LES CAMPS PARACHUTISTES

René THOMAS

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10112011

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René THOMAS




les attributs permettent de s'identifier

Il y a peu, lors d’une banale pérégrination dans un temple de la consommation, ma mère, qui m’accompagnait, me faisait remarquer les discrets attributs accrochés au revers du veston d’un fier grand père.

Nous reconnurent instantanément l’insigne du Premier Régiment de Chasseurs Parachutistes.

Spontanément, mon regard croisant le sien, je lui déclamai : "641704 !" auquel il me répondit aussi promptement : "1807 !"

René Thomas Brevet Para N°1807. Pour ceux qui ne seraient pas "passés par la portière", nous venions d’échanger nos numéros de brevet parachutiste.

Conversation engagée, nous nous rendîmes compte que nous avions foulé la terre de Jebsheim tout deux, moi pour commémorer le sang que lui et ses camarades avaient versés 60 ans auparavant pour libérer les Vosges…

En 1940, il a 17 ans. Les années de guerre qui suivent vont être une véritable épopée, du STO au 1er RCP, d’évasions puis d’enfermements, de blessures et de faits d’héroïsme, des bunkers de Cherbourg à la forteresse de Figuères, des camps d’entraînement au Maroc à la terrible bataille de Jebsheim …

Mon premier saut

Le Coup de sifflet pour le rapport de cinq heures vient de retentir. Nous bondissons hors de nos tentes, telles une volée de moineau. Au centre du carré que nous formons, le moniteur est là, bombant le torse et un sourire satisfait aux lèvres : "Ça y est les gars ! Le grand jour est venu ! Votre premier saut demain matin ! Rendez-vous au magasin, à sept heures pour percevoir votre jeu de parachutes. Surtout du cran et pas de dégonflés. Tachez de faire honneur à votre moniteur et aux anciens. Bonne chance et rompez les rangs."

L’événement tant attendu et tant redouté est arrivé : je ne sais si je dois m’en réjouir ou m’en attrister tellement ma gorge est serrée. Enfin … contrairement à mon habitude, ce soir là, je n’ai guère mangé et le sommeil tarde à venir. A l’aube, je suis réveillé : ce n’est pas ordinaire. Je consulte mon bracelet montre : cinq heures. J’allume nerveusement une cigarette que je jette presque aussitôt. Vraiment, ça ne va pas ce matin !

Je m’équipe et je prends bien soin d’enfiler sous ma combinaison de toile, de chauds vêtements de laine.

Au magasin, un jeu de parachute m’est donné : un dorsal et un ventral. Ce sont des parachutes Américains type T5 –SOA- à ouverture automatique.

J’ausculte le dorsal : je trouve qu’il est plat, qu’il a mauvaise mine ; suivant une expression chère aux anciens, on pourrait y mettre quelques casse-croûte.

En groupe, nous nous dirigeons vers l’avion, un Dakota C47. Est-ce l’appréhension, mais il me semble qu’il fait plus froid que de coutume ce matin.

Les moteurs sont mis en marche : ils se réchauffent à leur manière eux aussi.

L’adjudant nous dispose en colonne par un et par groupe de neuf, deux groupes par avion. L’appel est fait. Dernières recommandations : "Alors … hein … N’oubliez pas de compter 331 … 332 … 333 … Vous levez la tête et si la voilure n’est pas déployée, n’hésitez pas, mettez vous en position et larguez le ventral."

Machinalement, je caresse la petite poignée rouge, à droite, sur mon ventral. Les parachutes sont lourds mais je ne les sens pas. Premier passage par ici. Le dernier à la file monte le premier à l’avion et vice versa. Je suis le dernier à sauter.

Brusquement, le gros taxi s’ébranle. Nous nous cramponnons. Il vire, secoue ses gros membres engourdis par le froid de la nuit.

Les moteurs tournent à plein rendement. Le vent glacial des hélices fait voler le sable sur l’aire de départ. Brusquement, il démarre : la queue vient de se lever et bientôt, nous nous soulevons lentement et sans heurts dans les airs.

Le gros oiseau argenté de Duralumin vient de décoller emportant dans ses flancs rebondis, dix-huit jeunes parachutistes, un peu pâles, car c’est leur premier saut.

Au commandement du moniteur, nous accrochons le mousqueton de la sangle de notre parachute dorsal au câble d’acier qui longe le fuselage, au-dessus de nos têtes. Nous tirons un coup sec pour nous assurer qu’il est bien fixé.

Quelques spirales dans le ciel : 500 … 600 … 700 mètres. L’altitude monte, la température baisse, ce qui n’empêche pas de transpirer.

L’avion ralentit, pétarade. J’entends un bruit de clou sur du fer. Le premier vient de sauter. Cela s’est fait tellement vite que je n’ai rien vu. Il est un fait : nous avons peur, c’est pourquoi nous essayons de fredonner un semblant de chanson, dont les échos se perdent dans le bruit assourdissant des moteurs.

Je sens mes jambes qui fléchissent et pour me calmer les nerfs, je mâchonne une grosse boule de chewing-gum.

Mon prédécesseur vient de plonger. Maintenant, c’est à mon tour. Je suis à la porte, les mains crispées à la carlingue. La peur est tombée d’un seul coup. Je souris même aux inscrïptions qui s’étalent sur le côté gauche : "Défense de se pencher au dehors." Malgré tout, mon cœur bat à grands coups : "Est-ce que mon pépin va s’ouvrir ? …"

Tout à coup, le bras du moniteur vient de s’abaisser. C’est le signal du départ. Je porte vivement la main à la poignée de mon ventral et je plonge. Allez ! Allez ! Bon Dieu et brusquement, je suis dehors, sans m’en rendre compte. Instinctivement, je tends les bras pour me raccrocher à quelque chose, mais en vain.

C’est incroyable comme je suis calme. Je me sens glisser sous l’appareil, ballotté dans tout les sens au milieu des remous d’air et c’est la chute d’abords oblique, puis à la verticale. Je ne compte pas : la tête dans les épaules, j’attends. Un choc, un mouvement de pendule assez violent, je lève la tête : ma voilure est bien ouverte.

Tout à mon aise, j’admire les quelques vingt-huit pièces qui étoilent ma coupole de soie. Soudain je me rappelle qu’il me faut atterrir . La terre ne semble pas venir. Je me balance doucement au gré du vent à quelques cinq cent mètres d’altitude. Au lointain, les hangars et les tentes du cantonnement : on dirait un campement d’indiens. A l’horizon, l’énorme disque pourpre du soleil levant …

La terre monte d’un seul coup. J’ai l’impression que ma vitesse s’accroît. Le vent me pousse vers le bout de la piste. Je réalise : "Vent debout" Je croise ms sangles au dessus de ma tête. D’en bas me parviens un vague "Serre les jambes" et boum !

C’est le contact assez rude avec le sol. Un roulé-boulé stylé et me voilà debout. Comme une énorme bulle de savon, le parachute se pose délicatement à une dizaine de pas. Je tire les suspentes inférieures : la coupole s’affaisse.

Mes oreilles bourdonnent. J’ôte mon casque : une petite brise fraîche me caresse le visage. C’est fini ! Que d’émotions et de joie ! Et quelle fierté aussi.



5 mai 1944

Le jour se lève. Il fait beau et le vent est pratiquement nul. La huitième compagnie est rassemblée sur le tarmac de la piste de l’aérodrome, car nous allons effectuer un saut d’entraînement. Nous embarquons dans les Dakotas qui nous attendent, moteurs tournant.

Une, deux, trois spirales : Trois cent, cinq cents, sept cent mètres.

Le stick au complet (équipe de parachutistes largués par le même avion) s’est levé et tout les "gaziers" ont accrochés le mousqueton de la sangle du parachute dorsal au câble d’acier qui longe le fuselage au dessus de nos têtes, après avoir tiré un coup sec pour s’assurer qu’il est bien fixé.

Je suis calme, étonnamment calme …

Soudain, la lampe verte s’allume : c’est le "go" de départ. Je saute en avant-dernière position et je plonge face à la queue de l’appareil.

Machinalement, je compte 331.332.333. J’attends le choc à l’ouverture du « pépin »J Je lève la tête et je réalise que mon dorsal est en torche.

Face au ciel, main gauche sur mon ventral, de la droite, je tire la poignée. Libéré, le petit extracteur sort, entraînant la voilure que, dans ma précipitation, je néglige, grosse erreur, mais que voulez-vous, lorsque vous chutez à plus de cent cinquante kilomètres heure, les secondes sont précieuses, de projeter en avant. Celle-ci, attirée par l’appel d’air du dorsal en torche, s’entoure autour de celui-ci, c’est la double torche.

Je crie … je hurle … je me débats comme un beau diable, tirant sur les suspentes pour les démêler. La terre monte, monte, à toute vitesse …

Et puis, ô miracle, un claquement sec, une grande secousse dans les épaules, mon ventral s’est dégagé du dorsal.

Quelques secondes après, c’est le contact brutal avec le sol. J’ai la malchance d’atterrir "comme un sac de noix" au milieu d’un vigne.

Ma tête, heureusement casquée, heurte et fracasse un gros cep de vigne. Le choc est si violent et si grande la douleur que je m’évanouis.

Combien de temps a duré ma perte de connaissance ? … Je ne saurai le dire.

Je souffre atrocement. Du liquide chaud coule sur mes joues. Avec ma main, mon bras droit étant encore valide, je tâte et je constate que c’est du sang.

Des bruits de voix me parviennent … je ne suis plus seul … les secours arrivent …

Les infirmiers, avec d’infinies précautions, me déposent sur une civière. Une piqûre – morphine sans doute- et je sombre à nouveau.

Lorsque je me réveille, je suis allongé sur un lit de camp, à l’hôpital de campagne de Pacéco, distant de quelques kilomètres.

Je suis au bon soin du Capitaine Manine, médecin-chef du deuxième bataillon et de l’infirmier Spieser, qui deviendra par la suite un ami très cher.

Le toubib diagnostique une fêlure de la rotule du genou droit, l’épaule gauche déboîtée, les biceps du bras gauche déchirés et de nombreuses "knocks" sur tout le corps. Il se veut rassurant : dans quelques semaines, je serai sur pied.

Les jours sont longs … horriblement longs. Les nuits interminables, plus encore, dans mon immobilité obligatoire. Heureusement, deux fois par jour, le médecin passe avec Spieser qui change mes pansements.

J’ai de nombreuses visites : Le Capitaine Malfoy, l’aumônier du Régiment, un saint homme, à la tête de Christ, qui me dispense ses paroles de réconfort.

Et puis, tout mes copains du peloton qui m’apportent des friandises et des nouvelles de la compagnie.

Celles-ci ne sont pas bonnes : mon camarade Vimard s’est tué en s’écrasant, non loin de moi, son parachute en torche et n’ayant pas eu ma chance.

Le 8 Mai, Visekioni qui est mort d’une méningite cérébro-spinale à l’hôpital de Palerme.

Quinze jours viennent de passer, aussi monotones.

Mes douleurs se sont atténuées : mes blessures sont cicatrisées et le toubib m’a autorisé à bouger un peu et m’annonce ma sortie pour la semaine prochaine.

Je viens de réintégrer le cantonnement et c’est avec un plaisir évident que je retrouve tous les camarades. Après cet événement douloureux, je me sens revivre …

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René THOMAS :: Commentaires

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Message le Jeu 10 Nov 2011 - 18:29 par Lothy

1807.... Il y a de quoi se demander si l'on a bien compris, ou bien lu....

Félicitations et respects à ce grand ancien qui semble avoir encore fière allure et bonne santé...

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Message le Mar 22 Nov 2011 - 17:22 par Invité

Hello everybody,

Merci pour cette histoire que je viens de découvrir.
Et bravo à cet ancien (N° de brevet 1807 !) qui a tjs bon pied, bon oeil.
Cdlt

Mac

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