LES CAMPS PARACHUTISTES

Samedi 12 août 1944, c'est une ville groggy qui s'éveille .................

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Samedi 12 août 1944, c'est une ville groggy qui s'éveille .................

Message par coupole le Ven 11 Aoû 2017 - 23:33

Samedi 12 août 1944, c'est une ville groggy qui s'éveille. La nuit a été blanche pour des Nantais pressentant l'imminence de l'événement, à la fois tant attendu et redouté comme peut l'être un accouchement, qui va enfin les débarrasser de l'occupant. Le silence a été déchiré à intervalles réguliers par de violentes explosions.

Les troupes allemandes, après quelques jours d'hésitation, ont finalement évacué la ville en profitant de l'obscurité. Les sapeurs de la Wehrmacht ont fait sauter les ponts l'un après l'autre. La Loire, dont les quais sont en partie effondrés, n'est plus qu'un immense cimetière de bateaux. Les Nantais savent les Américains à quelques kilomètres au nord, mais la ville reste tétanisée, à portée de fusil de l'armée allemande, campée sur la rive sud. Au nord, la Cité des ducs est entourée d'un champ de mines et d'un fossé antichar continus. Nantes, en partie détruite par les bombardements de l'automne 1943, n'est plus guère qu'une cité fantôme, peuplée de moins de 50 000 habitants.

Aux premières heures du jour, une poignée de jeunes résistants franchit le pont du Cens et prend la route de Rennes, à pied, pour établir le contact avec l'armée américaine, qu'elle trouvera stationnée à une dizaine de kilomètres, en milieu de matinée. En ville, c'est un tout jeune homme qui prend les choses en main : le capitaine Alain, Gilbert Grangeat pour l'état civil, 22 ans, employé des Ponts-et-Chaussées après avoir dû renoncer à intégrer Saint-Cyr-Coëtquidan à cause de la guerre, a été propulsé commandant de la place quelques jours plus tôt par les responsables de la Résistance. Après avoir dispersé ses maigres troupes, mal armées, aux points stratégiques de la ville, depuis son quartier général du Locquidy, le lycée où se regroupe le 5 e bataillon FFI (Forces françaises de l'intérieur), il se rend à l'hôtel de ville.
Le maire, Henry Orrion, nommé par Vichy en 1942, invite le jeune homme à présider la première réunion officielle dans Nantes libérée des troupes allemandes. Gilbert Grangeat décline l'invitation : il est le chef militaire de la place et ne souhaite pas se mêler des affaires civiles.
Mines.

Les choses se passent plus mal à la préfecture en début d'après-midi, alors que les Américains approchent, après avoir obtenu l'assurance des FFI que les entrées de la ville étaient déminées. Le préfet, Georges Gaudard, pétainiste notoire, refuse de prendre au sérieux la délégation de jeunes résistants qui se présente à lui. Un accord est toutefois trouvé, qui laisse au préfet l'administration du département "jusqu'à décision supérieure". Gilbert Grangeat a d'autres chats à fouetter que de batailler avec un fonctionnaire disqualifié qui sera déposé dans les jours suivants.

Il lui faut préparer l'arrivée des Américains et veiller au désamorçage du maximum d'engins explosifs, que les Allemands se sont fait un devoir d'éparpiller avant de quitter les lieux. Les FFI, qui s'activent dans l'ombre depuis une semaine, ont d'ailleurs réussi à empêcher la destruction de la centrale électrique de Chantenay, piégée par les Allemands. Mais la tâche est gigantesque et une première Jeep américaine saute sur une mine, en début d'après-midi, près du pont du Cens, au retour d'une mission de reconnaissance, provoquant la mort de deux soldats.

C'est à 16 h 30 que la 4e division blindée américaine s'engage enfin sur la route de Rennes et descend la rue Paul-Bellamy. Les Nantais ne cachent pas leur émotion, même si la présence des Allemands de l'autre côté du fleuve tempère leur enthousiasme. Le deuxième classe Michel Chauty, futur maire de la ville, alors agent de liaison auprès de l'armée américaine, se souvenait en 1984 de cette arrivée : "La ville était une montagne de ruines. Les gens étaient très heureux, mais ils ne manifestaient pas l'exubérance que nous avions connue en descendant la Normandie et l'Ille-et-Vilaine." De fait, les Nantais restent sur le qui-vive, les Allemands occupent encore la rive sud de la Loire - Rezé ne sera libérée que le 29 août - et les troupes d'occupation refluent de toutes parts sur la rive sud pour former ce qui va devenir la poche de Saint-Nazaire. Les Américains, qui ont subi de lourdes pertes à Lorient et à Brest, entrent dans Nantes avec prudence et envisagent de se retirer de la ville pour la nuit. Finalement, les FFI obtiennent le soutien d'une section d'infanterie pour épauler les Français face au pont de Pirmil.

"Nantes n'était pas un objectif immédiat pour les Américains, explique Dominique Bloyet, auteur de plusieurs ouvrages sur la période.Ils ont d'ailleurs bifurqué à l'est dans un premier temps, en direction d'Angers, repris le 10 août." Nantes semblait une place difficile à enlever en raison de la proximité de Saint-Nazaire, que les Allemands avaient érigé en sanctuaire. Les Américains envisageaient d'ailleurs de bombarder la ville avant de passer à l'offensive. C'est grâce à un autre jeune résistant, Max Eidem, dépêché le 4 août par Grangeat auprès de l'avant-garde alliée, stationnée à Derval, que ces bombardements ont été évités. Le 5e bataillon FFI, installé clandestinement dans un couvent dans le quartier de la Morhonnière, était en effet très actif à l'intérieur de la ville depuis plusieurs jours, même s'il était cruellement dépourvu d'armes."Ce n'est pas avec deux caisses de grenades, trois ou quatre fusils de guerre, dix fusils de chasse que l'on prend une ville, malgré l'enthousiasme et la foi", témoignera plus tard Gilbert Grangeat, disparu en 2004.
Tensions.
Gilbert Grangeat qui ne cache pas, dans un long mémoire laissé en 1999 et rendu public l'an dernier par Jean-Claude Terrière dans un passionnant ouvrage, "Nantes, ville libre", son désarroi après l'arrestation de son supérieur, René Terrière, tombé entre les mains de la Gestapo le 21 juillet. Mais les jeunes résistants, pour la plupart issus de l'administration des Mines et des Ponts-et-Chaussées, qui relèvent depuis des mois les plans des défenses allemandes pour les transmettre à Londres à l'aide de pigeons voyageurs, ne s'en activent pas moins. Ils désamorcent la nuit les charges explosives placées sous les quais, sous les ponts, pour tenter de sauver ce qui peut l'être avant l'arrivée des Américains.

Le dimanche matin, une affiche manuscrite est placardée dans les rues de Nantes et relayée par le quotidien Le Phare, autorisé à paraître une dernière fois. Elle témoigne de la tension qui règne en ville."A partir de ce jour, et jusqu'au moment où pourront fonctionner des organismes régulièrement constitués, les FFI prennent en main l'administration de la cité.(...)Tout acte de violence et de pillage, toute opération de justice individuelle seront réprimés avec une rigueur impitoyable." Grangeat, lui, est parti pour Châteaubriant dans la nuit recevoir les consignes des autorités provisoires. Mais la vie ne peut pas encore reprendre ses droits en raison de la proximité des Allemands, qui continuent à faire parler l'artillerie depuis la rive sud du fleuve.

Le mardi 15 août, Michel Debré, alias Jacquier, rejoint la préfecture en compagnie de Lucie Aubrac, représentante de l'Assemblée consultative provisoire d'Alger. Michel Debré s'autodésigne commissaire de la République pour pallier la vacance de l'autorité civile, annonce le rétablissement de la République et l'abrogation des lois de Vichy. Nantes est officiellement libérée.
Emissaire auprès des Américains

Marcel Jaunet a 92 ans aujourd'hui. Capitaine du 2e bureau FFI, il faisait partie de la délégation envoyée par Grangeat à la rencontre de la 4e division blindée américaine." Je suis parti à l'aube du 12 août avec une section d'une vingtaine d'hommes prendre contact avec la première unité américaine. Nous avons commencé par retirer les mines du pont du Cens, puis nous sommes partis à pied. Nous les avons trouvés du côté d'Héric, dans un champ à droite de la route, où ils avaient planté leurs tentes. Ils m'ont embarqué dans une Jeep à la rencontre d'un haut gradé avec son interprète. Inutile de vous dire que je me sentais tout petit, j'avais 23 ans. Je lui ai expliqué que les Allemands avaient quitté la ville et lui ai donné tous les renseignements en ma possession. On m'a ensuite confié à un capitaine canadien parlant français et j'ai pénétré avec lui en ville dans l'après-midi, dans sa Jeep. "
Le préfet est coincé dans les lignes allemandes

Jacques Noblet est sous-lieutenant FFI en août 1944 et membre de la défense passive. Aujourd'hui âgé de 92 ans, cet ancien élève de l'école d'hydrographie, devenu capitaine au long cours, se souvient d'un épisode mémorable quelques jours après la Libération.
C'est en effet lui qui est allé chercher le préfet pressenti par Michel Debré pour prendre en charge l'administration du département de Loire-Inférieure. Problème : Alex Vincent, ancien bâtonnier du barreau de Nantes, réside de l'autre côté de la Loire, à La Varenne, face au Cellier, sur la rive encore occupée par les Allemands.
" J'avais coupé en deux l'écrit de Michel Debré pour mieux le dissimuler dans les poignets de ma veste. J'ai passé la Loire en barque sous le château de Clermont avec l'aide de Français venus m'épauler. C'était en plein midi, il y avait un soleil terrible. Après être grimpé sur la rive sud, j'ai juste eu le temps de me dissimuler aux yeux de deux Allemands qui passaient à vélo. Je ne savais pas où habitait Vincent. Heureusement, il résidait tout près, comme on me l'a indiqué dans une petite boutique. J'ai sonné, lui ai transmis le message. Il s'est déguisé en pêcheur à la ligne et nous sommes partis. Le lendemain, il est revenu chercher sa famille. "
Première ville compagnon de la Libération

Première ville compagnon de la Libération, Nantes est cette année à l'honneur pour son action pendant la guerre.
Si la Seconde Guerre mondiale a commencé aux portes de la Chine et non pas en Europe, comme on le croit généralement, c'est en France, à quelques kilomètres de Nantes, autour du réduit allemand de la poche de Saint-Nazaire, que les derniers coups de feu de ce conflit ont été tirés, alors que de Paris à Washington et à Moscou on célébrait l'armistice depuis trois jours. Situation paradoxale dont une actualité récente réveille le souvenir.
C'est, en effet, un passage de témoin historique pour la ville de Nantes qui a eu lieu le 16 novembre 2012. Ce jour-là, dans la cour d'honneur des Invalides, face à deux oriflammes flottant sur le parvis de l'église Saint-Louis, l'une tricolore, l'autre verte bronze, frappée de l'épée et de la croix de Lorraine, emblèmes de l'ordre de la Libération, et en la présence doublement intéressée du Premier ministre et ancien maire, Jean-Marc Ayrault, le colonel Fred Moore, dernier chancelier de l'ordre créé par le général de Gaulle, a solennellement passé le flambeau de la Résistance au Conseil des quatre communes compagnons de la Libération : Nantes, Grenoble, Paris, Vassieux-en-Vercors et l'île de Sein. Une décision prise par la poignée de compagnons encore vivants, afin de pérenniser grâce à ces villes ou à ces bourgs, et avant que le dernier d'entre eux disparaisse, l'esprit de la lutte clandestine qui tous les a animés. Les hasards d'un système de présidence tournante ont fait que cette transmission revient d'abord à la première ville distinguée par le fondateur de la France libre dès le 11 novembre 1941 : Nantes," ville héroïque, selon la citation de l'époque, qui depuis le crime de la capitulation a opposé une résistance acharnée à toute forme de collaboration avec l'ennemi ".

Héroïque, en effet, face au drame des 48 otages exécutés en 1941 ; face à celui des 37 résistants fusillés en 1942 ; celui encore de ces tout jeunes gens abattus en juin 1944 au maquis de Saffré ; celui aussi des 1 500 victimes civiles des bombardements alliés de 1943. Héroïque, tout au long de la guerre, Nantes l'a été jusqu'au jour où elle s'est libérée, le 12 août 1944, grâce à l'audace d'un garçon de 22 ans, Gilbert Grangeat, le capitaine Alain dans la Résistance, qui a su profiter de la désorganisation des Allemands pour ouvrir sans trop de combats le chemin aux troupes américaines et mettre enfin pour les Nantais (alors que Saint-Nazaire attendra le 11 mai 1945) un terme aux années terribles de la pénurie et du malheur.




source le Point
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