LES CAMPS PARACHUTISTES

Le décapité

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Le décapité

Message par coupole le Sam 21 Jan 2017 - 20:57

Situation du Japon en janvier 1945.

Janvier 1945. La situation du Japon n’est pas des plus favorables… Les Américains, après avoir reconquit les îles Mariannes, sont maintenant en train de reprendre les Philippines aux Japonais. Ils lancent également leurs avions bombarder le sud de l’Indochine, et notamment Saigon.

De leur côté, les Anglais envoient des parachutistes au Tonkin dans le but de désorganiser les postes japonais. Parmi ces soldats de l’Empire britannique, se trouvent des Français représentant le Gouvernement provisoire de la République (entre autres la Force 136) ; prélude à une force d’expédition française qui prévoit près de 60.000 hommes. Le général Blaizot est d’ailleurs envoyé à Ceylan, dans le but de discuter des modalités avec Lord Mountbatten.

Les îles japonaises, elles-mêmes, font l’objet de raids de la part de l’aviation américaine.

La situation agricole n’est pas favorable non plus. Les bombardements, l’économie de guerre qui désoriente les forces vives vers l’effort militaire, tout cela entraîne de mauvaises récoltes et des révoltes de la faim. Plusieurs milliers de Vietnamiens se trouvent en état de sous-nutrition. Les Japonais d’Indochine sont persuadés que les Alliés préparent un débarquement d’ampleur.

Ils ont laissé en place une administration française, favorable au régime de Vichy, donc pro-allemande. Nos soldats sont répartis dans des casernes installées partout sur le territoire indochinois. Mais ils sont peu nombreux : à peine 12.000 hommes, appuyés de 60.000 soldats « autochtones ».

Les Japonais ne sont pas vraiment plus nombreux : à peine 50.000 soldats. Il est temps pour eux d’intervenir s’ils ne veulent pas être débordés. L’Opération Mei est décidée.

L’Opération Mei.

Elle est d’autant plus décidée que l’aviation américaine fait bombarder Tokyo par 300 B-29, faisant en deux jours, près de 100.000 victimes.

Dans les premiers jours de mars 1945, les troupes japonaises sont déployées autour des garnisons françaises. Le 9 mars au soir, l’amiral Decoux, gouverneur général de l’Indochine reçoit l’ambassadeur japonais Matsumoto pour une réunion de routine. A 19 heures, l’ambassadeur présente un ultimatum exigeant que les troupes françaises passent immédiatement sous commandement japonais. Decoux essaie de gagner du temps, mais les premiers coups de feu éclatent dans Saigon.

L’Opération Mei est déclenchée. A 21 heures, les garnisons françaises, Decoux et ses adjoints sont mis aux arrêts. Entre 20 heures et 21 heures, les garnisons françaises sont attaquées par surprise par l’armée impériale japonaise. Plusieurs officiers administrateurs et officiers français sont exécutés : à Lang Son, le colonel Robert et le résident Auphelle, invités à dîner ce soir-là par leurs homologues japonais, sont arrêtés par surprise et décapités à coup de sabre, de même que le général Lemonnier qui refusait de donner l’ordre de capituler. A Thak Khek, l’administrateur Colin et l’inspecteur Grethen sont également tués.

A Dong Dang, le commandant Soulié est tué après avoir repoussé trois assauts ; le capitaine Anosse, qui a pris le commandement de la contre-attaque, tient trois jours et trois nuits mais doit cesser le feu également à court de munitions et sa garnison décimée. Les Japonais l’honorent de cet exploit puis le massacrent aussitôt ainsi que 400 prisonniers. A Hanoi, marsouins et tirailleurs de la citadelle tiennent vingt heures à un contre dix, menés par le capitaine Omessa, et repoussent trois assauts dont le dernier est qualifié de fait d’armes, mais qui finit par lâcher à court de munitions. Toujours à Hanoi, le capitaine Regnier est torturé et massacré pour avoir refusé la reddition.

Son adjoint, le lieutenant Damez, repousse pendant quatre-vingt-dix heures les Japonais en leur occasionnant de lourdes pertes et finit par s’enfuir en forçant les lignes japonaises, après avoir incendié le poste. Au quartier Balny, le lieutenant Roudier tient jusqu’à l’aube. On relève particulièrement le fait d’armes de la vingtaine d’hommes, artilleurs, et leurs trois sous-officiers, retranchés dans « La Légation ».

A Hué, le capitaine Bernard et le lieutenant Hamel résistent toute la nuit contre trois compagnies de Japonais équipés de blindés et d’artillerie. Le capitaine Bernard, blessé, est fait prisonnier et sera miraculeusement épargné. Il passera, comme des milliers de soldats et de civils français, le reste de la guerre en camp de concentration, sous le commandement japonais, puis Vietminh.

Sur les 34.000 Français métropolitains présents dans la région, plus 12.000 militaires d’origine métropolitaine, plus de 3.000 sont tués en moins de 48 heures. L’administration coloniale est détruite de fait. Les postes militaires français à travers tout l’Indochine (Annam, Tonkin, Cochinchine, Laos, Cambodge) sont touchés. Les troupes japonaises prennent notamment les citadelles d’Hanoi et de Lang Son et y massacrent les Européens et les troupes annamites, malgré les promesses faites en cas de reddition. Des camps de prisonniers sont créés pour y parquer civils et militaires. A Hanoi, les généraux Mordant et Georges Aymé commandent la résistance, mais celle-ci doit finalement capituler au bout de quelques heures.

Au Tonkin, le général Sabattier, méfiant, a transféré peu avant le coup de force son poste de commandement hors d’Hanoi, tout en mettant en garde son subordonné le général Alessandri. Tous deux dirigent une résistance de quelques milliers d’hommes. Une partie des troupes françaises est faite prisonnière, tandis que d’autres « prennent le maquis ». Les groupes français, dont la tête de chaque soldat est mise à prix, baptisés plus tard « colonne Alessandri », parviennent en Chine, où ils se mettent à la disposition de la Mission militaire française.

Fernand Cron.

Fernand Cron est téléphoniste au sein de la garnison de Dong Dang. Prisonnier, il est conduit comme beaucoup de ses compagnons d’armes, ainsi que des Annamites présents dans le camp, dans un entrepôt des douanes.

Georges Fleury, dans son ouvrage La guerre en Indochine, a raconté l’aventure de Fernand Cron : « A la nuit tombée, les Japonais font irruption dans le magasin. Ils obligent les prisonniers à se dénuder, même les femmes. Ils les entravent et les poussent à coups de crosse vers la route de Lang-Son.

Parvenus près de la mission japonaise, les prisonniers sont obligés de s’agenouiller au-dessus d’une fosse d’où s’évade la lourde puanteur des eaux sales de Dong Dang. Des porteurs de torches éclairent la scène. Des Japonais dégainent leurs sabres. Un ordre domine tous les bruits de la nuit. Les lames s’abattent dans des bruits mats. Des têtes tombent dans la fosse, toute de suite rejointes par des corps d’où jaillissent des flots de sang. Des bourreaux ont manqué leur coup. D’horribles plaintes montent de la tranchée. Les maladroits sautent dans le cloaque pour achever leurs victimes.

Un deuxième alignement de condamnés bascule dans le noir. Puis un troisième se met en place. Fernand Cron devance le coup de sabre d’une fraction de seconde. Il plonge sur le corps des suppliciés. La lame l’a entaillé de biais à hauteur des vertèbres cervicales. Derrière Cron, le soldat Bravaqui s’écroule en hurlant « Vive la France ! ». Comme il répète son cri de bravade, l’homme qui l’a sabré se laisse tomber sur lui pour terminer la besogne. Cron reçoit encore quelques corps mais contient à chaque choc ses cris de douleur.

Une fois le dernier condamné exécuté, les assassins descendent tous dans la fosse et lardent de coups de baïonnettes les corps emmêlés. Epargné, Fernand Cron décide de laisser passer du temps après le départ des brutes. Le sang de ses compagnons ruisselle sur lui. La large plaie de son cou irradie d’intolérable douleur chaque fois qu’il respire. Au bout de quelques temps, le miraculé s’enhardit à appeler un par un ses compagnons. Personne ne lui répond. Il est seul parmi le magma de chair, de boue et de sang dont il s’extirpe au prix d’efforts surhumains.

Le blessé à demi étêté rampe dans un boyau fétide, se redresse, tâte sou cou où il découvre une plaie large comme la main, reconnaît une piste menant à la montagne, rassemble ses dernières forces, prend sa tête à deux mains, la maintient bien droite et se lance à la course. Derrière lui, Dong Dang flambe. Cron court sans lâcher sa tête jusqu’à ce qu’il bute contre deux Tonkinois échappés du fort. L’un d’eux a le dos troué par deux coups de baïonnette. L’autre est indemne. Le trio parcourt encore cinq kilomètres et pénètre dans un village habité par des Thôs. Cron est à bout de forces. Ses bras mordus de crampes ne peuvent plus maintenir sa tête. Son menton tape sur sa poitrine étroite. Le tirailleur indemne s’aperçoit soudain de son état. Il pousse un cri d’horreur et s’enfuit à toutes jambes.

Fernand Cron perd conscience sitôt que des montagnards l’allongent sur un bat-flanc. Lorsqu’il émerge de sa torpeur douloureuse, il est lavé, vêtu à la tonkinoise, sou cou est pris dans une pâte brune. Les montagnards décident de le cacher dans une grotte avec son compagnon.

Quelques jours plus tard, alors que quelques défenseurs de Lang Son errent encore dans les montagnes calcaires proches de la frontière, le capitaine Michel, qui a échappé avec certains de ses hommes du 3e RTT, repère un paysan vietnamien. Il est tout petit, penché sur bâton de marche. Ce dernier suit les soldats français depuis quelques centaines de mètres. Sur leurs gardes, les hommes de Michel le laissent approcher. Le capitaine se rend compte qu’il est européen. Fernand Cron a les larmes aux yeux. Il parle difficilement et ne peut redresser sa tête penchée sur sa poitrine. Il se met à genoux devant Michel, place ses mains derrière son dos et, en articulant difficilement, répète à plusieurs reprises :

   C’est comme ça qu’ils m’ont fait…

L’officier donne à boire au miraculé. Un infirmier fait bouillir de l’eau afin de débarrasser son horrible plaie de la crasse miraculeuse dont les Thôs l’ont ointe. Et la marche vers la Chine reprend ».

Bien plus tard, de retour en France, Fernand Cron reprendra son métier et terminera sa vie du côté de Cognac, où il était viticulteur.





Sources :

Le Souvenir Français.
   Encyclopédies Universalis, Larousse, Wikipédia.
   Site de l’ANAI : Association Nationale des Anciens et des Amis de l’Indochine.
   Bulletins de l’ANAI.
   André Teulières, l’Indochine, guerre et paix, 1985.
   Georges Fleury, La guerre en Indochine, Perrin, 2000.
   Pierre Montagnon, La France coloniale, Pygmalion, 1990.
   Jacques Dalloz, La guerre d’Indochine, Seuil, 1987.
   Lucien Bodard, La guerre d’Indochine, Grasset, 1965.
   Jean Sainteny, Indochine 1945-1947, Amiot-Dumont, 1953.
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