LES CAMPS PARACHUTISTES

LE GÉNÉRAL GOURAUD

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LE GÉNÉRAL GOURAUD




ET LA NAISSANCE DU GRAND LIBAN
ARTICLE PUBLIÉ LE 28/06/2010 Par Julie d’Andurain

Si la création d’un Grand Liban organisé sur une base confessionnelle résulte pour partie des réformes entreprises par les sultans ottomans à la fin du XIXe siècle (les Tanzîmât), elle doit aussi beaucoup à la politique orientale de la France au début du XIXe siècle et à la personnalité du Haut Commissaire nommé en Syrie en 1919, le général Henri Gouraud.
Un officier reconnu par le « parti colonial »



Né dans une famille de médecins, Henri Gouraud (1867-1946) entre à Saint-Cyr en octobre 1888 [1]. Sorti dans l’infanterie en 1890, il exerce quelques commandements en métropole avant de partir au Soudan français (boucle du Niger) en 1894. La période des grandes conquêtes coloniales lui semble sur le point de s’achever en dépit de la résistance de quelques grands chefs africains tels que Rabah ou Samory, mais en septembre 1898 alors qu’il est encore un tout jeune capitaine, Henri Gouraud réussit à arrêter sans effusion de sang et avec de faibles moyens l’almamy [2] Samory et toute son armée.

Bien réel d’un point de vue logistique, son fait d’armes est partiellement occulté par l’opinion publique française alors aux prises avec l’affaire de Fachoda tout à fait contemporaine. Cependant, le milieu colonial français regarde l’événement comme un exploit et Henri Gouraud devient aussitôt l’un des jeunes officiers les plus en vue de l’armée coloniale dans laquelle il permute en 1900. Il prend alors contact avec les membres les plus éminents du « parti colonial », le prince Auguste d’Arenberg, Eugène Etienne [3] et Auguste Terrier qui devient son ami. Figure par excellence de l’officier obéissant et volontaire, du soldat respectueux des indigènes, Gouraud voit sa carrière africaine avancer rapidement. En 1901, il succède au colonel Péroz au commandement du IIIe Territoire militaire (entre le Niger et le Tchad), est nommé en Oubangui-Chari de 1904 à 1906 puis commissaire du gouvernement en Mauritanie (1907-1909). En 1911, le colonel Gouraud réclame à rejoindre le Maroc. La répression du soulèvement de Fez en 1912 lui donne l’occasion de s’imposer auprès de Lyautey qui en fait le plus jeune général de brigade de sa génération (juin 1912).

Quand la guerre éclate en août 1914, il se trouve encore en train de réaliser la « jonction des deux Maroc » par la trouée de Taza. Durant la Grande Guerre, le général Gouraud s’illustre en Argonne avec les troupes garibaldiennes puis aux Dardanelles où il perd son bras droit (juin 1915) et enfin, après un bref intermède au Maroc, sur le front de la IVe armée de Champagne le 15 juillet 1918 face aux troupes de Ludendorff. Au moment de la sortie de la guerre, après avoir été nommé brièvement gouverneur militaire de Strasbourg, il est envoyé par Clemenceau en Orient avec le titre de Commandant en chef des armées du Levant et Haut Commissaire de la République française en Syrie (octobre 1919). La figure du colonial associée à celle du « glorieux blessé des Dardanelles » et du vainqueur de Ludendorff en juillet 1918 doit permettre à Gouraud de s’imposer face aux Britanniques et aux populations arabes emmenées par Fayçal, fils d’Hussein chérif de La Mecque.

La Grande Guerre ou le début de la « mésentente cordiale »

Depuis le début de la guerre et en dépit de l’alliance formelle avec les Britanniques, les relations se sont détériorées entre les deux pays qui avaient su signer l’Entente cordiale en 1904. Dès le début du conflit en effet, soucieux de protéger le canal de Suez, les Anglais n’ont eu de cesse de vouloir remettre en cause les accords maritimes de 1912 accordant à la France la direction des opérations en Méditerranée tandis que la Navy se chargeait de l’Atlantique. De conception britannique, l’opération des Dardanelles (1915) inaugure une période de tensions qui aboutira à une « mésentente cordiale » en Orient.

En réalité, le point d’achoppement principal entre Français et Anglais porte sur la définition territoriale de la Syrie. Soucieux de protéger la partie orientale du canal de Suez et voulant couper court au déplacement des troupes turques vers le sud, les Anglais revendiquent dès le début de 1915 la possession de ports sur la façade occidentale de la Syrie (Alexandrette au nord ou Haïfa au sud). Dans le même temps, afin de soutenir une révolte venue de l’intérieur et incarnée par l’élément arabe et les Hachémites, ils promeuvent un discours valorisant l’arabité des peuples de la péninsule en dénigrant du même coup la levantinité des populations du littoral [4]. C’est là, à coup sûr, heurter les susceptibilités françaises qui jugent tout le littoral syrien comme relevant d’une zone où doit s’exercer la « mission civilisatrice » de la France républicaine quand ce n’est pas celle de la « fille aînée de l’Eglise ».

C’est pourquoi, dès 1915, le « parti colonial » français se met en ordre de bataille, prend une orientation nettement levantine sous l’action énergique de Robert de Caix [5], puis mène de façon plus générale des travaux de réflexion afin de formuler les buts de guerre pour l’ensemble des colonies. Pour la Syrie, les travaux des coloniaux français débouchent sur la définition d’une « Grande Syrie » - d’Alexandrette au Sinaï - dans laquelle l’élément chrétien (Maronites, Arméniens voire les melkites [6].) apparaît comme le soutien principal des Français. De leur côté, les Anglais définissent une Syrie plus petite de laquelle on a non seulement retranché la Palestine et la Transjordanie (accords Sykes-Picot de mai 1916) mais qui a encore été promise aux Hachémites en échange de leur soutien lors de la Révolte arabe (correspondance Hussein-Mac-Mahon de juillet 1915 à mars 1916). Plus inquiétant encore, alors que les accords Sykes-Picot avaient entériné un partage à peu près égal entre Français et Britanniques en Orient, les troupes britanniques prennent une telle avance en Orient entre 1917 et 1918 qu’il devient dès lors envisageable de remettre en cause l’équilibre préalablement défini. Dans ce contexte, le général Gouraud apparaît comme l’officier français le mieux qualifié pour succéder à François Georges-Picot au poste de Haut Commissaire et assurer la « relève » des troupes britanniques par les troupes françaises prévue pour le 1er novembre 1919.

De la « Grande Syrie » au « Grand Liban »

En tant que colonial, il est regardé comme l’héritier de Lyautey, qu’il a même remplacé un temps comme Résident au Maroc de décembre 1916 à juin 1917. À ce titre, on voit en lui un homme capable de respecter l’islam et les pratiques culturelles des musulmans. Estimé des Britanniques avec lesquels il a combattu aux Dardanelles mais aussi chef de guerre reconnu par ses pairs, il reçoit en Orient une armée bien inférieure en nombre et en moyens à celle dirigée sur le front de Champagne mais on reconnaît à Gouraud la capacité de faire beaucoup avec peu de moyens. Enfin, catholique pratiquant, il est susceptible de rassurer les populations chrétiennes d’Orient. Cependant sa mission s’apparente à la quadrature du cercle : il faut succéder aux Anglais qui ne l’autorisent pas à intervenir en zone chérifienne, ne pas laisser Fayçal et les Hachémites imposer l’idée d’une Syrie arabe, rassurer les populations chrétiennes.
Or entre-temps, les populations arabes ont eu plusieurs fois l’occasion de rappeler leur désir d’indépendance, notamment lors de l’enquête de la commission King-Crane entre mai et août 1919. Au moment de l’arrivée de Gouraud à Beyrouth, l’idée d’une partition de la Syrie entre une Syrie arabe et une Syrie française a été rejetée par Clemenceau qui a cependant garanti à Fayçal l’existence d’une Syrie indépendante en partie sous tutelle administrative française. Fort de cet accord secret du 6 janvier 1920, Fayçal est tenu de s’entendre avec Gouraud sur les modalités de la mise en place du processus mandataire. Or, quand ils se rencontrent en janvier 1920, l’entretien se passe mal. Ils sont certes en accord sur la définition d’une Grande Syrie, la plus vaste possible, mais ils ne s’entendent ni sur la question de l’indépendance ni sur celle du maintien de l’ordre.

Gouraud exige de Fayçal qu’il mette fin aux troubles multiples en Syrie dans lesquels il craint de voir une anarchie s’apparentant soit au madhisme africain soit au bolchevisme [7]. De son côté, Fayçal se plaint de voir la France appliquer la pratique du « diviser pour mieux régner » et accuse les Français d’armer les chrétiens contre les Arabes [8]. La proclamation de l’indépendance de la Syrie puis la nomination de Fayçal comme roi de Syrie en mars 1920 exaspèrent Gouraud au moment où l’aggravation de la situation sur le secteur turc le place dans une situation militaire très difficile.

Conformément à son caractère, Gouraud décide de résoudre les problèmes un à un. Il réclame d’abord à la France des renforts militaires (35 000 hommes) puis se rapproche des maronites en annonçant le rattachement prochain de la Bekka au Liban (discours de Zahlé du 3 avril 1920) et une fois la conférence de San Remo passée, le 25 avril 1920, adresse un ultimatum à Fayçal pour lui demander d’accepter le mandat (14 juillet 1920). Face à ce qu’il juge être des réponses dilatoires, Gouraud lance ses troupes à l’assaut de celles de Fayçal. Le 24 juillet, la bataille de Khan Meyssaloun s’achève par la défaite des troupes arabes et permet l’entrée des troupes françaises dans Damas. Dans les jours suivant après avoir renouvelé sa décision de rattacher la plaine de la Bekka au Liban (3 août 1920), le général Gouraud décide d’organiser la Syrie en la divisant en quatre entités politiques distinctes : l’État du Grand Liban (agrandi du vilayet de Beyrouth et de la plaine de la Bekka), l’État de Damas, l’État d’Alep et le Territoire des Alaouites.

Dans les années qui suivront, la Syrie redeviendra un grand pays, mais elle sera toujours désormais dissociée du Liban.
Dès lors, la figure du général Gouraud sera diversement appréciée en Orient : image de libérateur pour les uns, sa mémoire restera définitivement associée pour les autres à la défaite de Khan Meyssaloun et à la volonté de faire taire le nationalisme arabe naissant porté par les Hachémites.




[1] D’après les archives du général Gouraud, à la fois les archives militaires (SHAT, 11Yd 50) et ses archives privées déposées au Quai d’Orsay (PA AP 399).

[2] Terme religieux, contraction de « al imam ».

[3] Julie d’Andurain, « Réseaux d’affaires et réseaux politiques : le cas d’Eugène Étienne et d’Auguste d’Arenberg », paru dans Bonin Hubert, Klein Jean-François, Hodeir Catherine (dir), L’Esprit Économique impérial, groupes de pression et réseaux du patronat colonial en France et dans l’Empire, Revue française d’histoire d’outre-mer, SFHOM, janvier 2008, p.85-102.

[4] Le rôle du colonel Lawrence a été, sur ce point, déterminant. Voir les ouvrages d’Henry Laurens.

[5] Gérard D. Khoury, Une tutelle coloniale, le mandat français au Syrie et au Liban, écrits politiques de Robert de Caix, Paris, Belin, 2006.

[6] D’après le Bulletin du Comité de l’Asie française de janvier 1914, les Maronites représentent 400 000 personnes, les Arméniens catholiques 40 000, les melkites (Grecs catholiques) 150 000 (pour une population totale en Syrie estimée à 2 300 000 habitants)

[7] Jean-David Mizrahi, Une relecture de l’événement : la chute du Royaume arabe de Damas en 1920, REMMM 105-106, p. 309-325.

[8] Rémy Porte, préface de Jean-Charles Jauffret, Du Caire à Damas, Français et Anglais au Proche-Orient (1914-1919), Soteca 14-18 éditions, 2008, p. 333.
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