LES CAMPS PARACHUTISTES

Mon premier saut pmp. Texte écris en mai 1999 pour être partager...

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02032015

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Mon premier saut pmp. Texte écris en mai 1999 pour être partager...




AOÛT 1980
Le soleil brillait et les cheveux longs tombant sur mes épaules me tenaient chaud. Mes fesses étaient grillées par le cuir brûlant de la selle de la bécane. Je n’avais ni casque, ni lunettes. C’était la pleine chaleur ici à Nogent sur Oise. Accompagné par les copains, je me rendais chez ma grand-mère chez qui j’habitais. L’accueil fut des plus réussis. Une lettre à la main, elle m’attendait de pied ferme. Qu’avais-je encore fait ? Il n’y avait pas trente six solutions pour connaître mon erreur. Il me fallait ouvrir cette missive. Le contenu n’était qu’une convocation à la préparation militaire parachutiste à laquelle j’avais postulé. Il ne me restait que quelques jours avant que mes cheveux ne tombent définitivement. Certains de mes potes étaient sciés à l’idée de me voir militaire. D’autres connaissaient ma vie et savaient qu’un jour je devrais partir bon gré, mal gré. Et c’est avec les cheveux courts que je débarquais à Lille en ce mois d’août si chaud. Tous ceux qui avaient choisi cette date l’avaient fait en connaissance de leurs dates de rentrée scolaire. Pour ma part, cela faisait près de deux ans que je travaillais et le seul moment où je pouvais sciemment aller me pendre à un champignon, comme dirait Souchon, était le mois de vacances. Le premier jour, nous avons fait connaissance les uns des autres. « Tu viens d’où ? Qu’est ce que tu fais » ? Classique ! Puis nous avons vu le premier saut d’autres «prépas ». Là, le déclic fut fort pour nous tous. Pas celui de la vocation mais plutôt celui de l’appréhension et de l’exaltation. Nous n’avions qu’une envie : sauter. Mais nous avions aussi qu’une peur : sauter. L’inconnu. C’était cela le plus attirant pour tous les jeunes que nous étions. C’est de cette manière que l’encadrement avait choisie de nous rendre attentifs à tous les exercices et les cours. Le but recherché était atteint. Pas un de nous ne bronchait quand l’instructeur ouvrait la bouche. Après tout, n’était-ce pas lui qui connaissait toutes les clés de la réussite pour éviter le moindre accident ? Plus les jours passaient plus le grand moment serrait les tripes. Nous avons ainsi passé une semaine à apprendre ce qui allait être le grand frisson. Chaque geste, chaque situation avaient été étudiés dans le moindre détail et répétés une, dix, vingt fois. C’est par l’automatisme que nous allions être sûrs de ne rien oublier. Et le weekend à la maison ne se passa pas comme prévu. A la fête ou à la fille envisagée, j’avais préféré la concentration et la révision de tous les gestes appris. J’en fus quitte pour répéter en quelques minutes ce que j’avais appris en une semaine. Le lundi se fît attendre et quand il pointa le bout de son nez, c’est entre copains qu’il fut accueilli. J’avais déjà rejoint la caserne comme tous les autres «prépas » sous les regards envieux des bleus qui nous mataient. Ce lundi fut consacré à la révision de tous les gestes et surtout à la découverte du jeu de parachutes que nous allions endosser «pour de vrai ». Finis les harnais esseulés ou les jeux de pépins fictifs voués à l’exercice. Cette fois-ci, ils étaient bien réels. Les yeux immenses, la main fébrile et le ventre déjà noué, nous percevions ce sac pour découvrir ce qui allait nous maintenir en vie. Car après tout ce qui nous effrayait inconsciemment était là. Ce n’étaient pas une nouvelle paire de chaussures de sport qui nous permettrait de courir mieux, non, loin de là. C’était un grand morceau de tissu blanc qui allait nous maintenir en vie et nous ferait voyager de l’avion à la terre ferme. L’importance de cette chose résidait dans sa fonction. Le soir était arrivé vite et les affinités nous réunirent. Certains eurent beau raconter des histoires drôles ou des anecdotes toutes aussi piquantes, rien ne pouvait nous séparer de nos pensées qui n’étaient qu’une malgré le nombre : demain, le premier saut ! La nuit fut longue. Le moindre ronflement, le moindre moustique devenait l’excuse de notre insomnie. Je ne fus pas le seul aux toilettes ou au distributeur de boissons fraîches. Les excuses les plus inimaginables furent formulées. Et tant pis si personne n’y croyait. Et quand le jour recouvrit la terre de son manteau de lumière nous étions déjà tous prêts. Lavés, rasés de près, depuis déjà trop longtemps, certains avaient la sueur généreuse. Malgré l’heure pourtant tant attendue nous n’étions pas encore soulagés. Nous l’avions imaginé ainsi et il n’en fut rien. L’angoisse se faisait de plus en plus importante. En rangs serrés, au pas, la route vers le petit déjeuner n’était pas aussi joyeuse que d’accoutumer. Même les regards envieux des bleus incorporés la veille ne suffirent pas à notre pseudo sérénité. Dégluti sans la moindre envie, le chocolat pain beurre ne nous cala pas. Un poids de plus sur cet estomac qui n’en demandait pas tant. Il ne restait que quelques minutes pour terminer la toilette. Jamais une brosse à dents m’avait semblé aussi dure. Un arrachage de gencives plus tard, je me retrouvais avec tous mes camarades de fortune le cul posé sur les planches de bois d’un des camions de cette colonne qui nous emmenaient vers la base militaire quelque part dans la banlieue lilloise. Des coucous, des petits signes plus ou moins discrets de jolies filles et nous voilà arrivés sur une aire où un camion bâché nous attendait. Il était immense et semblait cacher un quelconque secret que nous n’allions pas tarder à découvrir. Les militaires qui nous encadraient formaient les groupes de saut. Et c’est à la deuxième rotation que je devais faire ce saut. Pipi, il fallait que j’aille faire pipi. Je devais avoir bu au moins dix litres pour avoir cette envie si forte, si intense. Un coin d’herbe, un bosquet, nous nous y sommes tous retrouvés sans exception. Les moniteurs largueurs riaient, ils n’avaient pas du déjeuner sinon ils seraient venus aussi pour ce pipi matinal. L’attente commençait. Qu’allait devenir ce vent qui retenait l’avion au sol ? Une heure, deux heures et enfin l’ordre d’aller percevoir ce «pépin » tomba. Tous en rang, groupe de saut après groupe de saut nous percevions notre jeu de parachutes au cul de ce camion imposant qui dévoila ses secrets. Une quantité incommensurable de parachutes divers. J’étais comme mes camarades du groupe fier d’exhiber ce gros sac à ceux qui faisaient encore la queue pour percevoir. Dans un ordre bien défini, nous nous sommes installés pour vérifier ce qui allait nous soutenir. Une fois, deux fois, toujours avec autant de minutie et selon les règles strictes que nous avions si bien apprises. Régler les sangles du harnais était simple à faire mais c’était comme un point de non-retour qui venait d’être franchi. Ce harnais était maintenant ajusté à mon corps. C’était pour moi et pour personne d’autre. J’étais le seul qui allait l’enfiler. Pas comme ces harnais d’instruction que l’on se refile exercice après exercice. Celui-là était pour moi, à moi. C’est ensemble que nous allions descendre. Une fois terminés, les essais laissaient place à l’attente. Sept, six mètres seconde, il fallait que le vent fléchisse encore. Re-pipi, les gouttes qui s’évacuèrent semblaient être si importantes. Et pourtant, au nombre de trois elles m’avaient donné l’impression de ne pas avoir fait depuis deux jours. Nouvelle prévision météo : le vent tombe. « On s’équipe, c’est parti ! » Tels furent les ordres. Tout le monde courait, comme si le feu avait été déclaré. Gulp ! J’enfilais mon harnais et une nouvelle envie me brûlait le ventre. Le pépin sur le dos, je courrais vers ce bosquet qui accueillit mes deux gouttes libératrices. J’avais dû perdre du temps, mais je n’étais pas le seul à être allé vers ce bosquet, ouf ! Quatre sangles et un clip plus loin j’étais prêt. Mon cœur battait si fort. Voulait-il s’extraire de ma poitrine ? Avait-il peur de sauter en parachute ? Simplement voulait-il se faire une place entre ces deux parachutes peut-être trop serrés ? J’avais fait comme l’instructeur m’avait appris. Tout était bien serré, mais pas trop. J’avais même fait attention à positionner mes testicules pour qu’elles ne remontent pas dès l’ouverture brutale de cette corolle blanche. Dans les rangs, les sourires revenaient plus sincères. J’avais à tout hasard acheté un appareil photo jetable. Quelle aubaine ! J’ai fait quelques prises avant de m’équiper et quand l’appareil approcha pour embarquer le premier groupe. Il brillait sous le soleil. Son habit d’argent nous offrait le reflet du ciel bleu. Cet avion que nous avions vu tant de fois dans le ciel semblait irréel. Il était merveilleux. Chacun de nous avait la mâchoire basse. Le rêve devenait réalité. Le premier groupe s’engouffra dans cet avion mythique, Un Nord Atlas. Pourquoi mettaient-ils tous le doigt sur la carlingue ? Etait-ce pour conjurer le mauvais sort ? L’avion gronda une fois puis une seconde fois avant de s’éloigner vers la piste. La tension était immense, comme l’envie d’être déjà à l’intérieur. Calé entre deux de mes camarades de fortune, j’étais assis dans l’herbe qui sentait bon la rosée. Mon imagination allait bon train au fur et à mesure que ma gorge me serrait. Pour moi comme pour d’autres, cela allait être mon baptême de l’air. Le bruit du moteur s’amplifia jusqu’à nous assourdir. Quelques secondes et l’avion apparu au bout de la piste, s’envolant vers une zone encore inconnue pour nous. Il laissa derrière lui cette odeur âpre du kérosène brûlé qui emplît chaque alvéole de nos poumons. Ainsi, les souvenirs ne seraient pas qu’une image. De longues minutes passèrent et chacun d’entre nous ne savait s’il devait rire ou se taire. Le ventre nous brûlait encore et nous pûmes une nouvelle fois non sans mal retourner faire le pipi de la peur. Car après tout, c’était cela qui nous tiraillait tant. « Là ! Il arrive » Tous les yeux étaient rivés sur l’horizon. Des bras tendus, des doigts pointés, mais tous regardaient le point qui grossissait à vue d’œil. Jusqu’à devenir l’avion que nous attendions tous. Après son atterrissage il s’approcha de l’aire où nous étions. Toujours aussi majestueux, il avait depuis le matin même perdu ses portes qui avaient laissé place à deux plaies béantes de chaque côté de la carlingue. Ces trous énormes par lesquels nous allions sauter grossissaient tout autant que l’avion. Un technicien approcha l’échelle. Ma gorge était encore plus serrée. Pourvu que mon corps me laisse encore respirer pour profiter de ces moments inouïs. Pour pouvoir sauter en deuxième position, je devais monter avant dernier. Le largueur portait un minuscule parachute et un casque tout aussi petit. Mais son charisme attirait les regards. Il fallait profiter de ce moment pour admirer cet homme qui avait tant de sauts à son actif. Et pourtant nous avions la même envie de lui poser mille et une questions. Avec un sourire, il nous demanda d’appuyer sur la carlingue en montant dans l’avion pour comprendre que l’épaisseur de celle-ci était microscopique. Mon doigt s’enfonça avec une telle aisance dans ce miroir métallique qu’un instant j’ai cru que j’allais le transpercer. Toujours avec ce même sourire, il nous positionna sur les sièges de toile et quatre d’entre nous s’assirent au beau milieu de l’avion. Il fit signe au pilote qui poussa les gaz une première puis une seconde fois. L’avion trembla et avança prudemment jusqu’à sa position en bout de piste. Mon regard allait d’yeux en yeux. Je ne savais pas ce que je cherchais mais je scrutais tout. Je voulais tout imprimer en moi. L’avion poussa ses moteurs si fort que je crûs alors qu’il allait les perdre. Le bruit était si fort si intense. Les tremblements s’accroissaient jusqu’à secouer notre propre carcasse. Mes os étaient remués comme s’ils étaient dans un sac poubelle. Le bruit se faisait de plus en plus assourdissant, les tremblements s’amplifiaient. Allions nous tomber sur la piste ? Avant que l’imagination ne réponde à cette question, les freins furent lâchés et l’avion commença à prendre de la vitesse. La piste défilait. Tous les regards étaient dirigés vers les portes. Les pointillés de la piste défilaient si vite que bientôt ils ne firent qu’une ligne blanche dont l’avion divorça sans prévenir. Je tournais vivement les yeux au travers des hublots pour regarder la terre s’éloigner de moi. Ca y était, j’effectuais mon premier vol, mon baptême de l’air. Mon cœur battait encore plus fort. Je ne le croyais pas capable de battre si vite. Un vrai roulement de tambour. Je vis les sourires apparaître sur tous les visages. Même cette odeur pesante n’arracha pas le moindre rictus. Chaque seconde semblait durer une éternité. La vue était magnifique. J’ai même pu sortir mon appareil photo et prendre cet homme se penchant au dehors comme n’importe qui l’aurait fait à sa fenêtre de chambre. Il n’était même pas attaché. La vitesse de l’avion marquait son visage. Sa peau fuyait vers les oreilles par vagues. C’était tout simplement impressionnant. Le soleil illuminait la partie de son corps qui se trouvait dehors. Il regardait la ville, les maisons et les routes si petites. Sauter sur une maquette de playmobil ? L’autre partie de lui-même était restée calme, dans l’ombre, en sécurité dans l’avion. Il se pencha un peu plus et repéra ce qu’il devait chercher depuis de si longues minutes. Le regard vif, il se retourna. « Debout, accrochez ! » L’ordre fut net, cinglant. La lumière rouge s’alluma. Les clics marquèrent le temps et couvrirent même le bruit du moteur un bref instant. Chacun vérifiait si cette «s.o.a » était bien attachée. Je la faisais glisser sur le câble qui courait sur toute la longueur de l’avion. Ainsi je m’assurais du bon fonctionnement du crochet. Mais c’était surtout une façon de me rassurer. Car laisser sa vie dépendre d’un matériel quelconque n’était pas dans mes habitudes. Mon esprit logique et mon imagination avaient tendance à s’embrouiller quand ils se rencontraient parfois. Cette fois-ci, je ne laissais aucune part à l’imagination. Tout était réglé avec minutie. L’automatisme et la rigueur étaient de mise. Comme pour le largueur qui allait et revenait dans l’avion en vérifiant chacun d’entre nous ! Il le fit une fois à l’aller puis une seconde fois en regagnant sa place. C’était un professionnel hors pair derrière un sourire qui venait de grandir quand il vît le pilote lui faire signe. La zone de saut était toute proche. Les moteurs de l’avion toussèrent, crachèrent et la puissance tomba comme pour une panne d’essence. Tous les regards se croisèrent en une fraction de seconde. Cela semblait irréel. L’avion chuta de deux cents mètres sans crier gare. L’affolement était sur tous les visages. Que fallait-il faire ? Sauter de suite sans ordre ? Sauver sa peau peut-être. Lui nous scrutait sans mot dire. Son sourire n’avait pas cligné une seule fois. La pâleur avait terni nos visages. Pour certains la peur, la frayeur voire même la terreur semblait envahir nos sens. Les doigts s’étaient crispés sur cette sangle qui nous rattachait à l’avion qu’il fallait quitter de suite. Il fallait sauter pour échapper au crash. Nos cœurs voulaient aussi quitter cet endroit. Puis les moteurs reprirent de la puissance et modérèrent cette ardeur à vouloir fuir au plus vite. Lui fît un pas et nous précisa qu’il était interdit à l’avion de voler sous une certaine hauteur au dessus des villes. La zone de saut se trouvant juste en périphérie, il lui fallait chuter pour se mettre à la bonne hauteur pour larguer. Puis il rît. Le soulagement se vît sur chacun d’entre nous, marquant nos visages à l’extrême. Une envie de faire pipi se fît sentir. Encore ? Je me retins laissant ma vessie brûler dans mes entrailles. Le sikki fût approché de la porte et balancé quand simultanément la lumière verte et la sonnerie se mirent en marche. Ce fut assourdissant, impressionnant. Par la porte et par les hublots, une tâche blanche était apparue. L’avion se pencha de côté et vira longuement, laissant au mannequin de cent kilos le temps d’atterrir. Cela permettait au pilote de corriger sa trajectoire pour larguer sans que chacun d’entre nous ne rate la zone. Une aile baissa et l’autre se releva. Ainsi rétabli, l’avion était en position pour nous jeter dehors. « En position ! » Le premier d’un geste précis se plaça à la porte. J’enviais la place qu’il tenait. Etre le premier était réservé aux aides moniteurs, anciens prépas qui, volontairement reviennent pour une semaine supplémentaire et servir les instructeurs. Le remerciement était de taille. La place de premier pour sauter. Un pied à cheval entre l’avion et le vide, les mains de part et d’autre de l’ouverture et admirer la paysage défilant à plus de deux cents kilomètres heure. « Je serai à sa place ». Il fallait que je prenne sa place tôt ou tard. Pour l’heure la lumière était toujours rouge et le sourire du largueur avait laissé place à la rigueur. La sonnerie et la lumière verte déclarèrent la guerre au calme précaire qui régnait dans l’avion. Le premier disparut aussitôt et mes jambes m’amenèrent près du vide. Mes mains accrochèrent la porte. Ma jambe restée en arrière se propulsa vers l’avant entraînant mon corps et mon esprit dans le vide. La chute fut à la fois longue et rapide. Je n’ai même pas eu le temps de compter les fameux trois cent trente et un, trois cent trente deux… Je vis passer le sol puis le ciel, puis le sol à nouveau sans pouvoir contrôler mon regard. Je ne faisais que laisser passer les images devant mes yeux. La claque que je pris à la sortie de l’avion fît de moi un pantin. Passer de zéro à plus de deux cents kilomètres heure en un pas a remué un tantinet soit peu ma carcasse. Un bruit de voile qui claque au vent se fît brusque. Puis ce fut le silence. Plus rien ! Étais-je devenu sourd ? Alors que je tournais sur moi-même une fois, puis deux, le silence engourdissait mon esprit. « Que se passe-t-il ? » Je me stabilisais et découvrais en premier réflexe cette corolle magnifique, superbe, immense juste au dessus de moi. Elle était là, me recouvrant de son immaculée, filtrant les rayons du soleil comme pour me protéger. Mon parachute s’était ouvert. Sans contrôle aucun, un rire hystérique sortît de mes entrailles. Il emplît le ciel et rompît le silence. Je n’ai pu à cet instant contrôler ce qui m’arrivait. J’avais pourtant tant de choses à faire avant d’atterrir. Mais non, je riais à m’en faire mal au ventre. Combien de temps cela a-t-il duré ? Je ne puis le dire, mais c’était fantastique, irréel. Mon corps se lâchait. Je ne sentais plus mes jambes qui pendaient pourtant en-dessous. Mon regard se posait sur tous ces parachutes ouverts en ligne à des hauteurs différentes. L’avion avait disparu, son bruit n’était plus qu’un souvenir. Cette liberté qui m’envahît fut révélatrice. J’étais heureux et je compris combien c’était important. Les fesses calées dans mon harnais, je repris du poil de la bête et fis les gestes qui s’enchaînaient automatiquement dans un ordre précis. Ces fils qui relient la voile au harnais, les suspentes étaient toutes là. Aucune d’entre elles n’étaient passées par dessus la voilure ou bien s’étaient arrachées après la violence du choc à l’ouverture. Elles tenaient bon. Mes testicules bien positionnés entre les sangles avaient réussi à éviter tout choc. Tant mieux, je les avais oublié celles-là. Aucun de mes camarades ne s’approchait trop près de moi. Tout était parfait. Il ne me restait plus qu’à trouver la direction du vent en fixant un point sur la terre ferme. Non, pas cette voiture ni cette vache. Comme on m’avait si bien appris, je pris une maison et ne la quittait plus durant quelques instants. C’est par-là que je me déplaçais. Ainsi sûr je calculais la position avec laquelle j’allais me poser sur le sol. Ainsi j’avais tout fait. Il ne me restait plus qu’à profiter comme l’instructeur nous avait dit. « Les gars, une fois que vous avez tout vérifié, profitez de la vue, la sensation est sublime ». Et il avait raison, comme à chaque fois qu’il nous avait appris quelque chose. C’était véritablement sublime. Pas une carte postale, pas une vue d’avion, non. Un paysage en 3D, dans lequel mon cœur battait à tout rompre. C’était le seul bruit que mes oreilles engourdies purent distinguer. La liberté. Ne la détaillons pas, j’étais libre tout simplement. Le sol s’approchait inexorablement. Il me fallait reprendre mes esprits pour enfin m’apercevoir qu’il était temps de prendre la position adéquate pour poser mon derrière sans trop de mal. Cette position tant de fois répétée, la tête, les coudes, les fesses bleuies par ces exercices, les genoux puis enfin les pieds serrés. Le sol approchait vite. On m’avait bien dit qu’il allait arriver vite, mais là c’était plus que prévu. « Aïe, je sens que le choc va être brutal ! ». Et il le fut. J’étais censé arrivé avec les pieds en premier, puis les fesses, le dos et enfin l’épaule opposée à la fesse qui devait amortir le choc. On appelle cela un roulé boulé. J’étais pourtant bien préparé mais rien de ce que j’avais appris ne se passa comme prévu. A l’exception des pieds et des genoux qui restèrent joints impeccablement. Le reste du corps se vautra lamentablement dans l’herbe qui avait eu la bonne idée d’être assez dense à cet endroit précis. J’arrivai tel un gros sac pourvu de deux rangers et d’un casque. Il faut souffrir pour être beau, dit-on. Le choc fut à la hauteur de la beauté de cette descente. J’étais meurtri de toute part, et plus particulièrement à l’endroit le plus charnu de mon anatomie. Les fesses et la tête engourdies pour des raisons différentes je me hâtais de plier sommairement mon parachute pour rejoindre le point de ralliement que je n’avais pas oublié d’observer de là-haut. Il fallait profiter des bonnes conditions météo pour effectuer le deuxième saut. Une fois sur place, l’attroupement ressemblait plus à une basse-cour qu’à un groupe de saut. Les instructeurs qui avaient sauté en dernier pour éventuellement « aider » ceux qui auraient eu un léger empêchement, nous laissaient piailler d’exaltation. N’était-ce pas humain ? Aïe ! J’avais oublié que les sièges du camion étaient en bois. Mais avant d’aller percevoir un nouveau jeu de parachutes, il fallait aller manger. Sur le trajet nous avons croisé par deux fois l’avion qui emmenait nos camarades. L’envie d’être à leur place se faisait sentir. C’était dingue cette ambiguïté. Le ventre noué pour un bonheur aussi intense que court. Les groupes se succédaient à la cantine mais c’est au bar de la caserne que tous se retrouvèrent. Des sensations aux douleurs, chacun allait de son petit récit. La chute de l’avion tenait une bonne part des sensations avec l’ouverture du « pépin ». Après le premier saut, les termes des connaisseurs devaient être dans nos bouches. Non loin de là les bleus nous écoutaient et nous enviaient comme nous l’avions fait avant eux. Mon sourire jamais ne disparut. Il fallait que tout le monde sache que le bonheur avait gagné mon cœur. Un petit pas mais un grand pas pour mon humanité. Coup de sifflet et comme en un les groupes embarquèrent dans les camions. Laissant derrière nous les bleus qui rêvaient. Même trajet, mais cette fois-ci les sourires accompagnaient nos regards. Nos visages comme libérés rayonnaient. Nous ne sûmes pas de suite ce que voulais dire les paroles des largueurs quand ils annoncèrent que le plus dur restait à venir. En effet, si la perception se fit dans la bonne humeur, les envies de pipi se firent plus importantes. Pourquoi ? Puisque nous savions déjà ce qui allait se passer. Et c'était là le hic. Nos esprits n’avaient pas oublié les moments d’intense peur puis de soulagement qu’ils avaient subi. Les brûlures au ventre se succédèrent si rapidement. Et quand l’avion embarqua le premier groupe, les gorges se serrèrent plus intensément que le matin. Quand enfin l’avion vînt nous chercher, tous les regards étaient perdus dans le ciel. Que se passa-t-il si soudainement ? Ma gorge était serrée, la salive inexistante. Le trajet pourtant identique à l’autre fut horriblement long et tendu. Le « debout, accrochez » fut brutal. Mes jambes n’arrivaient même pas à me soutenir. Que se passait-il ? Pourquoi fallait-il que je m’accroche à cette sangle de toutes mes forces ? Les vérifications se firent en silence. Les moteurs assourdissant s’étaient quelque peu estompés dans ma tête. Le largueur passa en revue chacun d’entre nous et comprît à mon regard toute la frayeur qui m’envahissait. La main sur l’épaule, il approcha sa bouche de mon oreille et me dît : « C’est normal la deuxième fois, après ce sera de la rigolade ». Ah ! Ce que j’aurais aimé être à la troisième fois… Je n’en pouvais plus, mes jambes avaient disparu, mes bras me lâchaient. Je n’entendis même pas l’ordre quand je vis l’aide moniteur se mettre en position. La sonnerie hurla, moi aussi. Je jetai la sangle de toutes mes forces et ai sauté dans le vide sans me soucier des pas à faire. La chute, le choc, l’ouverture. Ouf ! C’était terminé, le plus dur était passé. La descente fut tout aussi belle que la première même si les sensations furent différentes. L’arrivée fut moins brutale. Mes fesses avaient-elles enregistré la dure rencontre avec le sol, le matin ? Mes jambes, inexistantes dans l’avion avaient repris goût à la vie lors de la descente et m’emmenaient vers ce point où tous se dirigeaient. Parmi les piaillements, je distinguais des récits similaires à mes sensations. Il avait dit juste. C’est normal, la deuxième fois. Je n’avais pas coupé à la réaction humaine. Pour le troisième et le quatrième saut, demain ce serait différent et cela le fut. Et quand à la fin de ce mercredi où tous sans exception nous avons reçu notre diplôme, je postulais pour un stage comme aide moniteur. Ma demande fut acceptée et la semaine suivante je me trouvais enfin face au vide pour quatre sauts. Quatre sauts de bonheur pur, intense. Une légère appréhension, mais rien en comparaison à la terreur que je voyais dans l’avion derrière moi. Derrière moi!

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Message le Lun 2 Mar 2015 - 16:29 par Béghin Bernard

Bien ce récit très précis et......assez intime pour certains détails et pourtant réels.
Quel dommage pour vous de n'avoir pu profiter de la première place au premier saut, ( ce dont j'ai pu bénéficier) car c'est vraiment un régal de sensation "genre découverte" et avec effet stimulant pour certains septiques, qui aiment suivre l'exemple de certains intrépides.

Ceci dit pascalgilbert17, vous entrez bien dans ce forum et je vous en remercie .

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Message le Lun 2 Mar 2015 - 18:03 par pascalgilbert17

Cher Bernard, je me ferai un plaisir de poster des photos de ce premier saut (et d'autres) dès que je connaîtrai le processus exact. Amitiés.

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Message le Jeu 5 Mar 2015 - 9:42 par charly71

hou ! là, là ! quel récit, quel précision dans les souvenirs émotionnels ...
merci de nous en faire profiter.
Les miens sont plus diffus, c'était en 54 ...

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Message le Jeu 5 Mar 2015 - 10:39 par pascalgilbert17

Effectivement, je comprends que les souvenirs s'estompent. Mais c'est pour cela que le les ai écrits tant que mes neurones le voulaient... J'ai écris à une période où les feuilles s'enchaînaient très vite. J'ai d'autres récits et d'autres photos à partager. Amitiés

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Message le Dim 8 Mar 2015 - 12:31 par BRIOCHIN

super texte, félicitations

yohann

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