LES CAMPS PARACHUTISTES

Henri Louis Honoré, comte d'Estiennes d'Orves

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30082017

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Henri Louis Honoré, comte d'Estiennes d'Orves





Le 30 août 1941, les Parisiens apprennent, par une affiche jaune bordée de noir placardée sur les murs, que la veille " Henri Louis Honoré, comte d'Estiennes d'Orves, Français, né le 5 juin 1901 à Verrières ", condamné à mort pour espionnage par le tribunal allemand, a été fusillé ainsi que Maurice Barlier et Jan Doornik.



D'Estienne d'Orves est issu d'une longue lignée nobiliaire : les d'Estienne, vieille famille d'origine provençale, côté paternel, et les Vilmorin, côté maternel, familles légitimistes attirées par le christianisme social.

Etudes et loisirs, répartis équitablement, trament une jeunesse heureuse : il passe son bac en 1917, prépare Polytechnique en 1921, sur fond de voyages en France et en Europe. A sa sortie de Polytechnique, en août 1923, où ses condisciples l'ont décrit comme un homme affable, un esprit curieux, spirituel, il décide de servir dans la Royale.

En octobre 1923, il est élève à bord de la Jeanne d'Arc. Ses embarquements successifs vont chaque fois l'emmener vers de nouveaux horizons : Du Brésil à la Chine, du Maroc à Bali, les escales sont pour lui autant d'occasions d'apprendre, de tenter de comprendre les hommes et leurs cultures.

En 1929, il s'est marié avec Eliane de Lorgeril, elle-même issue de la vieille noblesse bretonne. De cette union vont naître 5 enfants. 1939 : La guerre éclate. Le lieutenant de vaisseau d'Estienne d'Orves se trouve affecté sur le Duquesne, à l'état-major de la Force X qui, sous les ordres de l'amiral Godfroy, doit renforcer la flotte britannique de l'amiral Cunningham en Méditerranée orientale.

L'Armistice intervient alors que les Français sont à Alexandrie : un accord tacite entre les amiraux français et anglais évite l'affrontement entre les alliés de la veille, mais les bateaux français sont immobilisés. Cette inaction prévisible et la conscience de jouir encore d'une certaine liberté de manoeuvre vont conduire d'Estienne d'Orves à poursuivre le combat. Cette décision n'est pas sans déchirement : il sait qu'il devra laisser au loin sa famille, sa terre natale ; ses origines, son éducation, sa position militaire même, auraient pu l'inciter à rester dans le camp où vont se retrouver la majorité de ses amis. Pourtant, écrira-t-il, "En continuant la lutte, j'ai pensé que j'agissais conformément à nos traditions". Et, sous le pseudonyme de Château vieux (du nom de l'une de ses aïeules), il publie un communiqué de presse annonçant la création du 1er Groupe marin.


Au début de juillet 1940, d'Estienne d'Orves offre ses services au général Legentilhomme, commandant des troupes françaises à Djibouti, qui a annoncé son intention de repousser l'Armistice et d'entraîner avec lui la colonie. Avec quelques autres officiers et marins, il gagne Suez où il rencontre le colonel de Larminat qui vient de passer à la France Libre. Le 23 juillet, il débarque de l'Antenor à Aden pour apprendre que Legentilhomme a échoué dans son projet. D'Estienne d'Orves décide alors de rejoindre la Grande-Bretagne où des bâtiments français attendent des équipages.

Embarqués le 2 août 1940 sur un vieux cargo armé, le Jehangir, d'Estienne d'Orves et ses compagnons arrivent à Londres fin septembre à bord d'un paquebot, l'Arundel Castle, après une équipée le long des côtes africaines.

Il n'aura jamais la satisfaction de reprendre la mer sur une passerelle de commandement : le réarmement des bateaux se fait en effet très lentement et, de plus, il s'avère être l'un des seuls officiers des Forces Navales Françaises Libres à avoir fait l'école de guerre. Le 1er octobre 1940, il est promu capitaine de corvette ; il se voit donc affecté au 2ème Bureau de l'état-major. La tâche primordiale du service de renseignements de la France Libre vise bien sûr le pays occupé : connaître le mouvement des troupes ennemies, l'emplacement des aérodromes, les positions des batteries ...

Plusieurs missions ont déjà été envoyées dans ce but sur les côtes françaises. Devenu l'adjoint du colonel Passy, chef du B.C.R.A, d'Estienne d'Orves jette les bases d'un réseau, "Nemrod". Le 6 septembre 1940, Maurice Barlier est le premier agent à gagner la France ; Jan Doornick le suit le 1er octobre.

Mais d'Estienne d'Orves veut bientôt aller lui-même sur place pour coordonner l'action de ses hommes, nouer les contacts indispensables, recruter d'autres agents. C'est à ce moment qu'il prend la tête du service, Passy étant appelé temporairement à d'autres fonctions. Etait-il prudent d'envoyer déjà en France occupée le chef des services secrets ? Passy doute même qu'au fond, cet homme foncièrement droit, d'une nature confiante, soit fait pour l'action clandestine. Mais le général de Gaulle donne son accord : Le 21 décembre 1940, le chalutier " la Marie-Louise" part de Newlyn, en Cornouailles, avec à son bord d'Estienne d'Orves - devenu "Jean-Pierre" - et un jeune radio alsacien, Alfred Geissler dit "Marty", qui débarquent le soir même non loin de la Pointe du Raz, avant d'être hébergés à Chantenay, près de Nantes. Des contacts sont pris avec les membres de "Nemrod", à Lorient, à Nantes. Le 25 décembre, la première liaison radio entre la France occupée et Londres est établie. Barlier est chargé de prospecter la région bordelaise, d'Estienne d'Orves s'occupant du Nord et de la région parisienne. Le 27 décembre, ce dernier est à Paris où il rencontre des pionniers de la Résistance.

De Bretagne, "Marty" envoie régulièrement d'importants messages vers Londres. Il se montre toutefois curieusement buveur et bavard. "Jean-Pierre", de retour à Nantes le 19 janvier 1941, décide de le ramener avec lui en Angleterre.
Mais "Marty", fils d'un Alsacien pro-nazi, germanophile lui-même, aurait déjà contacté ce même jour le contre-espionnage allemand, donnant les noms des 34 membres du réseau. De fait, les arrestations se succèdent - d' Estienne d'Orves est arrêté dans la nuit du 21 au 22 janvier - alors que "Marty" émet jusqu'en février de faux messages vers Londres. Les prisonniers sont successivement transférés à Nantes -où ils subissent les premiers interrogatoires - à Angers, à Paris et à Berlin, avant d'être à nouveau incarcérés à Paris, le 26 février, dans la prison du Cherche-Midi.

Le 13 mai 1941 commence son procès et celui de 26 de ses compagnons. Il durera 12 jours. D'Estienne d'Orves couvre ses co-détenus. Les juges militaires vont prononcer 9 sentences de mort et des peines de prison, après avoir, fait notable, rendu hommage à l'adversaire. Des recours en grâce sont déposés.

Le sursis dont va bénéficier notamment d'Estienne d'Orves est diversement expliqué : certains y voient le désir de Von Stülpnagel, le commandant militaire en France, d'attendre une occasion spectaculaire pour frapper les esprits ; d'autres rappellent que la condamnation provoqua une forte émotion dans la marine, à Londres mais aussi à Vichy, au point que l'amiral Darlan intervint auprès des autorités allemandes.


Dans la prison du Cherche-Midi, puis |f dans celle de Fresnes, d'Estienne d'Orves lit, médite, prie, commente les grands classiques littéraires, entretient le moral de ses co-détenus. Surtout, il écrit. Son journal est un témoignage, presque au v-i sens religieux du terme : il raconte aux siens son enfance, leur laissant l'exemple d'un chrétien et d'un soldat. Périodes d'espoirs et de déceptions se succèdent au fil des jours. Son avocat, l'Oberleutnant Mörner, paraît confiant. Le 21 août 1941, l'aspirant Moser, de la Kriegsmarine, est abattu à Paris, dans la station de métro Barbès-Rochechouart. Le 22, le général Schaumburg, commandant du "Gross Paris", signe une ordonnance transformant désormais les Français arrêtés en otages. Parallèlement, le commandant militaire en France, Von Stülpnagel, a sans doute trouvé l'occasion de faire un exemple en exécutant des prisonniers déjà condamnés à mort.

Le 28 août 1941, d'Estienne d'Orves écrit à sa soeur, parlant de la France, " je meurs (...) pour sa liberté entière, j'espère que mon sacrifice lui servira".

"Que personne ne songe à me venger. Je ne désire que la paix dans la grandeur retrouvée de la France. Dites bien à tous que je meurs pour elle, pour sa liberté entière, et que j'espère que mon sacrifice lui servira. Je vous embrasse tous avec mon infinie tendresse.
Honoré"


Le lendemain, d'Estienne d'Orves, Barlier et Doornik - leurs 6 compagnons ont été graciés - sont emmenés au fort du Mont-Valérien.

C'est un matin ensoleillé. Devant poteau d'exécution, l'officier de marine se montre égal à lui-même, pardonnant publiquement à ses juges. Il avait écrit : " N'ayez à cause de moi de haine pour personne, chacun a fait son devoir pour sa propre patrie. Apprenez au contraire à connaitre et à comprendre mieux le caractère des peuples voisins de la France". A 6h30, les trois hommes sont fusillés.

D'Estienne d'Orves plaçait très haut le devoir d'obéir : II choisit pourtant de désobéir à ses supérieurs hiérarchiques au nom d'un idéal alors qu'il aurait pu trouver aisément sa place dans la France du maréchal Pétain. Jamais il ne l'envisagea, persuadé qu'un combat n'est jamais vraiment perdu tant qu'il subsiste la possibilité d'une action libre. Le 11 mars 1943, Aragon faisait paraitre son poème "La Rose et le Réséda" qui évoque le combat commun de "celui qui croyait au ciel et celui qui n'y croyait pas". D'Estienne d'Orves était le premier.





Source : SGA/DMPA

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