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Le putsch des généraux : Une manip du général ?

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Le putsch des généraux : Une manip du général ?

Message par guépard le Sam 12 Nov 2011 - 17:30

Le putsch des généraux : Une manip du général ?

Le 23 avril 1961, à 20 heures, le général de Gaulle s'exprime à la télévision : "Un pouvoir insurrectionnel s'est établi en Algérie sous la forme d'un pronunciamiento militaire..." On garde tous en mémoire la suite, fameuse, sur le "quarteron de généraux en retraite", formule gaullienne ponctuée par un appel final et dramatique : "Françaises, Français, aidez-moi !" L'historien Pierre Abramovici, dans "Le putsch des généraux. De Gaulle contre l'armée", avance une thèse audacieuse : prévu de longue date par le gouvernement, le putsch des généraux aurait été utilisé par celui-ci, puis retourné en sa faveur lors d'un "second putsch", cette fois médiatique. Une "manipulation" qu'Abramovici qualifie de "péché originel de la Ve République".

Plus que d'un putsch des généraux, il s'agirait donc d'un putsch du Général ?

Pierre Abramovici : Que nous a-t-on appris, répété, sur cet événement ? En Algérie, le 20 avril 1961, des généraux ont essayé de prendre le pouvoir. Le 23 avril, à 20 heures, le général de Gaulle, à la télévision, a appelé les Français à la rescousse. Le même jour, à 23 h 45, toujours à la télé, Michel Debré, Premier ministre, a exhorté les Français à "aller à pied ou en voiture" pour dissuader les soldats de se rallier au putsch, qui menacerait de gagner aussi la France. D'énormes manifestations de gauche comme de droite se sont alors déroulées dans un Paris en quasi-état de siège et les appelés, convaincus par le discours du général de Gaulle, ont fait échouer le putsch en Algérie. Or tout cela est une légende. Lorsque de Gaulle prend la parole, il sait déjà que le complot a échoué. Quand Debré évoque "des renseignements nombreux, précis et concordants" qui permettent de croire à une action militaire en France, il sait que c'est faux. Il dramatise la situation pour permettre à de Gaulle de faire passer l'article 16 et de renforcer la "monarchie républicaine". En réalité, le putsch des généraux est une opération politique anticipée depuis longtemps par le gouvernement, qui l'a laissé venir, sachant qu'il était sans danger, pour le retourner en sa faveur, casser définitivement l'armée et créer des conditions favorables à un renforcement de l'exécutif.

Pourquoi cette manipulation ?

Quand de Gaulle prend le pouvoir en 1958, il trouve face à lui l'armée d'Algérie : une armée coloniale, qui a été pétainiste et qui a presque tous les pouvoirs. Or de Gaulle a pour projet de construire une armée moderne, nucléaire, technique, qui obéisse à l'exécutif. Que fait-il lorsqu'il arrive à la tête de l'Etat ? Il mute ou remplace tous les militaires qui se sont mobilisés pour lui en 1958. Mais l'armée reste puissante. Il faut donc un prétexte pour l'affaiblir, estime la garde gaulliste, composée de Foccart, Chaban-Delmas, Roger Frey. Fin 1959, alors que de Gaulle poursuit sa politique de décolonisation, l'armée comprend qu'elle a été trahie. Et si, lors de la "semaine des barricades", en décembre 1960, de Gaulle ordonne aux militaires de ne pas soutenir les pieds-noirs, ils obéissent à contrecoeur. A cette occasion, le Général veut déjà faire usage de l'article 16 pour avoir les pleins pouvoirs. Or le président du Conseil constitutionnel, Léon Noël, lui répond que c'est impossible : quoi qu'il se passe en Algérie, les institutions en France ne sont pas menacées.

On aurait donc incité les généraux à aller jusqu'au putsch pour créer en France une situation qui permette à de Gaulle de recourir à l'article 16 ?

Exactement. Il y a également une raison politique. En 1961, les gaullistes ne pèsent pas encore très lourd à l'Assemblée. Le putsch va permettre un consensus populaire autour de la personne de De Gaulle. Pour cela, on pousse à bout les généraux, on les amène vers un piège. La légende du 20 avril, c'est Jean Lacouture qui l'a écrite : de Gaulle est à la Comédie-Française avec Senghor, il assiste à "Britannicus", va se coucher, est réveillé à 2 heures du matin. C'est une mise en scène. A Paris, on connaît le jour, l'heure du déclenchement du putsch, le nom des responsables et des unités - à peine 1 000 hommes sur 360 000 -, car, depuis un an et demi, on les a mis sur écoutes, on les surveille. Il n'y a jamais eu de surprise et de Gaulle est mis au courant à la Comédie-Française, où Maurice Papon, préfet de police, s'est fait installer un bureau pour la soirée. Dès la nuit du 21, on arrête à Paris les militaires alliés aux putschistes. On déjoue toutes les tentatives, dérisoires, de coups de main en France, mais le gouvernement fait comme si le putsch était vraiment en train de menacer le pays. Moins il s'en passe, plus on dramatise des faits inexistants. On sait également qu'en Algérie le complot, strictement militaire, piétine, car le gouvernement a mis en place tous les garde-fous. Autre preuve qu'on avait tout prévu : les fameux transistors sur lesquels les appelés vont écouter le discours du Général. Cela fait un an et demi que le gouvernement les vend à bas prix aux unités. Des transistors qui reçoivent surtout RMC, explicitement mobilisée pour relayer les messages du gouvernement.

Le putsch, pour vous, est donc un remake où de Gaulle rejoue la carte de l'homme providentiel ?

Et cela marche. Après le discours du Général à 20 heures, les gaullistes se demandent comment mobiliser davantage les foules. D'où le second discours de Debré à 23h 45, improvisé sur un coin de table avec Constantin Melnik, qui va provoquer un électrochoc dans la population et les médias, alors qu'on sait déjà que les militaires ne vont rien tenter. Pour la première fois, la télé va émettre sans interruption pendant trois jours, diffusant fausse nouvelle sur fausse nouvelle : le suicide de Salan, des coups de canon à Mers el-Kébir, relayée par France-Soir. On est dans une atmosphère de psychodrame hallucinant. On fait tourner quelques vieux chars dans Paris, en faisant croire avec les images que de gros moyens sont déployés. Or le putsch s'est terminé la veille. Le gouvernement l'a appris par l'adjoint du général Challe, qui s'est rendu : ce n'est autre que le colonel de Boissieu, cousin du gendre de De Gaulle. Mais les forces de gauche, près de 1 million de personnes, vont aller dans la rue pour soutenir de Gaulle. Avant de se rendre compte qu'elles ont été manipulées. Et le 25 avril, l'article 16 est promulgué à l'Assemblée. De Gaulle a réussi là où il avait échoué en 1958, rassembler les forces de droite comme de gauche. Il songe déjà au référendum de 1962 sur l'élection au suffrage universel.
Propos recueillis par François-Guillaume Lorrain


"Le putsch des généraux. De Gaulle contre l'armée", de Pierre Abramovici (Fayard, 350 pages, 19 E).

Dates clés

1er juin 1958 : le général de Gaulle devient le dernier président du Conseil de la IVe République.

21 décembre 1958 : de Gaulle élu président de la Ve République par un collège de 80 000 membres.

Janvier 1960 : " semaine des barricades " à Alger.

21 avril 1961 : le 1er REP s'empare des points stratégiques d'Alger. Début du putsch.

23 avril : discours de De Gaulle à la télévision.

26 avril : le général Challe se rend. Fin du putsch.

28 octobre 1962 : référendum sur l'élection au suffrage universel du président de la République.

" Je ne crois pas à cette thèse "

En 1983, Maurice Vaïsse, professeur d'histoire à l'Institut d'études politiques de Paris, avait écrit " Alger, le putsch " (Complexe). Ayant eu accès à de nouvelles archives, il publie " Comment de Gaulle fit échouer le putsch d'Alger " (André Versaille).

La thèse d'un putsch téléguidé par le général de Gaulle est-elle vraisemblable ?

Maurice Vaïsse : C'est une explication qui a été évoquée a posteriori par certains des acteurs, comme le colonel Trinquier. Et de Gaulle écrit effectivement dans une lettre envoyée à son fils que le putsch " crève l'abcès ". Mais je ne crois pas du tout qu'il ait tout manipulé et c'est même se tromper lourdement sur la situation de l'époque que de l'affirmer. En revanche, qu'il en ait profité, cela ne fait aucun doute. Mais il aurait préféré faire l'économie de ce coup de force. Celui-ci est une honte pour la France. Des généraux et des colonels se révoltent au moment même où de Gaulle cherche à faire revenir la France, en tant que grande puissance, sur la scène internationale.

Vous décrivez combien la France est ébranléepar la rébellion d'Alger.

Si les institutions ne fonctionnent plus en Algérie, la situation est également très alarmante en France. Il n'y a plus personne dans les ministères. A l'Elysée, c'est une atmo-sphère de fin de règne. Même si cela ne dure pas longtemps, il y a un véritable tourbillon, qui aboutit à un vide, et beaucoup s'interrogent, y compris parmi les fidèles du Général, sur la suite des événements...

Les Américains ont-ils appuyé les généraux putschistes ?

Il faut distinguer le rôle de la CIA de celui de l'administration américaine. Certains agents de la CIA ont eu des contacts avec les putschistes. Mais ce sont des initiatives isolées. Du côté de l'administration, aucun soutien n'a été apporté aux généraux rebelles. Mais de Gaulle y a tout de suite pensé. En réalité, c'est en suivant le canal des révélations de cette hypothèse qu'on comprend le mieux. C'est un journal italien d'obédience communiste qui, à l'époque, a relayé cette thèse. Il est donc probable qu'il s'agissait d'une manipulation du KGB, qui souhaitait saper le rapprochement de la France et des Etats-Unis, alors que de Gaulle s'apprêtait à recevoir Kennedy .

(source le Point)

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Re: Le putsch des généraux : Une manip du général ?

Message par Lothy le Sam 12 Nov 2011 - 17:49

Thèse un peu surprenante a priori mais loin d'être illogique ou encore impossible !.... Les écoutes fonctionnaient parfaitement à cette époque, les Services Généraux tout autant...

Il y eut, nous le savons, des maladresses, des désaccords dans l'organisation de cette rébellion, laquelle tombait à point nommée pour conforter la position de tous ceux qui voulaient voir mettre un terme à cette guerre qui ne disait pas son nom... Le Général de Gaulle en premier.

Je me souviens de la véritable panique en région parisienne où l'on nous mettait en garde contre la probable arrivée des Paras sur la métropole....

Si j'ai un grand respect pour "l'homme du 18 juin" pour sa gestion du pays en matière de législation, je n'ai jamais accepté son comportement vis-à-vis de l'Algérie, même s'il est quasiment impossible de lutter contre un peuple qui veut son indépendance.

Je n'ai aucune racine en AFN, mais je compatis à la détresse de ceux qui ont dû tout abandonner, et au désarroi de nos Soldats auxquels il a été demandé, pour la seconde fois, de renier les promesses, la parole donnée....


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Re: Le putsch des généraux : Une manip du général ?

Message par rangers le Sam 12 Nov 2011 - 20:01

Vrai-faux coup d'État
Le 13 mai 1958 est le jour de l'investiture de Pierre Pflimlin. À Alger a lieu une manifestation d'anciens combattants à la mémoire de trois militaires du contingent faits prisonniers par les fellaghas et fusillés en Tunisie. Profitant de la manifestation, les partisans de l'Algérie française donnent l'assaut au bâtiment du gouvernement général sous la conduite de Pierre Lagaillarde, un leader étudiant. Après la mise à sac du gouvernement général, les émeutiers nomment un Comité de salut public.
Le général Jacques Massu en prend la présidence. Il envoie à Paris un télégramme : «... exigeons création à Paris d'un gouvernement de salut public, seul capable de conserver l'Algérie partie intégrante de la métropole». Les députés, qui n'apprécient pas cette intrusion, investissent comme prévu Pierre Pflimlin. C'est la rupture avec Alger.
En attendant la prise de fonctions du nouveau Président du Conseil, Félix Gaillard confie les pleins pouvoirs civils et militaires en Algérie au général Raoul Salan, qui commande l'armée sur place.
Le 14 mai, à 5 heures du matin, Massu lance un nouvel appel : «Le comité de salut public supplie le général de Gaulle de bien vouloir rompre le silence en vue de la constitution d'un gouvernement de salut public qui seul peut sauver l'Algérie de l'abandon».
Le lendemain, 15 mai 1958, le général Raoul Salan prononce une allocution devant le comité de salut public, à l'intérieur du Gouvernement général d'Alger : «Vive la France, vive l'Algérie française, vive le général de Gaulle !»
Puis il se rend sur le balcon et s'adresse à la foule rassemblée sur le Forum : «Nous gagnerons parce que nous l'avons mérité et que là est la voie sacrée pour la grandeur de la France. Mes amis, je crie : «Vive la France ! Vive l'Algérie française !»... Il se retourne vers l'intérieur mais se heurte à la haute silhouette du gaulliste Léon Delbecque qui lui souffle : «Vive de Gaulle, mon général !» Revenant vers le micro, Salan reprend la phrase : «Vive de Gaulle !»
Les dés sont jetés avec cet appel public au Général, éjecté de l'activité politique en 1947 mais toujours très désireux de donner à la France des institutions plus stables que la IVe République.
De Gaulle, le retour
De sa retraite de Colombey-les-deux-Églises, de Gaulle fait répondre le jour même qu'il se tient prêt à «assumer les pouvoirs de la République».
Le 19 mai, il donne une conférence de presse pour dire qu'il refuse de recevoir le pouvoir des factieux d'Alger. Aux journalistes qui s'inquiètent de l'éventualité d'une dictature, il lance : «Croit-on qu'à 67 ans, je vais commencer une carrière de dictateur ?».
Le 27 mai, de Gaulle affirme dans un communiqué qu'il entame le processus régulier pour «l'établissement d'un gouvernement républicain». Stupeur dans la classe politique. Serait-ce un coup d'État ?
Pour dénouer la situation, René Coty, le président de la République, se résout le 1er juin, dans un message au Parlement, à en appeler au «plus illustre des Français... Celui qui, aux heures les plus sombres de notre histoire, fut notre chef pour la reconquête de la liberté et qui, ayant réalisé autour de lui l'unanimité nationale, refusa la dictature pour établir la République».
Le général forme sans attendre un gouvernement de rassemblement avec Guy Mollet, chef de la SFIO (parti socialiste), Antoine Pinay (Centre National des Indépendants, droite), Pierre Pflimlin, MRP (chrétien démocrate), Michel Debré (gaulliste)...
Investi de la présidence du Conseil, le général Charles de Gaulle s'attelle à la mise sur pied d'une nouvelle constitution. Elle est approuvée par référendum le 28 septembre 1958 avec 79,2% de Oui et toujours en vigueur.
Le 21 décembre 1958, Charles de Gaulle est élu président de la République et de la Communauté française par un collège électoral. C'est le premier président de la Ve République.


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Re: Le putsch des généraux : Une manip du général ?

Message par rangers le Sam 12 Nov 2011 - 20:09

Feux et Lumière sur ma Trace
(Presses de la Cité Editeur à Paris)

EXTRAIT 3…

A l’automne 1959, il y eut, hélas, des événements très graves. Déjà l'on s'inquiétait, autour de moi, de l'ambiguïté de l'attitude de De Gaulle. Pour moi j'avais toujours eu dans l'esprit qu'en cas de danger grave pour la France, de Gaulle serait là pour lui faire franchir le mauvais pas. C'est pourquoi nous l'avions appelé pour sauver l'Algérie française. J'avais sûrement raison. N'avait-il pas déclaré, le 6 juin 1958 à Mostaganem : « II n'y a plus ici, je le proclame au nom de la France et je vous en donne ma parole, que des Français à part entière, des compatriotes, des concitoyens, des frères qui marchent désormais dans la vie en se tenant par la main »? En outre, le 28 septembre 1958, son référendum avait accordé 80 % de « oui » à une politique qui évoquerait une France unie « de Dunkerque à Tamanrasset »,

Et pourtant une inquiétude de plus en plus lourde naissait de son comportement conciliant à l'égard de la révolution algérienne. Pendant que le plan militaire du général Challe obtenait des succès incontestables, la politique personnelle de De Gaulle semblait saper la position de la France en Algérie. Aucune preuve cependant ne pouvait en être donnée nettement. Je m'obstinais à rassurer mon entourage sans me dissimuler les raisons d'inquiétude. Subitement, le 16 septembre 1959, de Gaulle déclarait : « Je considère comme nécessaire que le recours à l'autodétermination soit aujourd'hui proclamé. » Par là, de Gaulle reniait officiellement la politique pour laquelle il avait été appelé : il allait traiter avec la rébellion.

La consternation fut intense. Nous, l'Algérie, la France, avions été trompés. Je mis des mois, d'ailleurs, avant d'en admettre définitivement l'évidence.

De Gaulle avait trahi. Il fallait surmonter le choc, ne pas se laisser abattre, ne jamais abandonner. L'Algérie n'était pas encore aux mains du FLN. Coûte que coûte il fallait continuer la lutte pour elle et pour la France. Nous avions voté et fait voter non pour de Gaulle mais pour un homme qui incarnait la promesse de sauver l'Algérie.

Que l'on n'imagine pas que je cherchais des excuses à l'erreur que j'avais — que nous avions — commise. Il était certain que ceux qui, dès 1940, avaient reconnu le vrai personnage de De Gaulle ne se contenteraient pas de prendre acte de notre regret. Tant pis... Leur défiance à notre égard ferait partie de la sanction méritée par le geste qui avait contribué à livrer la France à un traître. Il s'y ajouterait l'indignation du clan gaulliste et les conséquences personnelles à subir quand j'allais me retrouver contre le pouvoir en place. Mais le choix était fait. L'imposture de De Gaulle le désignait maintenant comme notre adversaire. Je suivrais la même ligne droite. Pas de changement dans ma trace !

On pouvait en effet supposer que la politique gouvernementale ferait le nécessaire pour que l'autodétermination exprime librement les voix de huit millions de Français musulmans, et non pas seulement les quelques voix des chefs de la révolution. Quand l' « autodétermination » devint « la solution la plus française », on pouvait encore expliquer que la solution la plus française était évidemment l'Algérie française. Ce fut ensuite « une solution qui soit française » (25 janvier I960)... Il fallut le départ provoqué du général Massu, il fallut l'écrasement de ce sursaut des « Barricades » (ahurissante faute tactique qui consiste à « se laisser enfermer »), pour en arriver à la preuve par les faits : le 5 mars 1960, le terme « Algérie algérienne » sortait de la bouche même de De Gaulle.

Le livre du Bachaga Boualam, Mon pays, la France (éd. Presses Pocket), relate le calvaire qui en résulta pour les Français musulmans abandonnés à la révolution algérienne.


De Gaulle, lui, savait qu'il trompait les Français. Dans un livre dont la parution dut attendre quelques années (De Gaulle 1958-1969, éd. Bordas, col. Présence politique) l'auteur, M. André Passeron, relate (p. 314) un entretien avec de Gaulle où celuï-ci s'expliquait :

« Tenez, par exemple, pour l'Algérie de tout temps, avant que je revienne au pouvoir et lorsque j'y suis revenu, après avoir étudié le problème, j'ai toujours su et décidé qu'il faudrait donner à l'Algérie son indépendance. Mais imaginez qu'en 1958, quand je suis revenu au pouvoir et que je suis allé à Alger, que je dise sur le Forum qu'il fallait que les Algériens prennent eux-mêmes leur gouvernement, mais il n'y aurait plus eu de De Gaulle, immédiatement. Alors il a fallu que je prenne des précautions, que j'y aille progressivement et, comme ça, on y est arrivé. Mais l'idée simple, l'idée conductrice, je l'avais au début. »


Vers la fin d'août 1960, je repris contact avec l' « équipe de colonels » dans les bureaux de Lacheroy. La politique de De Gaulle laissait voir une menace de plus en plus précise vers la liquidation rapide de l'Algérie. Il était vraisemblable qu'après le 13 mai 1958, après les Barricades d'Alger en janvier 1960, il y aurait encore d'autres réactions contre ce que nous considérions comme une politique d'abandon. Au minimum il fallait être prêt à aider ces réactions, voire à les susciter.

J'admettais très bien que l'on ne fût pas « pour » l'Algérie française, mais je n'ai jamais entendu d'argument qui ne se résumât aux suivants : « II n'y a pas moyen de faire autrement », ou bien : « II est normal que l'Algérie accède un jour à l'indépendance. » Contre le premier argument, les journées de mai 1958 donnaient la meilleure réponse ; et elle se trouvait singulièrement renforcée par le succès de la politique militaire du général Challe. La preuve était établie qu' « il y avait moyen de faire autrement ». En fait, si la France avait à souffrir des embûches tendues contre elle en Algérie, la situation générale lui était cependant bien plus favorable qu'elle ne l'était pour le clan rebelle. -

Le second argument m'imposait une certaine estime pour ses partisans. Etait-il normal que l'Algérie accède un jour à l'indépendance ? Etant donné qu'en un siècle nos gouvernements n'avaient pas permis aux musulmans de devenir des Français à part entière, il était évident que le problème pouvait se poser un jour.

En général la promotion sociale des musulmans était restée systématiquement subalterne. On avait beau les avoir décrété Français, en face du million et demi d'Européens de souche, il y avait neuf millions d'hommes qui avaient la nationalité française sans, pour autant, être reconnus comme des Français à cent pour cent. Il fallait bien s'attendre que les Algériens les plus évolués (en bien ou en mal) exploitent un jour cette raison d'antagonisme. Mais, était-ce l'indépendance ce chaos bien prévu par de Gaulle ? Il y aurait, pour satisfaire les chefs de la rébellion, une indépendance politique. Ce n'est pas elle qui garantirait le pain quotidien. En revanche c'est elle qui vaudrait la torture et l'assassinat aux plus fidèles de nos musulmans.

Quant à l'indépendance économique, elle n'existe pour aucun pays. Pour l'Algérie cette indépendance se traduirait par souffrances et misères. C'est pourquoi, au nom même du bien de l'Algérie, il y avait un devoir de s'opposer à la solution la plus mauvaise exigée par les chefs rebelles comme un droit.

D'ailleurs, le comportement de la population algérienne elle-même prouvait que cette indépendance n'avait rien d'inéluctable. Les musulmans nous étaient assez attachés pour qu'il ait suffi d'un 13 mai 1958 ou d'une déclaration solennelle les reconnaissant comme nos frères pour que, de nouveau, ils se raccrochent à la France.

Ils ne nous lâchaient que dans la mesure où ils sentaient que la France les lâchait. Si de Gaulle avait mis autant de bonne volonté en faveur de l'Algérie française qu'il semblait mettre d'obstination à en imposer l'abandon, ce problème de l'indépendance ne se serait même pas posé. De Gaulle avait le pouvoir parce qu'on l'avait appelé pour sauver l'Algérie. Impossible d'admettre sa trahison.

Quand je récapitulais ainsi, pour moi-même, la justification de notre position en faveur de l'Algérie française, une chose me rassurait sur le désintéressement sincère qui guidait mon option ; je n'y faisais apparaître aucune considération de biens matériels à sauver ni de réserves pétrolières à conserver, ni même de spoliation à éviter pour le million et demi de Français non musulmans d'Algérie. Et pourtant ces raisons n'étaient pas négligeables ! Le sort des musulmans seulement était retenu comme argument premier pour refuser l'abandon.
...
Au milieu de mars (18-3-1962) l'annonce des Accords d'Evian eut une répercussion très fâcheuse sur la volonté d'engagement des unités contactées dans le Constantinois : puisqu'une entente semblait s'établir entre le gouvernement français et le GPRA (Groupement provisoire de la République algérienne) qui s'installait au Rocher Noir, à la périphérie d'Alger, ce devait être en vue de préserver la position des Européens en Algérie ; dès lors il ne paraissait plus utile aux chefs militaires d'engager leurs unités dans la dissidence. Ce pas difficile qu'était l'entrée dans l'illégalité — ce franchissement fût-il légitime — leur était évité.

Mais il ne fallut que quelques jours pour se rendre compte de la vacuité de ces « accords » qui ne portaient aucune signature et dont les textes en français et en arabe ne coïncidaient même pas.

D'ailleurs le massacre aveugle des Européens de la rue d'Isly à Alger par des forces de l'ordre (26 mars 1962), prouvait que le pouvoir, en France, n'entendait chercher de solution que dans l'éviction des Français bien avant toute tentative d'apaisement.
...
...
C'est là qu'au cours de longues conversations j'appris des événements
anciens auxquels je ne m'étais jamais arrêté, supposant qu'ils étaient
contés avec de grossières exagérations.

II s'agissait de l'épuration de 1944-45. J'apprenais la collusion gaullo-communiste, les 105 000 exécutions sommaires avouées par M. Teitgen, ministre de l'Intérieur en novembre 1944, les 400000 incarcérations sans jugement, les horreurs perpétrées à Drancy ou à l'Institut dentaire de l'avenue de Choïsy.

Il m'avait jusque-là manqué de connaître ces manifestations de la haine, pour pleinement comprendre le caractère révolutionnaire qui avait marqué l'accession de De Gaulle au pouvoir en 1944 ; et je me réjouissais que ma prise de position actuelle puisse contribuer à ce que l’on ne confonde pas systématiquement les anciens Français libres ou les Compagnons de la Libération avec les inconditionnels du gaullisme.

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