LES CAMPS PARACHUTISTES

la tragédie finale

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la tragédie finale

Message  guépard le Lun 5 Nov 2012 - 17:09

En 1998/1999, mon père se mit à écrire ses mémoires de guerre, vieilles de 50 ans mais incroyablement vivaces. Je les donne comme il me les donna.

La tragédie finale (1 )

Le récit ne mentionne ni date ni durée. A partir de juin 1944 les évasions sont nombreuses, facilitées par l'annonce du débarquement en Normandie et le recul de l'armée allemande depuis Stalingrad. Les offensives soviétiques de janvier 1945 marquent la chute de Varsovie, Breslau et Cracovie. Les bombardements discontinus sur Berlin et l'action de terreur sur Dresde préfacent des actions d'envergure. Des réfugiés partout. Après un an et demi d'errance, je me blottis dans un wagon à Marburg puis je découvre une antenne de la Croix-Rouge, toujours dévouée et efficace. Enfin, en juin 1945, j'arrive à Chalandray, via Massis-Palaiseau, chaudement accueilli par les miens, cela va sans dire. J'avais été mobilisé six ans plus tôt.

Je vous propose un parcours difficile à comprendre. Est-ce le jour ? Est-ce la nuit ? Suis-je assoupi ? Suis-je éveillé, vais-je vers l'Ouest ou est-ce l'errance au sud de Berlin ? Seule est une réalité, un froid cruel qui mordille au ventre avec des rafales de neige irrégulières et la faim car la nourriture est hypothétique. La réalité aussi c'est la guerre, totale pour les Russes et virtuelle pour les autres. En vérité, il y a une guerre du matériel où s'affrontent les avons de chasse, bombardiers, chars et blindés rapides, DCA, bombes téléguidées, hurlantes, sifflantes ou affreusement silencieuses pendant un temps irrégulier. Les ponts sont particulièrement visés. Les techniques militaires cherchent l'efficacité.

C'est la bataille de l'Oder. La population se terre constamment. Et les hommes qui sont-ils ? Nombreux, dispersés, d'allure hétéroclite. Armés ou désarmés, prisonniers de vingt nations de l'ancien continent, depuis l'Allemand classique, européen de toutes les cultures, depuis le Slovène en gilet brodé jusqu'au Serbe fier et sensible, depuis l'Autrichien déguisé en soldat du Reich, toujours humaniste malgré tout, jusqu'au Polonais volontaire pour n'importe quoi, par exemple aller chercher un avion de la RAF en Angleterre. Les faux papiers sont là. Il reviendra s'écraser avec un fatalisme étonnant.

Chaque fois que se présente un pont sur un fleuve, il y a filtrage. Le pont sautera, c'est sûr mais des dérives se créent. Des bénévoles assureront des passages clandestins à grand renfort de cigarettes, de pommes de terre et de rutabagas.

Quant au parachutage, c'est un phénomène continu, jeunes Anglais parlant allemand, Australiens, Canadiens, Néo-Zélandais, et avec eux, quel réconfort, des Français, devenus sûr d'eux-mêmes et acceptant le pire par avance. Quant aux paras blancs, innombrables jeunes Russes, Slaves vigoureux prêts à s'immoler au nom de la guerre totale et d'un fatalisme qu'a su éviter la Croix-Rouge occidentale…

Nous avions entre vingt et trente ans. Dans le maelström des bombardements continus, une camaraderie instinctive naissait, que ce soit parmi les soldats las et malheureux ou parmi les prisonniers de tous uniformes. Les différences de nationalité sont dépassées. Pour nous, obscurément c'est la recherche, de l'Ouest de la France, de la Normandie, récemment libérée. Peu d'Américains encore mais plus tard avec eux quelle merveilleuse cure de jouvence, couronnement de la camaraderie instinctive que j'ai déjà évoquée.

Vision étrange. Dans le matin blême, sur les bas côtés de la route de Cracovie, des cosaques mongols progressent sur de petits chevaux. Ils sont vêtus de peaux de mouton des pieds à la tête. Ils évoquent les vêtements mérovingiens de nos livres d'histoire car les jambes sont tenues par des lanières de peau. Leurs visages à peine visibles témoignent des froids intenses subis jour et nuit depuis si loin avec des combats de harcèlement. Les lèvres sont saignantes et les joues gercées. Une tranche de viande pend à la ceinture près du poignard. C'est la nourriture alternée avec des mottes de neige gobées bizarrement.

Par opposition grondent au loin les chars russes innombrables qui passent la Neisse et l'Oder à moins qu'ils ne remontent plus au Nord. Le froid est sévère et les contre-attaques aériennes des Allemands ne faiblissent pas. Depuis de longues semaines, je suis dans un groupe nouveau de trois camarades évadés du stalag VIIIC, peu surveillé et partiellement démoli sur le coté nord, celui des charniers soviétiques.

Souvenir du terrible hiver 43 avec la peste qui décima nos camarades de l'armée rouge, prisonniers des premiers combats. Puis c'est l'errance en direction de Kottbus qu'il faudra abandonner à cause des bombardements incessants qui alternent. Ce sont nos alliés anglo-américains et russes. Bombes sifflantes au milieu de la nuit, déflagration de la DCA. De temps en temps un répit.

La plaine fourmille de soldats fatigués à l'extrême, las des combats, Mongols, Russes, Allemands armés ou non, et encore des Polonais, des Ukrainiens, des Chinois et même des Italiens Badoglio et des républicains espagnols déportés. Quel mélange de tous ces uniformes bigarrés !

On reconnaît les prisonniers français vêtus de haillons de toute nature et bottés souvent de chaussures paysannes de l'Est. Souffrance, lassitude, famine, manque de sommeil, lutte contre le froid. Le sommeil est particulièrement difficile et le soir, nous nous serrons les uns contre les autres comme des bêtes. Un monde guerrier sans agressivité après tant d'années très difficiles. C'est une guerre d'avions, de chars et d'artillerie très mobile. Il y a même de la camaraderie entre l'aviateur recueilli au sol et le prisonnier qui va mourir.

Soudain, un capitaine de la Wermacht se dresse sur un tas de décombres, tire un coup de revolver en l'air en injuriant les banquiers juifs d'Amérique et Hitler leur complice. Cet homme jeune n'a plus sa raison. C'est notre frère.

Quelques jours de marche dans la neige, vers le Sud. L'obsession, c'est de trouver les fossés de l'autoroute de l'Ouest. Le petit parachutiste anglais n'a pu être réchauffé malgré ses rations de survie. Il va mourir bien que bloqué entre deux Français. Il rejoindra des milliers de jeunes hommes dans la plaine sauvage.

Les parablancs tombent du ciel un peu partout. L'un d'eux est fait prisonnier très près. Rasé de frais, c'est un beau slave vigoureux, vingt ans. Avant d'être interrogé, il prépare sa pastille de cyanure. Son devoir est de mourir : depuis un an il y a guerre totale entre Allemands et Russes. Il sourit pourtant car les chars rouges progressent et rééditent Pleinau. Passage du fleuve bras contre bras, tête nue et V de la victoire.

De très jeunes soldats, quatorze ans peut être, la Hitler Jugend, tirent au bazooka. Un char plonge dans le marais ? Le gâchis humain.

Nous reprenons les forêts et surtout les fossés des routes ou d'autoroutes. Des Jeeps passent et aussi des chars légers rapides. Toujours les avions qui attaquent en piqué. On ne s'occupe pas de nous, pas plus que des milliers d'Allemands débandés et prisonniers de toutes nations exténués, affamés.

Quelle chance de trouver une ferme éloignée ! Et dans la ferme une femme, cela existe encore, une femme allemande endurcie qui pense à son mari sur le front russe et a pitié de nous, pour une botte de paille. Un luxe pour dormir. Plus loin nous trouvons un prisonnier au mieux avec sa patronne. Il a même des projets matrimoniaux après guerre. Il nous donne du lait caillé. Pour l'instant pas de rêve. Il s'agit de quelques épis d'orge qu'on fait ramollir dans l'eau, une recette des républicains espagnols.

Et partout, le témoignage d'une camaraderie virile, sans haine, que ce soit un asiatique ou un européen, soldat ou travailleur déporté. Finalement, les civils lointains apparaissent comme une autre race humaine. Réflexions rapides vite effacées. Dans le secret de son cœur, la mère, la femme, les enfants.

Nous sommes enfin à Dresde. Trois passages possibles se présentent. Nous prenons l'est et resterons trois jours dans un fossé. L'horreur. Fusillades de femmes révoltées. Une balle dans la nuque par les SS. Les B52 arrivent. Bombes au phosphore comme à Pforsheim. Les civils brûlent comme dans la Ruhr. Phénomènes terrifiants qui cessent après trois jours et la destruction de Dresde.

Les bombes sifflantes et hurlantes continuent ; elles sont assourdissantes et arrivent inopinément à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. Finalement, il faut dormir quand même. Quel luxe si on arrive à se glisser dans un coin de hangar !Facilement en Allemagne car il y a peu de chiens. Soudain se présente un Algérois. Le soleil d'Afrique. Un rêve passe. Mais l'homme est adroit et négocie pommes de terre, rutabagas et haricots noirs pour quelques cigarettes. De nouveau l'Oder fleuve de prédilection des Chinois prisonniers embarqués sur les transports fluviaux de lignite, de grain, de bois et de l'estimée pomme de terre, entre Gorlitz et Stettin. Les Chinois volontaires, comme les Iraniens, dans l'armée soviétique sont très adroits et tiennent rapidement un marché noir actif. Autrefois nous les avions vus à Wroclaw (Breslau ).

Nous retrouvons un camp de concentration style Sagan, avec tranchée et bull d'enfouissement des cadavres. Ce camp a été abandonné après bombardement et prise d'assaut par des unités de paras. Avec émotion, nous nous rappelons l'évasion manquée des trois aviateurs canadiens qui valut l'intervention de la police militaire. Avec d'autres, je fus incarcéré à la baraque 18, privé de lumière pour l'été et gardé par des chiens qui circulaient sans cesse dans cet établissement disciplinaire. Nourriture à base de haricots ramollis dans l'eau.

J'arrivais à sortir pour Lebnitz II. Accompagné d'un gardien je retrouvais Katowice, Glogow et le centre de petite culture de Lebnitz. Je fus laissé comme conducteur d'un attelage cheval plus bœuf. Mon camarade Vallet fut nommé introducteur pour l'insémination des truies d'une famille francophone et non hitlérienne. Cela existait aussi, dans la discrétion. Finalement ce kommando agricole sera abandonné car les chars rapides font des percées inattendues à la manière cosaque. Un gardien âgé nous accompagne. Il est dans conviction même avec son fusil. Déplacement.

Les évasions ont lieu le soir près des forêts et hors des villes. Nous filons à deux et réussissons à trouver du lait caillé de laiterie dans un camion. Ce sera un réconfort qui se révélera insuffisant. Marche de nuit. Repos de jour. L'Allemagne a des forêts immenses. L'Ouest, l'Ouest par la Bavière. Ce sera interminable mais le temps devient plus clément. Il faudra trois mois. Le passage du Rhin se fera avec un passeur qui collectionne les signatures des prisonniers. Il aura ainsi un certificat de faire valoir dont l'origine nous dépasse.

Nous retrouvons Cologne et Trèves écrasées de bombes après cinq ans d'absence. Et là une chance inouïe. Dans un village, au bord d'une épicerie, un vélo de femmes. Je saute dessus et mon camarade André rate le sien à cause de la chaîne antivol. Il fera mieux plus tard. Tout cela en silence et avec promptitude. Le temps est moins rigoureux et, par les bois et les chemins, nous gagnons Nordhausen, Göttingen et Dortmund, Aachen, Verviers en Belgique et finalement le Luxembourg. Nous passons encore un fleuve avec un passeur allemand qui fait signer une feuille d'allégeance ou d'amitié future.

Nous évitons les postes de la police politique. Une rencontre fâcheuse est toujours à craindre. Les maquisards belges et bretons nous hébergent chaudement. Ils sont agréés dans une formation établie par les G.I. (Deuxième armée Patton ) et font des incursions rapides pour entretenir la démoralisation allemande. Avec les Belges nous chantons la Brabançonne et crions Vive le Roi.

Enfin les premiers Français. C'est une unité de soldats clandestins (Résistance ) dirigée par le Commandant Schiffer (France Libre ). Ils ont eu beaucoup de pertes en Afrique, puis e n Bretagne et en Normandie. Nous sommes reçus dans une section américaine pour nous débarrasser de nos hardes teutonnes et manger du steak. Quelques jours avec eux dans une amitié juvénile et les transports en Jeep.

Au cours de ces longues années hors de France, j'ai toujours perçu des lueurs d'humanité. Merci Heinrich, soldat autrichien qui m'apporta spontanément une bouteille de sirop médicamenteux alors que je souffrais d'angine. Tu es mort à Stalingrad, je l'ai su. Merci Capitaine Gherart qui nous a évité la police politique à propos de radio interdite écoutée chez Heinchel, le fermier consentant arrêté par la suite. Vous faisiez votre devoir, a-t-il dit. Merci Lieutenant Latche, instituteur qui nous prit en cours accéléré d'allemand. C'est ainsi que j'ai pu avoir le diplôme de Dolmetcher (interprète ). Toi aussi tu es mort à Stalingrad et tu n'étais pas un guerrier. Merci la petite soeur de Lebnitz qui est venue me faire les piqûres salvatrices (antisepticémiques ) alors qu'elle soignait M. Figue mourant d'un cancer.

Merci Mme Figue de votre morceau de pain alors que le valet me le refusait et s'obstinait à jeter un fouet à terre pour que je le ramasse, humiliation prussienne classique. Merci Madame Muscoski, directrice du centre SA qui m'a accordé le repos dans son écurie. C'était une allemande mariée à un polonais. Merci brave dame d'Erfurt qui m'a donné une boite de conserve très discrètement alors que je voulais dormir dans sa grange avec la certitude de ne pas être dénoncé à la police.

Merci petite lycéenne de seize ans qui a demandé à m'accompagner à la cueillette industrielle des petits pois. Motif, pour parler français et mémoriser quelques poésies bien de chez nous, Hugo, Verlaine etc. Je me rappelle des camarades tellement nombreux que l'impossibilité de les nommer est évidente. Pourtant Joncheraye, je ne t'oublie pas, communiste, chef de kommando et organisateur des séances d'autocritique, Laurendeau qui a failli en devenant civil mais qui s'est réhabilité par la suite. Vallet André qui a eu la douleur de voir fusiller son jeune élève de dix-huit ans, Ludwig, francophone dans une famille francophile (madame était médecin ). Et Bataille un architecte d'Avignon devenu jardinier, Marius un marseillais adopté par la famille et qui s'est marié après la guerre avec la riche fille de ce propriétaire, et le boulanger du Tarn, mes compagnons de chambrée, frère Pilot, supérieur de saint Stanislas et Saint Joseph de Poitiers, le prêtre de Couhé-Vérac, le jeune séminariste de Lyon, tous frères. Laurendeau, Vallet et Joncheraye étaient instituteurs dans le Saumurois.

J'ai une pensée pour mon ami le curé de Saint Nazaire qui a pu rentrer chez lui dès le début. Il a en effet eu une grave blessure. Par la suite, je l'ai revu souvent. Dans un kommando agricole, je pense à deux camarades décédés, l'un de tuberculose, l'autre instituteur à Paris disparu au cours de son évasion dans les marais de l'Oder . Un troisième est décédé d'une crise de paludisme : l'été était aussi gâté par les nuées de moustiques assez denses et dangereuses.

Il me souvient d'un voyage à Macao et d'une pancarte devant la frontière non tracée de la Chine populaire. Faisaient face un temple bouddhiste et la cathédrale. Plus la maison du peuple et sur cette pancarte cette humble réflexion "Nous ne sommes pas de trop les survivants pour rechercher pour l'homme sa vérité éternelle ".

Ayons une pensée pour tous les soldats et spécialement pour nos alliés qui nous ont puissamment et intelligemment aidés à sortit de l'enfer guerrier.

La tragédie finale (2 )

Après un court séjour dans la prison de Liège, puis de Maastricht, nous voilà à Trèves. Les wagons traversent l'Allemagne et nous déversent à Sagan au stalag VIIC. C'est l'été 1940. C'est un camp de concentration de 50.000 hommes et toutes les nationalités de l'Europe y sont représentées. Plus tard, il y aura des Russes et des Français d'Afrique. Puis viendront les Américains en 1944. Dans sa phase victorieuse du début l'Allemagne semble inexpugnable. Voire !

" Heil Hitler ! C'est un soldat qui parle à d'autres soldats malchanceux. Je sais que comme nous, vous aimez votre pays et que vous n'étiez pas des lâches planqués. Sur terre, il y a aussi d'autres patriotes, mais combien sont entraînés par des dirigeants irresponsables. Dans la Wehrmacht, nous n'avons pas de lâches et nous vous saluons. Heil Hitler ! Maintenant c'est le commandant Chantegayon qui vous parle "

" Les barbelés sont en double haie entre les miradors. Les gardes sont armés et nous avons électrifié les passages. Les chiens policiers sont rapides pour attraper les fuyards. C'est inutile de vous évader et ce n'est pas convenable pour vous. C'est aussi un mauvais calcul car vous serez repris et le retour vous coûtera 18 jours en cellule disciplinaire. S'il y a récidive vous serez dirigés vers le camp de Rawaruska à la frontière russe "

Puis c'est l'appel interminable et le commandant évoque son origine française, huguenote, souligne-t-il en évoquant la barbarie de la France d'alors qui chassait ses protestants. La Poméranie fut peuplée de déportés, dit-il, et nous les avons bien reçus. Je répète que c'était barbare de votre part, insiste-t-il pendant que deux soldats zélés cirent ses superbes bottes. Et il s'adresse encore à un groupe énorme de prisonniers. Des soldats comptent et recomptent et donnent les totaux en hurlant, sans se servir de leurs haut-parleurs, Heil Hitler !

Puis un incident du coté de l'infirmerie. Un Français est mort et deux soldats font le service funèbre rapide et correct, comme pour un des leurs. Salve double et le chant "Ich hatte ein Kamerad, the best sees du nie… " Notre monde est ainsi, où es-tu ma douce France, où êtes vous les miens ? J'avais un camarade, le meilleur que tu puisses avoir, j'avais un camarade toujours à mes côtés…

Apparition de la peste et intervention de la Croix Rouge. C'est dans l'hiver 1942 que brusquement la peste fit son apparition dans les Kommandos. Les prisonniers furent ramenés au camp pour les piqûres de la Croix Rouge. Stupeur, le block russe de 5000 hommes décimés et les cadavres gelés entassés comme des billes de bois puis poussés au bulldozer dans le charnier. Nous nous épouillâmes consciencieusement car il y avait une relation entre l'hygiène et l'épidémie. Puis la Croix Rouge opéra ses piqûres. Les files étaient longues et le hasard voulut que je me trouve dans une section de curés et d'instits.

Par ici, frère Marcel, la divine soupe de rutabagas. Les soins furent efficaces et complétés par une douche et pendant le temps de la douche par une désinfection de notre linge.

Au bout de quelques jours, nous reprîmes le chemin de la gare, avec un gardien armé bien sûr, méfions-nous des rencontres ! Mais c'était une demande d'ouvriers agricoles et j'étais heureux d'avoir quitté les miradors de Sagan.

Incident spectaculaire : le pope.
Prends cette pelle, dit la sentinelle au soldat Grégor, prêtre orthodoxe dans le civil. Nein, répond le fier Serbe qui ponctue son refus d'une poussée plutôt nerveuse de la pelle. La blessure ne restera pas impunie car Grégor est entraîné par des gardes dans l'arrière-cour. Des coups de feu éclatent, sans doute pour impressionner les prisonniers, car tout se passe dans la discipline, rude et rigoureuse mais jamais anarchique. Ainsi en est-il généralement.

Nous en profitons pour faire un tour vers les quartiers juifs et polonais, mais nous ne percevons rien de notable. Les enceintes sont très étanches. Mais du côté des Russes survivants, le spectacle quotidien des charniers ouverts par les bulldozers et des enterrements rapides…

Les prisonniers russes continuaient à affluer, longues cohortes grises et affaiblies. Ceux qui étaient mourants se plaçaient d'eux-mêmes le long du charnier, notre spectacle quotidien.

Je ne sais pas s'il y a une relation avec les vieux vêtements des cadavres mais il y eut un trafic d'étoffes diverses et surtout de vestes militaires avec l'énorme KG (Krieg Gefangener ) amovible. L'identification normale des prisonniers était une gourmette d'acier au poignet difficile à couper. Je me souviens encore de mon numéro 49588. J'eus à indiquer mon grade, la possibilité des EOR et mon métier. Mais je précisais bien cette fois que j'étais un paysan de l'Ouest, cultivateur sur petit surface et surtout laboureur.

Un beau matin, le commandant nous fit un sermon sur les qualités du travail rural et finalement constitua un groupe désireux de semer le seigle et de récolter les pommes de terre. Voilà la possibilité de s'évader, pensions-nous, soyons patients.

Nouvelle impulsion au trafic des vêtements et des papiers qui étaient faux depuis longtemps. Le ciel devenait différent et il ne fallait pas manquer l'occasion d'affirmer son Niederdeutsch. Je n'ai jamais pu maîtriser l'autre accent, celui du Hochdeutsch qui exige un certain raclement de la gorge. Avec mon garde armé et sans menottes, je pris le train de Wroclaw et retrouvais l'usage prussien du ramassage du fouet. Cela pour marquer la soumission. Une fois de plus, je déclinais sans difficulté.

Les soucis des Allemands étaient de plus en plus causés par le front de l'Est. Le soir, tournée du Burgmeister pour annoncer les décès au combat. Cela ne passait pas inaperçu. Nous étions à Wolfau. J'étais donc ouvrier agricole dans une ferme des environs de Glogau. Je fais part d'une impression curieuse. Avant le labour (un cheval plus un bœuf ), Madame Feigue me fit asseoir dans la salle à manger et je pus boire un café de mélasse (betterave à sucre). Vous me voyez très maigre et le crâne rasé. J'avais l'impression d'une dignité retrouvée. Les formules de politesse avaient fait merveille, je pense, et quelque chose d'indicible que nous perdons peut-être. Je fus très discret car le mari de cette dame mourait d'un cancer douloureux dans la pièce contiguë. Et je pus le saluer avant sa fin. C'était un ancien combattant du front de la Somme. Mon gardien m'attendait avec son fusil semblable à un hochet.

Dans ce village une surprise, à côté du monument aux morts de 14/18, une stèle m'intriguait. Elle était dédiée à une vingtaine de soldats de Napoléon Ier, retour de Russie et avec quels noms ! Pasquereau, Moricheau la Pointe, Morillon Avant Toute, Baluteau la Flèche. Vive l'Empereur ! Le monde est petit.

Plus loin, une jeune institutrice s'appelait Mademoiselle Périvière, peu sympathique. Elle avait la cocarde nazie, hélas.

Je mangeais du pain de seigle gris à ma faim et mes forces revenaient. Je quittais Madame Feigue pour aller chez les Mucoski, un polonais marié à une allemande. C'était des maniaques de la propreté à l'étable et des braves gens sans doute. Les Français pour eux, c'était du genre belge ou allemand rhénan. L'Ouest finalement a la vie facile, il est moins travailleur. Partout des idées toutes faites. Je travaillais un hiver aux battages, chez Herzog. Leçons de français aux jeunes gens.

Lors d'une incursion de terreur des paras russes, l'élève V.A. fut tué. Nous eûmes un chagrin sincère avec les gardes du village, totalement démobilisés et las de la guerre, pour beaucoup antinazis.

Les mouvements antinazis nous rejoignent ; attaques surprises par engins rapides et toujours les paras innombrables et les populations allemandes installées en Russie et en Pologne. Les files commencent très vite à être interminables.

Nous pensâmes à l'évasion. Et revenaient souvent dans ma tête les incitations diverses qui animaient ces masses d'homme. Au début de ma captivité, il me souvient de ces braves Sénégalais qui avaient organisé une sortie au coupe-coupe. L'un d'eux a été exécuté devant moi d'une balle dans la nuque et j'ai eu longtemps la tache de sang sur ma veste. Puis des incitations à la haine contre les Anglais, et de dérisoires marches anti-françaises avec des Marocains et des Algériens dont l'allégeance était inébranlable. Je me rappellerai toujours Denizet, instituteur de Paris, qui fut tué de façon suicidaire en franchissant avec insistance une ligne interdite. Et ce Marocain du 3ème Africain qui voulait absolument un baroud d'honneur, alors que les armes étaient remises. Il voulait gagner le ciel, affirmait-il.

Les exemples seraient innombrables ; dans les conjonctures extrêmes, on ne peut pas s'imaginer combien d'hommes perdent le sens du raisonnable. Les psychiatres de la Croix Rouge intrigués par le nombre croisant de malades mentaux, vrais ou simulés, encouragèrent l'organisation d'une modeste université libre. Et ça marchait. Il y eut un cours d'allemand (Linguaphone avec chants ), un cours de physiologie médicale dirigé par un chirurgien martiniquais bénévole. Son nom était délicieux et fleurait la vieille France, Dr de Grand'Maison. Il y eut de petites réunions littéraires de langue française. Chose étonnante, nous apprîmes que ces prisonniers les plus divers, du Danemark à la Petite Russie en passant par l'Allemagne et les pays de l'Est complétaient le lot des Français. Dans les milieux les plus divers existait donc une soif de culture française, même en Allemagne. Je me souviens d'un petit cordonnier de Lodz, d'un instituteur d'Ukraine et d'un médecin de Roumanie. Notre succès fut limité, une vingtaine de participants peut-être ; un officier allemand francophone fut des nôtres. Jamais un mot du fascisme triomphant bien sûr.

Ceci se passait au camp de Sagan qui absorba un autre camp britannique plus tard…

Dans les Kommandos agricoles, nous avions remarqué que des ruraux différents avaient aussi une culture familiale assez francisée, que ce soit en Silésie ou en Slovaquie toute proche. Nous étions réconfortés par ce constat.

Je passe sur une visite de fonctionnaires de Vichy. Ils étaient deux, un groupe de prisonniers français les molesta et cracha de mépris. Nous ne les revîmes jamais plus, ils n'étaient pas de la Croix Rouge. Pour ma part, j'aurais aimé retrouver les traces des pionniers planteurs de pommes de terre venus de France.

Marcel Deverge
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