LES CAMPS PARACHUTISTES

OCTOBRE 1950 LA ROUTE COLONIALE 4 (RC4)

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OCTOBRE 1950 LA ROUTE COLONIALE 4 (RC4)

Message par AMARANTE le Jeu 22 Déc 2011 - 1:32

La RC 4 est une route qui serpente la frontière de Chine au milieu des monts de calcaires boisés du haut pays Tonkinois. Entre pics et précipices, souvent dans le crachin ou la brume, elle relie LAO KAY à la mer de chine en passant par CAO-BANG, DONG KHÉ, LANGSON et MONKAY. Avant la guerre d’Indochine, cette route portait le numéro quatre des routes coloniales. Pendant la guerre d’Indochine, elle devient la “route du sang” : le rendez-vous de la mort.


Mise en place du drame
Il est mince, noueux, de taille moyenne, et entre le calot et la pipe qui quitte rarement ses lèvres, le nez fort et busqué trahit l’homme de caractère comme son regard, acéré, attentif, oeil de rapace, trahit l’homme de guerre. Il s’appelle Antoine-Marie-Pierre Charton, il est lieutenant-colonel d’infanterie et légionnaire. En octobre 1950, au moment où ce Jurassien de Poligny, saint-cyrien de la promotion 1923-1925 « Chevalier Bayard », rencontre son destin, il est âgé de 47 ans. Depuis le 17 juillet 1950, il commande le sous-secteur autonome de Cao Bang. Cao Bang est une petit ville de la Haute-Région du Tonkin, qui lors de la seconde guerre mondiale et sous l’occupation japonaise comptait quatre à cinq mille habitants. C’était alors une cité souriante et pittoresque, couverte de rosiers et de jardins potagers, nichée sur une presqu’île au confluent de deux rivières, le Song Bang Giang, large, profond et dangereux par ses inondations et le Song Hiem, plus pacifique. Juchée sur une hauteur dominant la ville, une citatelle vérouille la presqu’île. Elle a été modernisée au début de la guerre 19391945 sur le modèle de la ligne Maginot. Des centaines de mètres de souterrain truffent son sous-sol à 7 mètres de profondeur avec ses puits, ses châmbres de repos, son infirmerie et son dépôt de munitions. Cao Bang est un important carrefour routier et surtout un noeud stratégique clé à la frontière chinoise. La ville contrôle la route coloniale 4 - la célèbre R.C.4, bientôt universellement connue sous le nom de Route de la Mort - qui longe la frontière chinoise. La route mène, au sud, vers DongKhé, That Khé, Langson et Moncay et, au nord-ouest et à l’ouest, vers Lao Kay et plus loin vers une cuvette encore inconnue qui a nom Dien Bien Phu. Depuis une dizaine d’années, Cao Bang n’est plus la cité souriante aux airs de sous-préfecture méridionale qui servait de capitale au 2e Territoire militaire. Les Japonais ont pris la ville en 1942. Les Chinois l’ont investie en 1945. Après la fin du second conflit mondial, la France récupère ses anciennes colonies. En se retirant pour laisser la place aux forces françaises, les Chinois font sauter la citadelle. Mais avec ses souterrains qui sont intacts et ses postes de tir faciles à remettre en état, elle reste redoutable. Ses feux protègent efficacement le terrain d’aviation implanté en dé-hors de la presqu’île, sur la rive gauche du Song Bang Giang. Junkers et Dakotas mettent Cao Bang à une heure d’avion d’Hafol. Par la route, cette liaison demande plusieurs jours. La R.C.4 suit la frontière sinotonkinoise sur 320 km. De Moncay à Tien Yen, elle longe le littoral, puis elle s’enfonce dans la zone montagneuse de Day et du Viet Bac. C’est à Tien Yen qu’arrivent, par mer, les approvisionnements destinés à la zone frontière, les convois routiers se forment à Khe Tu avant de prendre le chemin de Cao Bang pour un périple de 240 km, qui dure trois jours. Les gîtes d’étapes sont installés à Langson et à That Khé. Retenez bien ces noms. De Langson à Cao Bang, la R.C.4 -n’imaginez pas une large route goudronnée à deux ou quatre voies : le plus souvent ce n’est qu’une piste caillouteuse pas toujours large de 4 mètres - est constituée en majorité de cols, défilés, virages, lacets, côtes, descentes et tunnels, dominée par des hauteurs boisées couvertes d’une végétation luxuriante. Les véhicules ne peuvent s’y doubler. Les destructions opérées par le Viet-minh, notamment sur les ouvrages d’art, obligent à des dérivations ou à des passages à gué extrèmement dangereux. C’est dans ce cadre, à la fois exotique et menaçant que va se dérouler la tragédie.

les colonels LEPAGE et CHARTON

La colonne Charton :

La colonne Charton : un convoi disparate Cao Bang, 3 octobre, 6 heures du matin. Les quinze poste avancés du hérisson défendant la ville sont abandonnés les uns après les autres. Le dernier poste évacué, les 150 tonnes de munitions entreposées dans la -Citadelle sautent. C’est un convoi disparate qui s’engage sur la R.C.4. Les troupes. d’abord. Charton les décrit ainsi : • Un bataillon de partisans fidèles, mais mal aguerris et mal encadrés, si l’on excepte deux bons commandants de compagnie. Deux cents partisans n’avaient pratiquement jamais tenu un fusil. Très âgés dans ensemble, ils étaient employés comme maçons. boulangers, bouchers. •Un bataillon de Légion, le 3/3’ R.E.I., comportant que 600 hommes et dont les officiers, complètement renouvelés, n’a-valsent quitté la France ou l’Allemagne qu’un mois auparavant. Ils ne connaissaient absolument pas la contrée et ignoraient tout da combat en Haute Région. .Le 3’ Tabor, que j’avais sous mes ordres. était le meilleur que j’eusse commandé. Toutefois, comme tous les Tablars. il n’était pas étoffé en cadres européens. à peine un Français par section. aie disposais enfin d’une section de combat du génie et d’une section d’artillerie toutes deux excellentes. » Mais ce n’est pas tout. Femmes, enfants, malades et vieillards ont été, en grande parte. évacués par les avions qui ont amené le Y Tabor. Il reste néanmoins cinq à six cents aras adultes à Cao Bang après le décollage du dernier avion. Il est inconcevable de les abandonner, en raison de leur fidélité à la France et des menaces communistes. Entre Cao Bang et Dong Khé, le terrain se compose de pitons abrupts recouverts de forêts denses. Partout l’embuscade est possible. Mais la route est carrossable jusqu’au km 18. Malgré les risques d’embuscade, Charton décide d’utiliser ses camions jusque là. Ils lui permettent d’alléger la charge des hommes en transportant une demi-unité de feu et un jour de vivres. Ils permettent aussi le transport des malades - il y en a dès le premier jour. Le chef du groupement peut également emmener un canon de 105 et un de 37, des armes qui risquent de jouer un rôle capital pour forcer le passage dans la zone des embuscades qui va du km 18 au km 22, là où la colonne Lepage doit recueillir le groupement. « Lorsque nous arriverons au km 18, pense Charton, si la liaison avec la colonne Lepage n’est pas faite, nous ferons sauter le matériel. Si Lepage est là, il décidera s’il faut passer le matériel ou le détruire. » La colonne se met en marche. Le 3’ Tabor ouvre la route jusqu’au km 7, relayé par les partisans jusqu’au km 12. Ceux-ci poussent une compagnie jusqu’au km 18 sur un piton qui commande le km 22.

Quand la nuit tombe, le 3’ bataillon du 3’ R.E.I. n’a ouvert la route que jusqu’au km 15 alors que, selon les ordres, il aurait dû ouvrir jusqu’au km 22. Ainsi, au soir du 3 octobre, une compagnie de partisans bivouaque au km 18, le P.C. Charton est installé au km 16, tabors et paras campent au km 15, civils, voitures, génie et artillerie au km 14.

Malgré le silence ennemi - quelques rafales d’armes automatiques vers le km 10 -la progression, déjà, a été trop lente. Mais c’est ailleurs que le drame a commencé.


Cao Bang est évacué
Cao Bang est évacué Janvier 1949, Mao Tsé Toung rentre dans Pékin. Début mars, les bandes communistes chinoises commencent à opérer en liaison avec le Vietminh. Dans la nuit du 16 au 17 mars 1949, 1 500 hommes du VietMinh, appuyés par des renforts chinois importants, s’emparent de deux postes entre Na Chan et That Khé. Le 25, des éléments de l’Armée de libération du peuple, venus du Kouang Toung, manquent de peu de s’emparer de Moncay. Cette fois-ci, c’est le delta lui-même et Hanoï qui sont sous la menace. A Paris, comme à Hanoï, siège du Haut Commandement du Corps expéditionnaire, deux stratégies s’affrontent : faut-il abandonner la Haute-Région, jugée indéfendable, pour mieux tenir le Delta (plan Revers) ou renforcer notre présence tout au long de la frontière pour empêcher une osmose totale entre communistes vietnamiens et chinois, qui nous condamne à terme. Le débat dure plus d’un an. La seconde prise de Dong Khé, le 17 septembre 1950, par les troupes de Giap après des combats extrêmement violents tranche le débat : voilà ce qui attend les postes français. Y compris Cao Bang, qui, avec ses 600 légionnaires du 3’ bataillon du 3’ R.E.I. (commandant Forget), ses 600 goumiers du 3’ Tabor arrivés en renfort par avion, ses 1 000 partisans, ses 500 montagnards, sa citadelle et son artillerie, reste la plus redoutable forteresse d’Indochine. Mais, isolée entre ses pitons rocheux combien de temps résisterait-elle aux redoutables régiments viets de Giap, équipés désormais d’artillerie et peu comptables de leurs morts ? A la fin du mois de septembre, la décision d’évacuation est prise. Le 30, l’ordre arrive sur le bureau du lieutenant-colonel Charton qui commande la garnison de Cao Bang. L’ordre d’évacuation précise que le groupement Charton sera recueilli et aidé à 22 km au sud de Cao Bang par un autre groupement, baptisé « Bayard » et que commande le colonel Lepage, un artilleur, (promotion du « Souvenir », 1921-1923). Cette jonction des deux forces - 5 000 hommes de guerre au total - répond à un souci que le colonel Charton lui-même a formulé devant le général Allessandri, commandant des Forces terrestres de l’Indochine du Nord - et adversaire de l’évacuation : « Je connais la R.C.4 pour l’avoir faite plus de vingt fois, avait dit Charton. L’évacuation me paraît bien difficile à réussir si l’on ne vient pas m’attendre avec une colonne de secours au moins au km 22 au sud de Cao Bang. Si l’on vient m’attendre au km 18, il n’y aura plus de difficulté. » Depuis le 19 septembre, le groupement Lepage est à That Khé, occupé à des missions de routine. Le général Carpentier, qui commande à Hanoï a seulement demandé au colonel Lepage de se tenir prêt à agir dans le cadre d’une opération d’ensemble. Laquelle ? Lepage l’ignore. Le 30 , septembre, il reçoit enfin des ordres précis. Le groupement « Bayard » est constitué : il comprend le 1" bataillon étranger de parachutistes (B.E.P.) du commandant Segrétain, largué sur That Khé les 17 et 18 septembre, le bataillon de marche du 8’ R.T.M. (commandant Arnaud), les 1" et 11’ Tabor (capitaine Feugeas, commandant Delcros), un goum de protection et 50 partisans. Mission : reprendre Dong Khé avant le 2 octobre midi. Dans quel but ? Lepage ne le sait toujours pas. Les éléments de la tragédie sont en place. Outre ses militaires, Cao Bang, aux dernières heures de la présence française, en septembre 1950, c’est aussi 3 000 civils, Tho, Chinois, Vietnamiens, Nungs, Meos, y compris les familles de partisans. « La population indigène, écrit Charton, était entièrement gagnée à la cause franco-indochinoise. Le gouverneur civil, M. Thu, bien qu’il ne fut pas partisan de l’empereur Bao Dai en sa qualité de Tho, était très sûr. Il devait payer de sa vie sa fidélité à la France. » La Légion d’honneur vient d’ailleurs d’être décernée au gouverneur civil. Cadeau empoisonné. De nombreux réfugiés d’anciens postes évacués (Tra Linh, Nguyen Binh, Ban Cao, etc.) ont encore alourdi cette population locale.

La seule chance de réussir :prendre Dong Khé

Le samedi 30 septembre, « Bayard » s’est mis en route sous les ordres de Lepage. A 13 heures, les goumiers quittent That Khé à pied : objectif Dong Khé, qu’il faut re- prendre. L’opération, baptisée « Tiznit », ne sera pas de tout repos, car il est évident que les Viets, qui ont utilisé des moyens formidables pour anéantir les défenseurs de Dong Khé deux semaines plus tôt, tiennent solidement non seulement le poste et le village, mais surtout les sommets environnants. Le 1" octobre, Lepage occupe au passage le poste de Na Pa que les Viets ont abandonné. Plus loin, le peloton d’élèves gradés du 1" B.E.P. commandé par le lieutenant Faulques, se porte en tête de Bayard pour aborder la cuvette de Dong Khé. On ne peut mieux choisir pour cette mission. Ce peloton est le fer de lance d’une unité, le 1" B.E.P., que l’on peut classer parmi les meilleurs du Corps expéditionnaire français. Depuis deux ans, ses paras ont fait la preuve de leur efficacité au combat. Il est près de 16 heures, Dong Khé se trouve à moins d’un kilomètre à vol d’oiseau. En bas, au fond d’une vaste cuvette, le village s’étale, ceinturé de rizières. Les assauts successifs ont laissé des traces : le poste est en ruines. Tout semble calme. Soudain, Faulques et ses hommes se font prendre à partie par une patrouille ennemie. Bilan : trois rebelles tués. Les survivants détalent. L’alerte va être donnée. Faulques prévient immédiatement le reste du bataillon. Le gros des forces viets ne va pas tarder à connaître la présence des Français. Il faut agir vite. Le capitaine Jean-pierre, commandant en second le bataillon, ordonne à Faulques de foncer sur Dong Khé avec son peloton. Le reste du B.E.P. suivra. Avec un peu de chance, se dit Jean-pierre, les Viets enfermés dans la citadelle ne sont pas nombreux. La surprise jouera. Faulques s’élance. Dong Khé n’est pas aussi proche qu’il le croit. Le lieutenant doit s’élancer sur plusieurs centaines de mètres, dégringoler dans la cuvette en empruntant la R.C.4. Les Viets ne sont pas pressés. Ils attendent, se préparent. Faulques et ses hommes débouchent dans la cuvette. Un feu violent de mortiers et de mitrailleuses s’abat sur eux. Les Viets tirent de partout : de la montagne, du poste sud, du blockhaus de la petite pagode. Il est 17 heures. Ni Faulques et son peloton, ni le reste du 1" B.E.P. qui les a rejoints ne peuvent bouger. Le tir le plus nourri vient de la montagne. A Dong Khé même, il y a peu de monde. « On pourrait, se dit le commandant Segrétain, patron du bataillon, prendre la ville sans trop de difficultés si Lepage faisait donner tout le groupement. » L’artilleur Lepage hésite. Sa méconnaissance du terrain et de l’ennemi le trahit. Il se rend mal compte de la situation, tergiverse et finalement refuse. Il préfère attendre le lendemain et monter une grande opération avec l’appui de l’aviation et de l’artillerie. Sans plus attendre, il demande par radio à la Z.F.N.E. de lui faire parachuter deux canons et leurs servants. Puis, après avoir installé son P.C. dans l’ancien poste de Na Pa, le chef du groupement dispose ses moyens sur les crêtes qui surplombent la cuvette. Jeanpierre et Faulques reçoivent l’ordre de se replier. Bilan de la journée : 30 morts et la seule chance de réussir qui vient de leur échapper. La fin de la soirée du 1" octobre est assez calme, de part et d’autre. Cela permet, la nuit du 1 au 2, la mise en place d’un dispositif en tenaille qui déborde Dong Khé par les côtés : à l’ouest, le 1" Tabor et le 8’ R.T.M. ; à l’est, le let B.E.P. et les deux goums du 11’ Tabor sur le Na Kheo. A l’aube du 2 octobre, commence la ter- Plus haut, le 5e Goum a progressé au prix de multiples accrochages qui ont fait de nombreuses victimes, jusqu’à une ligne de crêtes solidement tenue. Le goum placé face à la crête du Na Kheo est attaqué furieusement. Les pertes sont énormes des deux côtés, les cadavres et les blessés jonchent les deux pentes de l’arête. Pour comble de malheur l’aviation, qui a profité d’une éclaircie pour mitrailler les lignes ennemies, se met à straffer du mauvais côté de la crête. Les Viets, entendant venir les avions, se sont mis à couvert, seuls restent en vue les goumiers. Hélas ! ils portent une tenue verte qui ressemble à celle des Viets. Les aviateurs s’y trompent et mitraillent nos lignes. Impossible de corriger leur tir par radio directe. Ils font plusieurs passages meurtriers. Enfin le lieutenant des transmissions du goum, Raoul Montaud, réussit a trouver un emplacement pour placer ses panneaux de signalisation, malgré le feu d’enfer qui l’entoure sans le toucher. Grâce aux panneaux et aux relais radios, les aviateurs comprennent enfin qu’il faut déplacer leurs interventions. Le temps se couvrant à nouveau, l’appui aérien doit cesser. Pour « Bayard » c’est une catastrophe, car l’intervention de l’aviation pourrait tout changer en permettant d’occuper solidement les sommets qui entourent Dong Khé et en paralysant la citadelle occupée par les Viets. rible bataille. Dans la nuit, les Viets ont, en effet, rameuté toutes leurs unités. En pleine jungle, sur les pitons calcaires, avec leurs milliers de grottes qui servent d’abris aux canons, mortiers et mitrailleuses, l’ennemi est partout. Les Français ne savent pas comment le trouver et les Viets eux-même semblent souvent ignorer où « crapahutent » les unités de Lepage. Les paras du 1" B.E.P. découvrent dans la matinée les officiers d’un régiment viet en train de faire le point sur une carte. Les officiers sont descendus à grandes rafales mais leur régiment réagit et, pendant plus d’une heure, se déroulent des combats d’aveugles dans une végétation étouffante. Circonstance aggravante, les Morane de reconnaissance signalent la présence de grandes concentrations viets qui se dirigent vers Dong Khé. Le piège se referme. A midi, terme échu de la mission, celle-ci n’est pas remplie. Dong Khé n’a pas été reprise. Le verrou qui bloque la route de Cao Bang n’a pas sauté.

La stratégie de Giap

La stratégie de Giap A 14 h 30, « le ciel tombe sur la tête » de Lepage. Il apprend par un message largué sur son P.C. ce qu’il aurait toujours dû savoir : sa colonne doit tendre la main à la garnison de Cag Bang, la colonne Charton, qui s’apprête à quitter la ville. L’ordre, daté du 29 septembre, définit les différents points de l’opération « Thérèse » : « Porter le groupement Bayard sur Nam Nang qu’il devra atteindre le 3 octobre pour y faire liaison avec le groupement Charton et ouvrir la voie à ses éléments. » Seulement, depuis le 29 septembre, la situation a évolué ! Il n’est plus question de passer par la R.C.4 et de tenir Dong Khé. Il faut trouver autre chose. Lepage décide d’emprunter une ancienne piste, à peine praticable, à l’ouest de Dong Khé. Il pense ainsi parvenir à la hauteur de la colonne Charton à Nam Nang. Pour se couvrir, il choisit de laisser le 1" B.E.P. et le 11’ Tabor au sud de Dong Khé dans le but de fixer le gros des forces ennemies. Il leur donne l’ordre de se laisser assiéger le temps qu’il faudra. Le colonel Lepage est en effet persuadé que les Viets ne tenteront rien tant qu’une menace pèsera sur le poste de Dong Khé. Le plan de Lepage paraît rationnel mais les rebelles sont quatre fois plus nombreux que les Français : des réserves, des armes, du ravitaillement, une connaissance parfaite du terrain, ils ont tout, face à une colonne coupée en deux, éloignée de ses bases et sans appui d’artillerie. Lepage, le R.T.M. et le 1" Tabor se dirigent donc vers l’ouest à la rencontre de la colonne Charton. Premier malentendu : l’état-major de « Bayard » croit que Charton a fait mouve- La stratégie de Giap A 14 h 30, « le ciel tombe sur la tête » de Lepage. Il apprend par un message largué sur son P.C. ce qu’il aurait toujours dû savoir : sa colonne doit tendre la main à la garnison de Cag Bang, la colonne Charton, qui s’apprête à quitter la ville. L’ordre, daté ment à minuit ; il estime qu’à l’aube du 3 octobre, les troupes de Cao Bang ont parcouru de 15 à 20 kilomètres et doivent donc se trouver à proximité de Nam Nang. Or la colonne Charton n’a démarré qu’à 6 heures du matin. Deuxième malentendu : Lepage est persuadé que Charton arrive à marche forcée, or, pour une troupe bien entraînée, vingt kilomètres de pistes sans difficultés exagérées ce n’est rien. Mais Charton est ralenti par ses camions qui exigent d’incessantes réparations de la route ; il est ralenti par ses deux canons, par ses civils et son impedimenta.

En fin d’après-midi, le lundi 2 octobre à 17 h 30, les Viets attaquent en force, à N’Gaum, une compagnie du 8’ R.T.M. qui est décimée. Le capitaine Feuillet et 80 tirailleurs sont tués. Vers 21 heures un déluge de feu s’abat sur le Na Kheo qu’occupent le 5’ Goum et le groupe de commandement et d’appui du Tabor. Le matraquage d’obus de canons et de mortiers prépare un assaut des soldats viets qui suivent au ras des éclats. Ils se ruent en hurlant : « Tien Yen ! » (« En avant »), « Doc Lap ! » (« Indépendance ! ») tandis que leurs clairons les poussent. « Nous aurions dû avoir peur, avoir les tripes nouées par la trouille, avoir envie de tout lâcher plutôt que de crever dans un coin des rochers et de la jungle pourrie, écrit Montaud. Non ! Nous étions... au-delà de la peur (elle ne revint, insidieuse, que pendant l’obscurité). Nouvel assaut... on en vient au corps à corps, les sergents Dal Magro et Marty et leurs goumiers repoussent les Viets avec des grenades prises aux morts viets qui s’entassent, parfois sur plusieurs épaisseurs. »

Les Viets ont payé le prix fort. Des vagues entières sont venues se faire hacher. Mais les pertes françaises, elles aussi, sont terribles. « Nous évacuons les plus atteints, raconte Montaud. Les autres blessés redescendent comme ils peuvent vers Na Pa, tandis que des combats continuent dans la nuit.

Nous sommes effarés devant le courage, la combativité folle des soldats viets. Ils ont reçu mission de prendre Na Kheo, ils doivent le prendre quel qu’en soit le prix. Nous nous sentons devant une force effrayante qui rappelle les millions de morts des combats de Russie. La vie humaine, celle des soldats, n’a pas pour leurs chefs la même valeur que pour les nôtres. »

De l’autre côté de Dong Khe ce n’est pas brillant non plus. Après les combats féroces, le 1" Tabor a réussi à s’approcher du terrain d’aviation, mais il a dû reculer devant une nuée de Viets, déferlant de partout, appuyés par l’artillerie qui semble connaître parfaitement ses buts. Les obus tombent exactement où se trouvent les unités françaises, qu’elles avancent ou qu’elles reculent. On sent les mises en place étudiées, les repérages de tir préparés, une stratégie réelle. L’intervention des spécialistes chinois ne fait guère de doute. Dans la fureur des combats, la stratégie de Giap, le commandant en chef des armées du Viet-minh, apparaît alors clairement à tous les officiers présents sur le terrain : il ne s’agit plus d’attaquer les postes que le Corps expéditionnaire est en train d’évacuer mais d’écraser la colonne Lepage pour ensuite se retourner contre la colonne Charton. Il s’agit d’anéantir quelques-unes des plus belles unités de l’armée française. Ce n’est plus la guérilla mais une véritable bataille rangée, à but militaire mais surtout politique. Dans ces combats de jungle - combats de nuit, le plus souvent, de surcroît - la pagaille est incommensurable. Les appareils radio n’ont que des portées limitées, encore réduites par le relief et la végétation. « La guerre est un art simple, tout d’exécution », disait Napoléon. Encore faut-il pouvoir transmettre les ordres. Pendant toute l’opération, le commandement ignorera souvent ce qui se passe à cinq cents mètres - et à deux cents mètres la nuit, quand ce n’est pas à vingt, comme en témoigne l’anecdote suivante rapportée par un combattant. « Il nous est arrivé une histoire de fous dans l’escalade de nuit d’un piton : dans une obscurité presque totale, la lune se cachant souvent, nous grimpons à la queue-leu-leu, le long d’un sentier glissant qui monte en spirale vers le sommet que nous devons occuper. Une ou deux alertes nous ont jetés dans le talus et ont, sans que nous nous en soyons aperçus, coupé la colonne. A un moment, un mot d’ordre passe, à transmettre en silence de bouche à oreille, à celui qui suit.

Vers le milieu de la colonne un goumier se retourne vers son suivant pour lui passer le mot. Il le laisse approcher et s’aperçoit que c’est un combattant viet. C’est le premier d’une colonne ennemie qui, montant vers ce même sommet, s’est glissée sans s’en apercevoir dans notre file. Immédiatement se déchaînent toutes les armes. Mais qui tire sur qui ? »

Les attaques répétées des Viets fractionnent peu à peu en petits groupes la colonne Lepage. Ceux-ci ont toutes les difficultés à retrouver leur compagnie, leur bataillon. Certains n’y arrivent pas et poursuivent en solitaire. Le 3 octobre, le L’ B.E.P. contre-attaque et repousse trois vagues d’assaut ennemies. L’aviation, venue bombarder Dong Khé, ne change rien à la situation ; les hommes se font tuer, les blessés s’entassent. Le commandant Segrétain et le commandant Delcros demandent au colonel Lepage l’autorisation de se replier. Après plusieurs refus, Lepage accepte. Segrétain et Delcros, d’un commun accord, décident de passer par le col de Lung Phaï afin d’y déposer les blessés. Le décrochage s’effectue de nuit, dans des conditions que rendent encore plus dures le brancardage des blessés.

A peine engagé sur la route, le détachement tombe dans une embuscade. Les Tabors du commandant Delcros, transportant les blessés, subissent l’assaut. C’est la panique. Les survivants refluent vers le B.E.P. Les blessés sont très souvent achevés. Le commandant Delcros lui-même est porté disparu. Le commandant Segrétain croit se trouver face à d’importantes forces ennemies. II renonce à sa marche sur Lung Phaï et fonce sur la cote 765. Pour faciliter la progression, il fait détruire ses deux canons et abattre les mulets.

Lepage s’enferme à Coc Xa

Le 4 octobre vers 10 h du matin, après une marche de nuit épuisante, le 1" B.E.P., les restes du 11’ Tabor et les survivants de la compagnies Feuillet parviennent sur une croupe au sud de 765. Devant ces événements, Lepage abandonne son premier plan. Sa décision est renforcée par l’arrivée du commandant Delcros. Après avoir erré seul avec deux goumiers toute la nuit, le commandant a réussi à atteindre le P.C. Il peut rendre compte de la position du B.E.P. et de l’extermination de son Tabor. Lepage prend alors la décision qui va sceller le sort des armes. Il donne l’ordre de se réfugier dans le trou de Coc Xa : une cuvette profonde aux parois abruptes, jonchées d’éboulis. Une chance pour les Viets : lorsque Charton aura rejoint Lepage dans cette souricière, ils pourront massacrer tout le monde. Mais le chef du groupement « Bayard » estime que Coc Xa est le seul endroit, dans cette jungle, où l’on puisse se défendre et « tenir » jusqu’à l’arrivée de la colonne Charton. Ironie du sort, parti au secours de Charton, Lepage n’attend à présent son salut que de lui. En attendant, il étale son dispositif.

Ce même 4 octobre, le groupement Charton poursuit sa progression. Lentement, très lentement. Le 3’ Tabor ouvre la route jusqu’au kilomètre 22. Il a simplement oublié que le kilomètre 18, qui commande le 22 est déjà occupé par une compagnie de partisans. « Je ne lui avais pas rappelé ce fait, consigne le colonel Charton, certain qu’il en était informé ». Temps précieux perdu.

Ce même matin un message radio de la Z.F.N.E. envoyé le 3, mais seulement transmis le 4 « pour je ne sais quelle raison » (Charton) avertit le commandant du groupement que la colonne Lepage stationne aux cotes 760 et 765, à 2 ou 3 kilomètres au sud-ouest de Dong Khé, et lui demande de la rejoindre au plus vite par la piste de Nam Nang-Quang Liet. « Je donnai l’ordre au génie de détruire le matériel roulant et les canons, et aux unités de toucher, en passant à hauteur des voitures, une demi-unité de feu et une journée de vivres ». Cet ordre, remarque Charton, fut assez mal exécuté, notamment par les partisans, ce qui fit perdre du temps à la colonne. Nouvelle perte de temps au kilomètre 22 pour chercher l’entrée de la piste que personne ne connaissait. Cette piste n’était plus utilisée, même par les Viets, depuis des années. Perte de temps pour chercher, en vain, des guides parmi les partisans. Charton donne l’ordre de suivre la rivière. D’après la carte, la piste devait la longer.

Progression lente, difficile, sans liaison radio. « Dès le 4 octobre, explique Charton, les liaisons s’étaient révélées à peu près impossibles. Les vacations radio n’étaient plus guère respectées. Dans la jungle épaisse, chacun suivait comme il pouvait celui qui le précédait, n’ayant qu’un souci, ne pas le perdre de vue. Les chefs ne commandaient plus que les groupes qui étaient tout près d’eux, et très difficilement le reste de leur unité. Le milieu de la colonne ignorait ce qui se passait en tête ou en queue ; peut-être même suivait-on une colonne égarée. « Les liaisons radio ne pouvaient vraiment reprendre qu’aux haltes, au cours de la nuit. Cette nuit du 4, il fut décidé, afin d’accélérer le mouvement, que les unités de tête n’ouvriraient plus, mais se garderaient par des patrouilles envoyées aux endroits dangereux. « Le 5 octobre, le 3/3’ R.E.I. progressa dans un terrain très difficile et tâtonna pour chercher le col qui devait ouvrir l’accès de la vallée de Quang Liet. « Avec le commandant du 3’ Tabor, je rejoignis le commandant du 3/3’ R.E.I. pour l’aider à s’orienter. Après de nombreuses difficultés, car l’horizon était bouché à moins de dix mètres par les arbres et la brousse, nous finîmes par découvrir le col. « A peine le 3/3’ R.E.I. déboucha-t-il dans la vallée de Quang Liet qu’il fut stoppé par des feux d’armes automatiques individuelles semblant provenir des monts boisés dominant la vallée à l’est. Je fis envoyer des patrouilles de contact pour préciser la force de l’adversaire. Pendant que le 3/3’ R.E.I. fixerait l’ennemi, j’emprunterais avec le 3’ Tabor les lignes de crêtes qui dominent à l’ouest la vallée pour continuer la progresion en débordant les Viets ». Le gros de la colonne poursuit sa progression. Les hommes sont harassés. A la nuit, pour la première fois contact radio est pris avec le groupement Lepage. Charton découvre alors la gravité de la situation. Pendant ce temps, dans le trou de Coc Xa, le gros du groupement « Bayard » reprend des forces. Avantage inappréciable, il y a de l’eau. On se désaltère, on compte les effectifs, on se regroupe, on attend Charton. Lepage demande à Langson un parachutage de vivres et de munitions. Accueillis par les armes automatiques ennemies, les Junkers larguent leur cargaison trop loin, chez les Viets. Tout semble sourire à l’en- Le B.E.P. est arrivé sur les hauteurs qui dominent Coc Xa. Rejoints par des rescapés du 11’ Tabor, les légionnaires s’apprêtent à descendre vers la vallée qui mène à la cuvette ; un message de Lepage, qui a changé d’avis, leur ordonne de rester sur place. Car, à Coc Xa, l’espoir renaît ; dans la nuit, Lepage a pu entrer en contact avec Charton. Le groupement de Cao Bang sera là dans la journée, au plus tard à l’aube du 6. Il était temps. En réalité, l’étau viet se resserre. Giap a massé vingt à trente mille hommes autour de Coc Xa. Les mitraillages de la chasse ne servent à rien. L’ennemi s’enterre, se cache ; les avions passent au-dessus, ne voient rien, ne touchent personne. Trente mille hommes contre deux colonnes extenuées. La fin est proche. L’artillerie lourde ennemie - cadeau des Chinois - est prête. Bientôt elle entrera en jeu. Mais Charton va arriver. Lepage ordonne à Segrétain de descendre dans la vallée et de prendre pied sur les pitons qui sont en face. Charton doit venir par là. Le B.E.P. le recevra. Commence alors la descente de nuit, par un sentier où ne passerait pas une chèvre. Harcelés sans fin, les légionnaires marchent à l’aveuglette. On ne voit rien. Des hommes tombent dans le vide.

La mission suicide du 1 B.E.P.

La journée du 6 octobre va être capitale. La colonne Charton progresse toujours lentement mais sans difficultés insurmontables et arrive sur 590. Toutefois, deux incidents aux conséquences désastreuses pour l’avenir marquent la journée : une compagnie de partisans qui, sous les ordres de son capitaine, agissant de sa propre initiative, tente de faire la jonction avec la colonne Lepage - l’officier ignore qu’elle est encerclée -tombe dans une embuscade meurtrière. Pour la sortir de cette souricière, il faut engager tout le bataillon. « Une compagnie de partisans, peut-être la meilleure, écrit Charton, fut mis hors de combat et surtout un temps précieux fut perdu ». Deuxième incident : le groupe de civils, difficile à commander, s’arrête pour une cause inconnue. Le 3e/3 R.E.I. qui suit croit à une halte commandée et s’arrête à son tour.

Il ne débouche sur 590 que vers 18 heures après avoir mené d’assez durs combats d’arrière garde. A Langson, pourtant, les yeux se sont ouverts : on prend conscience de la situation. Lepage reçoit l’ordre de décrocher.

Encore faut-il pouvoir le faire. A 15 heures le colonel Lepage qui, conformément aux ordres, prend le commandement des deux groupements désormais proches, demande au lieutenant-colonel Charton de stopper sur place et d’envoyer immédiatement des éléments sur les pitons de Qui Chay pour l’aider à déboucher des gorges de Coc Xa, appelées aussi « La Source », seul endroit par où quitter la cuvette maudite. Lepage a en effet l’intention de décrocher le 7 octobre au lever du jour.

Charton, pourtant hostile à cette solution, obéit. « A ce moment, écrit-il dans son livre R.C.4, rien ne s’opposait à ce que la progression de mon groupement vers That Khé se poursuive. Une fois-là, aidé des canons de That Khé, j’aurais ouvert la R.C.4 en direction de Lepage. Mais celui-ci refusait cette solution : "Je suis encerclé, me dit-il par radio, et je ne peux pas tenir 24 heures de plus. Restez donc sur place et attendez-moi".  » Pour percer, Lepage ne voit qu’une unité : le 1" B.E.P. Ou du moins ce qu’il en reste. C’est une mission suicide. Sur les 800 hommes que compte à l’origine le bataillon, le commandant Segrétain et son adjoint, le capitaine Jeanpierre n’en comptent plus que 300 à peine, épuisés par les combats des jours précédents, à court de munitions : une dizaine d’obus de mortier. quelques grenades. Le B.E.P., seul, sans appui, va se faire décimer.

Segrétain et Jeanpierre demandent à Le-page l’autorisation de retarder l’opération. Il faut, disent-ils, demander au général Carpentier d’envoyer le lendemain matin l’aviation de chasse. Alors là, oui, on passera. Lepage consent et sollicite l’appui aérien nécessaire. On le lui refuse : la météo est mauvaise. Lepage envoie à Segrétain un message ainsi conçu : « Percez coûte que coûte : le sort du groupement est entre les mains du 1" B.E.P. ». Il est minuit.

Les Tabors percent

La percée du 7 octobre va s’effectuer dans des conditions effroyables. Embusqué partout, bien à l’abri, l’ennemi se prépare à faire un carnage. Derrière chaque rocher, derrière chaque arbre, il y a un Viet. Suivis des Tabors, les légionnaires progressent mètre par mètre, sous un feu ininterrompu. Combat inégal, sans issue. Pourtant, ils continuent : grenades, couteau, tout est bon. Des trois cents combattants, blessés compris, que Segrétain a réussi à rassembler avant l’assaut, il n’en reste, après quelques minutes de combat, que cent dix... Les Viets ne fléchissent pas. Ils tiennent la sortie des calcaires avec plusieurs centaines d’armes automatiques. Presque tous les officiers du B.E.P. sont morts. C’est alors que les Marocains, affolés, se mettent à tirer non seulement sur les Viets, mais aussi sur les légionnaires, qui doivent riposter pour ne pas se faire fusiller dans le dos. Les Marocains foncent. La percée, ils vont la faire. Les Viets fléchissent enfin. Les Marocains leur passent dessus, escaladent la faille. Les Tabors d’une compagnie du 8’ R.T.M. commandés par le capitaine Feaugas se lancent au coude à coude en chantant un chant sacré. A la fin de l’assaut, il n’en restera plus grand-chose. Le lieutenant Lefébure, un rescapé, dira plus tard : « La guerre, je l’avais connue en Italie, en France, en Allemagne. Sur la R.C.4, je n’ai vu qu’une boucherie à laquelle rien ne peut se comparer ». Les ordres de Lepage ont été respectés : la percée est faite. Derrière les Marocains, les survivants se précipitent. Les blessés, eux, seront pris.

Le médecin-capitaine Pedoussaut restera auprès d’eux. Pour les autres, c’est peut-être le salut. Après avoir escaladé une falaise haute d’une cinquantaine de mètres, ils tombent sur la colonne Charton. La jonction est opérée. Avec trois jours de retard, au prix de centaines de morts. Dans la journée, les restes de la colonne Lepage décrochent vers l’ouest, vers la colonne Charton. Des hommes hagards, des officiers sans galons viennent alourdir le groupement de Cao Bang, déjà bien éprouvé. Des goumiers, leur arme autour du cou, se laissent tomber, accrochés à des lianes, du haut de la falaise. Des soldats épuisés, définitivement vaincus, s’affalent.

Matin du 7 octobre, groupement Charton : « Dès le lever du jour, la situation générale, en particulier celle de mon groupement, s’aggrava de façon catastrophique -c’est Charton qui parle - A 6 heures, toutes les positions furent soumises à un tir violent de mortiers lourds et légers. « A 6 h 30, la compagnie de partisans qui occupait le piton dominant Ban Ca -compagnie mal aguerrie et assez mal encadrée - se laissa surprendre par une attaque viet. Rejetée de sa position, elle fut pratiquement anéantie. « Vers 7 heures, après de violents combats, le 3’ Tabor perdit à son tour le piton qu’il occupait. Aussitôt les Viets passèrent à l’attaque du piton situé à 600 mètres au sud de 477. Ils bousculèrent les goumiers et s’emparèrent du piton.

« Le 3’/3 R.E.I. qui, dès la pointe du jour, s’était mis en marche pour pousser, selon les ordres, le plus loin possible vers That Khé par les hauteurs, arriva enfin à 477 et contre-attaqua aussitôt. Le piton situé à 600 mètres au sud de 477 fut repris sans trop de difficultés. En revanche, les assauts les plus furieux sur le piton de Quang Liet, faute de préparation au mortier et d’intervention aérienne, se révélèrent inutiles. Le commandant Forget fut mortellement blessé en montant à la tête de ses hommes à l’assaut de ce piton. « Je donnai l’ordre de ne pas insister. « Avec mes maigres réserves, je tentai un débordement par l’ouest. Malgré deux tentatives, cette manoeuvre échoua. Elle était d’ailleurs menée par des troupes déjà démoralisées, les rescapés de Ban Be. « C’est alors que le groupement Lepage arriva en complet désordre, refluant sur les positions occupées par mon groupement.

« Le moral commandait à être atteint. Les unités étaient mélangées et désorganisées : beaucoup n’avaient plus de munitions. Partisans, parachutistes du B.E.P., goumiers, tirailleurs, légionnaires s’entassaient derrière le 3c/3 R.E.I. ou se mélangeaient au bataillon.

« Je pris alors contact avec le colonel Le-page et les différents chefs de bataillon de mon groupement. Je leur expliquai le danger de la situation et leur demandai de faire l’impossible pour regrouper les unités à l’est de mon groupement.

Les renforts sont exterminés

C’est le massacre final. Jeanpierre compte les survivants du B.E.P. : 130, l’équivalent d’une compagnie, qu’il fractionne en cinq groupes, guidés par un officier. Le décrochage a lieu par la vallée de Quang Liet, qui rejoint That Khé. Bientôt une embuscade achève ce qui restait du B.E.P. C’est l’éclatement. Segrétain mourant est abandonné à sa demande. Vingt-trois hommes, dont Jeanpierre, atteindront la cote 608 dans la nuit. Ils rejoindront That Khé deux jours plus tard, le mardi 10 octobre, jour de l’évacuation. Entre-temps Charton a été pris ; puis c’est au tour de Lepage. Quatre ans de captivité les attendent.

Durant ces deux journées des 9 et 10 octobre, les Viets pourront s’en prendre massivement aux renforts de That Khé. En tentant la jonction avec les colonnes Charton et Lepage, du moins ce qu’il en reste, le 3e groupement colonial de commandos parachutistes (G.C.C.P.) du capitaine Cazaux, parachuté sur That Khé pour venir en renfort, et la compagnie de marche du 1’1 B.E.P. sont exterminés. Le piège s’est complètement refermé. Sur les 5 000 soldats engagés dans le désastre de la R.C.4, 1840 hommes, dont 39 officiers, en sortirent vivants. La note était lourde. Elle sema la panique. Dong Khé pris par le Vietminh, Cao Bang abandonné dans les conditions que l’on sait, le Haut-Commandement était débordé. Le 10 octobre, alors que le 3e G.C.C.P. se faisait décimer, That Khé était évacué. Le grand repli commençait. Des hommes arriveront à That Khé après l’évacuation. Epuisés, hurlant de joie à l’idée de retrouver des Français, ils tomberont sur les Viets et ils partiront pour les camps.

Rien n’est encore définitivement perdu

« Le colonel me quitta pour tenter ce regroupement mais le commandement se révéla impossible. Devant la pagaille qui ne faisait qu’augmenter, je demandai par radio à la Z.F.N.E. le parachutage d’un bataillon à Ban Ca. L’arrivée d’un bataillon frais à cet endroit aurait peut-être été décisive, car rien encore n’était définitivement perdu. Ce renfort aurait regonflé le moral de tout le monde et atteint celui des Viets. Il nous aurait ouvert la porte de That Khé. « Dans cette atmosphère de catastrophe, un sous-officier indigène d’une des compagnies de partisans détachées à Qui Chan arriva à mon P.C. et m’annonça que les deux compagnies étaient en déroute et tous les cadres français hors de combat. Cette nouvelle paraissait véridique, étant donné l’ambiance dans laquelle arrivaient les hommes de la colonne Lepage.

Elle était absolument fausse. J’en conclus, bien à tort, qu’il ne fallait plus compter sur ces deux excellentes unités qui devaient, d’après les ordres, rejoindre mon groupement après l’écoulement des derniers éléments de Lepage.

« Et puis, vers 16 h, se produisit un incident fatal pour la poursuite des opérations. Les hommes qui m’entouraient se mirent tout à coup à crier : "Les Viets viennent de s’emparer de la cote 477 !" En effet, on les voyait grimper sur 477 tandis que les éléments du 3’ Tabor quittaient cette position.

« J’essayai en vain de faire reprendre cette position-clef. « La situation à cet instant paraissait désespérée. Les deux groupements étaient entassés au coude à coude sur moins d’un kilomètre, dans un ensellement compris entre la cote 477 au nord et le piton situé à un kilomètre au sud de 477. Il suffisait aux Viets de placer sur 477 des mitrailleuses, des mortiers, voire de simples F.M. pour faire un carnage de nos troupes.

« Dans la pagaille qui régnait, j’avais perdu le contact avec le colonel Lepage. Je devais prendre une décision immédiate pour tenter de sauver ce qui pouvait l’être encore. « Il fallait avant tout desserrer le dispositif. Je demandai successivement au commandant Arnaud, du 8e R.T.M., et au commandant Labataille, adjoint du colonel Lepage, qui se trouvaient à mes côtés, de pousser les troupes qu’ils pouvaient encore commander sur les hauteurs dominant à l’est le petit ruisseau qui coulait sur le flanc est de 477.

« Dans le désordre ambiant, ces deux officiers ne parvinrent pas à déplacer leurs troupes, trop mélangées avec toute sorte d’unités. « Je pris alors la solution désespérée d’essayer d’entraîner moi-même une partie des éléments qui encombraient la position sans avoir rien à y faire et qui paralysaient le commandement.

« Je fis venir le capitaine Labignette, adjudant-major du 3/3e R.E.I. Le capitaine avait pris le commandement du bataillon car le commandant Forget était hors de combat. A quelques pas de nous, le chef de bataillon, à l’agonie, s’éteignait doucement. Je dis à Labignette : " Je vais tenter de déborder Ban Ca par l’est. Votre bataillon est la seule unité encore capable de se battre. Jusqu’à nouvel ordre de ma part ou ordre contraire du colonel Lepage, continuez à fixer l’ennemi pour protéger les deux colonnes. Je pense revenir mais je n’en suis pas sûr".

« J’ordonnai à mon P.C. radio de rester à la disposition du colonel Lepage qui n’avait plus de poste radio et j’envoyai un dernier message à la Z.F.N.E. : "Groupements ne peuvent plus compter que sur 3/3e R.E.I. Seule intervention urgente de l’aviation et de renforts pourrait sauver la situation ". « Et je m’élançai. J’entraînai facilement derrière moi une partie du 8e R.T.M. avec le commandant Arnaud et une harka de goumiers derrière le commandant Labataille. « Depuis le piton de Ban Ca, les Viets se mirent à tirer au mortier sur ma petite troupe et moi. Je reçus un éclat à la tempe gauche mais il ne me fit pas grand mal car il devait être à bout de course. Nous poursuivîmes notre élan pour déborder finalement les positions viets contre lesquelles nos contre-attaques s’étaient brisées.

« Je tombai sur un sous-officier de partisans qui gardait avec quelques hommes les cinq ou six prisonniers viets faits dans la vallée de Quang Liet dans la nuit du 5 au 6 octobre. Le sous-officier avait un problème à résoudre sur-le-champ, car il sentait bien que la situation devenait intenable. Que faire des prisonniers ? " Dites-leur de se planquer quelque part en attendant la fin des combats, lui répondis-je. Nous les libérons, mais qu’ils ne bougent pas. Ils risquent de se faire descendre ".

« Très vite je m’aperçus que je ne pouvais revenir en arrière. J’étais obligé de poursuivre la progression. Notre détachement butait partout sur des cadavres. Quelques-uns étaient déjà gonflés par la putréfaction. Viets ou partisans ? Il n’était pas question de s’arrêter pour les identifier.

« Entre-temps, selon les ordres, les deux compagnies de partisans de Qui Chan s’étaient repliées sur 477 après le passage des derniers éléments du groupement Lepage. Elles trouvèrent ce piton occupé par l’ennemi. Le lieutenant Villtard, excellent baroudeur qui commandait ces unités, fit aussitôt attaquer 477.

Passant victorieusement sur le dos des Viets, il rejoignit le gros de la colonne. Apprenant son départ, il suivit ensuite k 3* Tabor, parti lui-même sur mes traces. Arrivé aux environs de la cote 603 tenue par les troupes amies de That Khé, il fut alors attaqué à son tour. L’ennemi dispersa ses compagnies, tandis que le 3e Tabor atteignait la position de repli organisée par le capitaine Labaume avec ses troupes de That Khé.

Si j’avais pu me douter que le détachement Villtard était encore en bon état et qu’il allait reprendre 477, je n’aurais pas tenté mon expédition désespérée. (Celle-ci permit pourtant à un certain nombre de nos hommes de s’en sortir et de gagner à temps Khé.) En effet, nous aurions pu constituer un groupement de marche apte as combat avec les deux compagnies Villtard et deux compagnies prélevées sur les effectifs du 3/3’ R.E.I. Avec un tel groupement. il était possible de forcer le passage à l’est en direction de 608 et 703 tenus par les groupes de That Khé. Ce qui restait des partisans et des Marocains aurait suivi tant ken que mal et les débris du 3/3e R.E.I.,aprés avoir fixé l’ennemi et décroché à leur mur. auraient fermé la marche. Cette solution nous aurait peut-être coûté trois ou quatre cents hommes, mais le gros des colonnes serait passé. »

"Sources "Connaissance de l’histoire" Hachette 1982"

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NOUS SOMMES le 07 octobre

Message par Major17 le Ven 7 Oct 2016 - 9:26

il y a bien longtemps, c'est vrai, mais COC XA est toujours bien présent.
souvenons-nous
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Re: OCTOBRE 1950 LA ROUTE COLONIALE 4 (RC4)

Message par charly71 le Ven 7 Oct 2016 - 10:26

Merci Bidassoa de remettre au gout (?) du jour cette sinistre RC4,
on parle beaucoup de DBP et peu (ou moins) de la RC4 ... et pourtant !
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Re: OCTOBRE 1950 LA ROUTE COLONIALE 4 (RC4)

Message par Lothy le Ven 7 Oct 2016 - 11:52

Nous savons tous les deux, Charly, que relater la longue histoire de cette "Route de la Mort" n'est pas une mince affaire...

Aujourd'hui, c'est plus particulièrement de Coc Xa et de la Colonne Lepage, dont il y a lieu de se souvenir...



Sans oublier bien sûr d'y associer tous ceux qui périrent sur cette route, ou furent menés vers ces ignobles camps de détention où ils survécurent près de quatre ans...

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