LES CAMPS PARACHUTISTES

un 28 novembre en Indochine

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un 28 novembre en Indochine

Message par LACITA le Lun 28 Nov 2016 - 11:09

Saïgon le Mercredi 28 Novembre


...je reprends ma lettre aujourd'hui, il y a 3 jours que nous avons débarqué et je puis vous donner quelques détails sur la situation. Elle n'est pas ce que les journaux disent. Donc, depuis le Cap Saint Jacques, nous avons remonté en bateau la rivière Song-Nai qui arrose Saïgon. C'est une rivière toujours boueuse à cause de l'eau terreuse qui lui arrive des rizières. Saïgon se trouve à une soixantaine de kilomètres de la côte. C'est une belle ville européenne, mais qui a souffert de 5 ans de guerre et du manque d'entretien. Arrivés Dimanche soir devant les docks de Saïgon, nous avons débarqué le Lundi matin. Les uns faisaient le déchargement, tandis que les autres, parmi lesquels j'étais, défilaient à travers la ville devant le Général Leclerc. C'était un défilé simple mais émouvant au milieu des français d'Indochine qui applaudissaient au passage des fanions de chaque unité. Tout de suite après, nous sommes venus à nos cantonnements à 2 kms de Saïgon, sur la paroisse de Giadinh. C'est une paroisse de 6000 habitants, tous annamites dont 2000 sont chrétiens. Le curé lui-même est un prêtre annamite qui nous a très bien reçus en nous offrant de l'eau et des gâteaux annamites ainsi que des bananes. L'aumônerie divisionnaire est installée chez lui. L'église est grande et belle. Elle est fréquentée par les fidèles plus que l'église des Gets.

Nous sommes logés dans un groupe de maisons européennes n'ayant qu'un rez-de-chaussée et dépourvues de portes et de fenêtres. Il n'y en a pas besoin ici, il fait assez chaud comme en été chez nous. Tout autour de nous, perdues au milieu de la verdure et des arbres: bananiers , cocotiers, palmiers, bambous etc. La brousse enfin, c'est une multitude de petites baraques indigènes fourmillant de gosses. Je puis difficilement vous donner une idée de ces habitations perdues au milieu de la végétation, ici. On ne peut avoir de vue d'ensemble. On prend un petit sentier qui nous conduit à travers une espèce de forêt vierge et tout d'un coup vous tombez sur un groupe de baraques construites en bambous et en feuilles. On se perdrait vite et ce n'est pas le moment.

Je me suis déjà bien promené sur le marché grouillant d'indigènes. Cela me porterait trop loin de décrire tout ce qu'on peut remarquer: les marchandises, les marchands qui sont uniquement des femmes, le bruit ( on dirait un coassement de grenouilles ) la misère, les odeurs. Je voudrais bien que Marthe voie la viande couverte de mouches à merde. C'est appétissant. Les 2 premiers jours, nous aurions eu faim sans nos cigarettes anglaises dont nous touchons un paquet de 10 par jour. Ce paquet vaut plus de 50 frs, mais surtout nous échangeons ces paquets: une trentaine de bananes contre 1 paquet. Ca peut aller. Pour des cigarettes en ville, nous pouvons avoir n'importe quoi: de bons souliers pour 8 paquets. Il n'y a pas qu'en France qu'on aime le tabac. ( Pour moi j'ai toujours le loisir de fumer ma vieille pipe ).

Je passe maintenant à la situation militaire. Ici, à Saïgon, il y a se tout: des Anglais qui ne font rien. Ils se contentent de placer des sentinelles pour leur sécurité. Ils ne veulent peut-être pas prendre l'Indochine pour eux et veulent nous aider de leur ravitaillement afin que l'Indépendance Annamite ne soit pas un exemple pour les peuples Hindous. Il y a aussi de nombreux japonais qui circulent en armes et en camions à travers la ville dont ils assurent encore l'ordre et qui nous font de grands sourires avec le salut militaire. Il y en a des braves qui sont tombés pour protéger les français. Mais il y a aussi des salopards qui passent des armes aux insurgés et qui sont prêts à prendre le maquis. Tous seront bientôt désarmés. Nos troupes arrivent en masse et nous-mêmes nous allons toucher des fusils japonais. Je regrette bien mon revolver qui ne fait rien chez nous et qui, ici, serait un bon compagnon. En somme, nous ne tenons que Saïgon. Il n'y a aucun front comme en Alsace ou en Allemagne, mais l'ennemi est partout et nous nous tenons sérieusement sur nos gardes. Il y a de nombreuses sentinelles la nuit où pas mal de coups de feu sont tirés. Vous comprenez que le pays offre des possibilités extraordinaires au maquis.

Nous avons aussi un bataillon engagé au Nord à Nha trang ( vous trouverez une carte d'Indochine pour voir un peu où nous nous trouvons ). Ce bataillon n'a aucune liaison avec nous par terre. Les quelques blessés qu'il a eu ont été évacués à l'hôpital de Saïgon par avion. Je crois que, bientôt, nous allons aller à une soixantaine de kilomètres. ( Douze heures de péniche: ce serait Mytho ). Le Viet-Minh est partout. Toute l'Indochine est Viet-Minh ou est obligée d'être Viet-Minh, car les partisans menacent de mort tous les récalcitrants. Le travail a cessé ici parce que le Viet-Minh a menacé de mort ceux qui travaillent. Les catholiques surtout sont en danger, car catholique égal, français. Si quelqu'un porte une médaille ou un chapelet il est soupçonné de sympathie pour la France et abattu. Le curé annamite, ici, a été menacé de mort, il a couché assez longtemps dans son clocher, prêt à sonner la cloche pour appeler au secours au cas où il y aurait eu quelque chose. C'est un exemple entre beaucoup.

Il faudrait un grand nombre de français pour occuper tous les postes et pourchasser les plus grands partisans du Viet-Minh et le petit peuple qui a peur reviendrait bien vite au calme. Nous avons ordre d'abattre immédiatement tout homme pris les armes à la main.

Pour moi, tout va donc très bien. D'ici 15 jours, je serai à l'aumônerie à faire un travail intéressant avec possibilité de vivre au maximum cette vie si attrayante de la colonie et de connaître à fond une bonne partie de l'Extrême-Orient. La nuit, je couche sous ma moustiquaire, c'est nécessaire ici. Jusqu'à ce moment, je n'ai encore eu aucune piqûre.

Je reprends encore ma lettre ce soir. Je suis là avec 4 ou 5 camarades. On blague un peu autour de la bougie. Il fait nuit noire. A 50 mètres derrière moi, la brousse avec le crissement extraordinaire des milliers de cigales et autres insectes. Il fait bon, dans un moment j'irai m'étendre sur ma couverture. J'ai encore une petite idée à vous donner. Cet après-midi, je suis allé jusqu'à Saïgon voir un peu les missionnaires. J'en ai vu 5 ou 6 avec lesquels j'ai blagué un moment. Ils ont bon moral, malgré les évènements qu'ils ont eu avec les japonais et les annamites: 2 ont fait 1 et 2 mois de cage en osier d'où ils ne sortaient que pour les interrogatoires et pour être noyés jusqu'à évanouissement. Ils sont catégoriques sur une chose, ils traitent les annamites de fous et sont partisans qu'on emploie avec eux la manière forte. Lorsqu'on arrive, on a tendance à faire du sentiment en face de ces êtres aux apparences nonchalantes et molles. On n'arrive pas vite à pénétrer l'âme compliquée de ces orientaux. Sur ce point j'ai voulu m'informer un peu pour me fixer une ligne de conduite et dans les circonstances où nous sommes, je crois qu'il faut que nous fassions preuve d'esprit de décision. Ce sera le seul moyen d'éviter de grandes pertes et de conserver à la France la plus riche de ses colonies. En tout cas, ici, on voit de quelle manière les journaux sont informés de la question Indochinoise...

P.S. Les camarades me disent de noter le petit événement qui vient de se produire. Le copain de garde devant la guitoune où je suis, vient de tirer. Il prétend avoir vu quelque chose bouger et nous rigolons en lui disant qu'il a tiré sur une sauterelle, nous lui recommandons de ménager les munitions en même temps que de nous laisser dormir cette nuit. C'est un gosse qui est là. Il perd un peu son sang froid. Ce n'est pas grave.



extrait de " un Getois en Indochine"
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Re: un 28 novembre en Indochine

Message par charly71 le Mar 29 Nov 2016 - 10:20

merci Judge de la suite de ce récit qui sent vraiment le vécu, sans artifices
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