référence, quelques cadres s’irritent de voir l’Église intervenir dans les affaires de la guerre. La parution de ces documents bénéficie cependant d’un contexte favorable. Au printemps 1960, les autorités politiques, en particulier le nouveau ministre des Armées, Pierre Messmer, que connaît bien l’abbé Badré, prennent des positions fermes contre la torture. Mais l’enseignement de l’aumônerie ne rencontre qu’un écho limité en dehors de l’armée, peut être à cause de l’apaisement des débats sur la question et de la diminution du terrorisme.

Sans doute ces textes paraissent-ils bien tard. Leur prudente maturation s’explique par le souci de l’aumônerie de condamner les méfaits de la guerre anti-subversive sans juger les hommes qui la pratiquent, car elle connaît leurs doutes et leurs quêtes spirituelles. Son exigence éthique est cependant clairement affichée. Fondant son discours contre la torture, l’impératif moral légitime aussi son rappel de l’obéissance au pouvoir légal, alors que des militaires contestent la politique algérienne du gouvernement.

Or le sujet est également polémique. Au cours d’une messe célébrée le 30 août 1959 devant de Gaulle, le Père Delarue exprime l’amertume des cadres de l’armée vis-à-vis des ambiguïtés du chef de l’État sur l’Algérie. Cela lui vaut de ne pas pouvoir renouveler son contrat l’année suivante. Devant les difficultés, l’abbé de l’Espinay souhaite que les aumôniers éclairent les militaires sur la ligne de conduite à suivre. Lors de la semaine des barricades, il interdit à ses prêtres « d’approuver de [leur] seule autorité des prises de position contraires au devoir de chaque militaire de rester fidèle à l’unité de l’armée et au gouvernement légitime ».

Cette rigueur s’accompagne en même temps de compréhension. En mars 1961, l’Espinay mesure l’« inquiétude » et la « souffrance » des cadres d’une armée qui « a engagé sa parole et son honneur » en Algérie. Or « on lui demande de revenir sur sa parole ». Les officiers vivent une telle nécessité comme un « drame profond ». C’est pourquoi l’aumônier leur rappelle que « leur vocation militaire » repose sur « l’obéissance à l’autorité légitime ». Même si elle est « douloureuse », cette obéissance « reste finalement constructive pour le bien commun de la nation ». L’abbé de l’Espinay invite ses aumôniers à « bien du doigté et beaucoup de charité en face d’hommes qui souffrent d’une souffrance que nous devons comprendre ». Ces instructions témoignent de la miséricorde de l’institution à l’égard des militaires, mais elles ne font aucune concession morale. L’aumônerie conserve cette fermeté durant les événements de 1961-1962.

La plupart de ses membres, malgré leur isolement lors du putsch, appellent les militaires à rester dans la légalité. À la 25e DP, l’abbé Courtois répète qu’« il ne faut pas bouger », mais il ne peut empêcher un des régiments de la division de rallier les putschistes. L’Espinay rappelle quand il le peut ses directives et reste en liaison avec la direction parisienne. Ainsi, les prêtres aux armées, sans doute comme les pasteurs et les rabbins, contribuent au légalisme du contingent. Mais trois aumôniers compromis avec les putschistes sont rappelés en métropole, tandis qu’un quatrième prêtre est blâmé pour avoir abandonné son poste. Badré demande que soit réorganisée l’aumônerie des parachutistes, car ces troupes ont été le fer de lance du putsch. L’Espinay reçoit aussi le conseil de ne pas « emboîter le pas » aux préoccupations du commandement. Sa circulaire du 28 avril appelait d’ailleurs les aumôniers à ne pas avoir « une mentalité de juge et de justicier », mais à faire preuve de « compréhension » et de « miséricorde ». Pour signifier le pardon, Badré visite les officiers prisonniers à Tulle.

Des aumôniers partagent l’hostilité des cadres sur le sort de l’Algérie. Comme beaucoup d’officiers, ils sont approchés par l’OAS. Si certains ont des sympathies pour elle, aucun ne la soutient ouvertement. Seul ou presque, le P. Delarue, retourné à la vie civile, poursuit sa campagne pour l’Algérie française, encourage des cadres à rejoindre l’OAS et témoigne en faveur du général Salan lors de son procès. L’attitude des responsables de l’aumônerie est cependant très ferme à l’égard de l’OAS. L’abbé Badré pousse un de ses prêtres, qui lui a fait un rapport alarmiste sur la situation à Batna, à déposer devant un état-major. Des arrestations s’ensuivent, ce qui entraîne de dures critiques contre le directeur de l’aumônerie. Quant à l’Espinay, il dénonce les « conséquences sanglantes » de la « passivité de l’armée en face des responsabilités du maintien de l’ordre ». En arrière-plan, il y a les complaisances des militaires à l’égard de l’OAS.

L’évolution de l’Algérie vers l’indépendance retient enfin l’attention de l’aumônerie. À Pâques 1962, l’abbé de l’Espinay rappelle que les accords de cessez-le-feu sont contraignants « dans le respect de la parole donnée ». Surtout, peu de temps avant l’accession du pays à la souveraineté, il demande « une prière spéciale pour que l’indépendance de l’Algérie, qui est maintenant un fait, devienne une réussite ». Ainsi, comme à propos de la torture, l’aumônerie défend, en 1961-1962, une attitude morale exigeante, à contre-courant des pratiques et des idées généralement admises. Sa difficile dénonciation des exactions l’a sans doute préparée à se montrer également ferme dans le rappel de l’obéissance au pouvoir légitime.

Les aumôneries protestante et israélite s’expriment moins que leur consœur catholique, mais elles en partagent les préoccupations. Appartenant à des confessions peu hiérarchisées, elles n’ont guère l’habitude d’avoir une parole publique et officielle.

L’aumônerie militaire en Algérie se trouve donc dans une tension permanente, entre son appartenance à une Église parfois déchirée au sujet de la guerre et sa mission auprès de l’armée. Solidaire de l’une et de l’autre, interpellée par des militaires, elle doit dénoncer des pratiques contraires à la morale sans condamner les exécutants, sous peine de perdre sa crédibilité. C’est ce qui explique les atermoiements de l’aumônerie catholique à prendre publiquement position. Cependant, grâce à son intégration dans l’armée, elle réussit à élaborer un enseignement moral qui, même s’il arrive tardivement, en 1959-1960, n’en fait pas moins autorité auprès des militaires chrétiens, en dépit de certaines critiques de leur part.

L’aumônerie protestante débat sur le sens de la guerre et choisit d’accompagner les militaires dans une démarche plus individuelle. Ses liens avec la FPF, un organisme de coordination et non une structure hiérarchique, ne facilitent sans doute pas une parole publique. Les rabbins aux armées, très peu nombreux, n’envisagent pas d’intervention officielle. Ainsi, l’aumônerie, malgré l’apparente contradiction que représente sa place dans l’armée, parvient, sous des formes différentes, à rappeler des exigences morales. Ce rôle, parfois limité, témoigne néanmoins de sa part de liberté et de sa fidélité religieuse.
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vieux treillis

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