LES CAMPS PARACHUTISTES

il pensait avoir inventé le parachute

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22102012

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il pensait avoir inventé le parachute




François Reichelt pensait avoir inventé le parachute. Il est mort en février 1912, en sautant du premier étage de la tour Eiffel.



J’ai vu ce film assez jeune, et je crois ne m’en être jamais remis totalement. Ce n’est pas un sentiment d’horreur que j’éprouve aujourd’hui à le revoir, mais plutôt d’impudeur, de gêne. La nudité et la mort exhibées ont évidemment des frontières communes. Depuis cette première vision, je pressentais qu’un jour ou l’autre j’aurais rendez-vous avec François Reichelt, pour qu’il m’explique enfin ce qui l’avait poussé à se suicider devant l’œil d’une caméra, c’est-à-dire devant le mien et le vôtre. Eh bien, ce jour est venu.

Le saut en parachute depuis la tour Eiffel est une activité de loisirs déconseillée aux âmes sensibles, aux cœurs fragiles et aux personnes ayant charge de famille nombreuse. Si tout se passe bien, c’est-à-dire si la toile s’ouvre et qu’aucun tourbillon ne vient vous plaquer contre le grand pylône, vous faites provision d’adrénaline pour le restant de vos jours. Dans tous les autres cas, vous êtes mort.

La première tentative fut le premier échec. C’était le dimanche 4 février 1912. François Reichelt, tailleur pour dames d’origine autrichienne, se lance du premier étage de la tour et se tue. Son «costume-parachute» ne s’est pas correctement ouvert. Cette invention de Reichelt ne semblait d’ailleurs guère au point. Cet accident serait oublié depuis longtemps s’il n’en restait un petit film très connu - celui dont il est question plus haut - puisque nombre de documentaires sur la tour Eiffel, ou sur les pionniers de l’aéronautique, ou encore sur la vie à Paris à la Belle Epoque, en reprennent régulièrement les images. Sur Internet, YouTube les répand encore plus largement (1).

Reichelt, coiffé d’une casquette, est d’abord filmé au pied de la tour, exhibant son costume-parachute de dos et de face. Puis on le voit juché sur un tabouret, lui-même posé sur une table, prêt à s’élancer du premier étage. Deux hommes sont près de lui, on ne connaît pas leur identité. Soudain l’inventeur déploie son équipement et se tourne vers le vide. Un carton indique alors : «Comme s’il eut pressenti l’horrible sort qui l’attendait, le malheureux inventeur hésita longuement avant de se lancer dans le vide.» Reichelt hésite exactement quarante secondes, qui paraissent effectivement fort longues. Puis il se lance et tombe comme une pierre. L’essentiel de la chute est filmée depuis le sol. La séquence se termine par les images incongrues d’un homme mesurant à l’aide d’une règle graduée la profondeur du cratère formé par l’impact (une vingtaine de centimètres).
Costume-parachute

Cette archive British Pathé d’une minute et trente-six secondes est dérangeante. Le spectateur a le sentiment d’assister à un suicide réussi, plutôt qu’à un saut en parachute raté. Or il est extrêmement rare, à la télévision comme sur Internet d’ailleurs, de voir les images d’une mort réelle, accidentelle ou volontaire. De telles séquences peuvent apparaître brièvement sur le Web, mais elles sont rapidement éliminées par respect pour les personnes concernées, ou en raison du malaise qu’elles suscitent. On ne compte guère que deux exceptions (hors snuff movies peut-être) : le suicide de l’homme politique américain Robert «Budd» Dwyer qui, le 22 janvier 1987, au beau milieu d’une conférence de presse retransmise en direct par la télévision, sort un revolver d’un sac en papier et se tire une balle dans la bouche (Dwyer était accusé d’avoir touché des pots de vin et le vivait mal). Il est assez aisé de trouver la vidéo de ce suicide sanglant sur le Web, mais je vous déconseille de vous infliger ce traumatisme.

L’autre exception est le saut de Reichelt. Ce film muet reste diffusé parce qu’apparemment ces vieilles images en noir et blanc sont jugées anodines, illustrant de manière amusante la folie des doux dingues de la Belle Epoque. Si les archives de la tour Eiffel n’ont rien conservé de cet événement, la presse parisienne du lendemain, datée donc du lundi 5 février 1912, livre quelques éléments sur l’affaire et son héros malheureux. Reichelt était né à Vienne (Autriche) sous le prénom de Frantz, ou Franz, selon les sources. Arrivé à Paris en 1898, à l’âge de 19 ans, il prend la nationalité française en 1909 et devient François. Il habite et travaille au 8 rue Gaillon, près de l’avenue de l’Opéra. Selon sa concierge, ce tailleur pour dames avait une «assez belle clientèle», surtout composée d’Autrichiennes de passage à Paris.

Au début du XXe siècle, l’aviation est la grande attraction. Mais il y a beaucoup d’accidents, qui ont pour effet de relancer les travaux sur la mise au point du parachute. Reichelt travaille dans le textile : n’est-il pas à son affaire ? Et puis, nouveau citoyen français, sans doute a-t-il trouvé là le moyen de s’intégrer plus vite et plus brillamment à la société parisienne. Ses travaux sur le costume-parachute commencent dès 1910. Un système de petites tringles et de courroies permet de déployer une toile de quelques mètres carrés de soie et de tissu imperméable.
Tailleur pour dames

L’inventeur fait de premiers essais dans la cour de son immeuble, rue Gaillon, avec des mannequins. Avec des résultats très divers semble-t-il. En 1911, selon Ouest-Eclair, Reichelt tente lui-même l’expérience à Joinville, sautant d’une hauteur d’une dizaine de mètres. Echec. Mais la chute est amortie par une épaisse couche de paille. Reichelt reste cependant extrêmement confiant dans son invention et, selon le Petit Journal, fait un premier test depuis le premier étage de la tour Eiffel avec un mannequin. Lui aussi peu concluant, apparemment.

Début février 1912, le tailleur pour dames prévient la presse qu’il va faire un nouvel essai à la tour Eiffel, expliquant au Petit Journal : «Je veux tenter l’expérience moi-même et sans chiqué, car je tiens à bien prouver la valeur de mon invention.» Le dimanche 4 février, dès 7 heures, un groupe d’une trentaine de curieux et de journalistes se rassemble sur le Champ-de-Mars. Il fait très froid, une bise glacée souffle ; ce jour-là, la température ne montera pas au-dessus de 0°C. Quelques policiers assurent un service d’ordre. La préfecture de police a donné son feu vert à l’expérience, mais elle prétendra par la suite que François Reichelt n’avait pas précisé qu’il sauterait lui-même (alors que toute la presse l’annonçait !). L’inventeur arrive revêtu d’une «espèce de combinaison brune, un peu plus volumineuse qu’un vêtement ordinaire», dixit le Gaulois. Le quotidien note : «La poitrine ressemblait au plastron bombé d’un escrimeur et, sur les épaules, les ailes repliées de l’appareil semblaient de lourdes épaulettes qui ne détruisaient pas l’harmonie.» Le tailleur avait du goût.

Malgré l’autorisation, indique le Petit Parisien, Reichelt se voit interdire l’accès à la tour par un gardien qui avait assisté à l’essai infructueux quelques mois auparavant et, de ce fait, craignait une catastrophe. Toutefois, grâce à l’intervention des supérieurs du gardien, l’inventeur parvient enfin à gagner le premier étage de la tour. Cet incident l’a, paraît-il, très énervé. A 8 h 22, il saute, face à la Seine. «L’appareil est à demi ouvert et la chute commence assez lente», note le Gaulois. Soudain l’appareil se replie sous Reichelt et celui-ci tombe comme une pierre. Quelques secondes plus tard son corps s’écrase sur le sol gelé, une centaine de mètres plus bas. Le corps est immédiatement transporté au poste de police de la rue Amélie, puis au domicile de la rue Gaillon. Selon un rapport d’autopsie, Reichelt serait mort d’un arrêt cardiaque juste avant l’impact.

Le lendemain, presque tous les quotidiens annoncent le drame en une, avec des photos. L’expression de «tragique expérience» revient sous plusieurs plumes. Au début de son article, le journaliste du Gaulois évoque ces «fous de génies» que sont les grands inventeurs qui réussissent. Il ajoute aussitôt : «Aussi est-il à craindre que celui qui a trouvé la mort hier ne recueille que la moitié de ce nom.» Reichelt était-il vraiment fou ? Le film nous montre-t-il un homme qui se suicide dans un élan de narcissisme délirant ? Je me souviens - mais était-ce un documentaire ou une fiction ? - avoir vu à la télé des images des années 20 montrant une ahurissante «performance» artistique : dans un appartement haut perché de Manhattan, lors d’une soirée, un performer traversait la pièce en courant et se défenestrait sous l’œil ravi du public. Le saut mortel comme forme d’art ultime.

La suite de l’article du Gaulois tend à montrer que Reichelt ne relevait pas de ce genre de pathologie. Le dimanche soir, le reporter du quotidien dit être tombé par hasard sur un ami de Reichelt, qui lui aurait confié : «Voyez-vous, si bizarre que la chose puisse paraître, mon malheureux ami est mort victime de la loi qui ne protège les inventeurs que d’une façon dérisoire.» A l’époque, un brevet ne durait qu’une quinzaine d’années. Il fallait donc à l’inventeur commercialiser son procédé dans un délai très court. Et pour trouver rapidement un commanditaire, il n’était pas inutile de faire des démonstrations spectaculaires. «C’est pourquoi il s’est trop hâté de tenter l’audacieuse expérience», conclut l’ami du tailleur-inventeur.

François Reichelt n’aurait pas été victime d’une folie narcissique, mais du marché. Le saut mortel du tailleur serait un authentique échec, et cette nouvelle m’apaise.





Par EDOUARD LAUNET
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