LES CAMPS PARACHUTISTES

Pierre Schoendoerffer et le Commandant Bréchignac

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28102011

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Pierre Schoendoerffer et le Commandant Bréchignac




C'est en Afghanistan que l'écrivain et cinéaste français réalisa, avec Joseph Kessel, son premier film, «La Passe du diable». Un demi-siècle plus tard, il est revenu dans la capitale afghane à l'invitation du 1er RCP, le régiment au sein duquel il avait servi pendant la bataille de Diên Biên Phu. Impressions.

Il y a cinquante-quatre ans, en Indochine, en 1953, 1954, j'ai servi plusieurs fois, caporal-chef cameraman du corps expéditionnaire, avec le prestigieux 2e bataillon du 1er régiment de chasseurs parachutistes (RCP), le premier de tous les régiments de parachutistes de France, descendant direct des groupes d'infanterie de l'air à la fin des années 30. J'ai partagé avec ces hommes le spectacle des étoiles et la chaleur du soleil, la pluie et le froid, et tout ce qu'on partage entre soldats. Le bataillon est mort, saigné à blanc, le 7 mai à l'aube. Des derniers volontaires avaient encore sauté, cette nuit-là, dans les barbelés ou les charniers de la cuvette de Diên Biên Phu, malgré les fusées éclairantes qui faisaient d'eux des cibles offertes.

Ce bataillon magnifique était sous les ordres du commandant Bréchignac, «Brèch» pour ses hommes. Un soldat exceptionnel. Un héros, et je connais le sens des mots. Nous n'oublierons jamais Bréchignac : il est l'un de ceux qui achevèrent la formation de mon caractère, de mes convictions et, peut-être, dans une certaine mesure, de ma destinée.

«Pour les paras, hip ! hip ! hip !» Ce furent ses derniers mots, son adieu, si ma mémoire ne me trompe pas, ce 7 mai glacé, juste avant l'aube. J'étais au PC de Langlais et Bigeard et j'entendais la radio. De l'autre côté de la Nam Youn, toutes nos collines étaient déjà tombées, Eliane 1 le 1er mai, Eliane 2 vers minuit dans l'énorme explosion d'une mine. C'était maintenant l'agonie d'Eliane 4. La voix étonnamment froide de l'opérateur-radio dans le crépitement crescendo des armes nous informant de l'inexorable progression des Viets. La voix de Bréchignac. Le silence. Poste radio détruit.

C'était il y a plus d'un demi-siècle - presque toute une vie, peut-on dire. Voilà pour le premier acte.

Il y a plus d'un demi-siècle toujours, je rencontre Joseph Kessel à Hongkong. Kessel, le géant, dont les livres (ah ! Fortune carrée) ont bouleversé mon adolescence - qui me bouleversent encore aujourd'hui. Je venais d'être libéré des camps vietminh. J'avais traîné un peu dans cette Indochine de mon coeur, dont je ne pouvais m'arracher sans douleur, gagné un peu d'argent comme photographe et décidé finalement de rentrer en France en achevant le tour du monde à mes frais. Première escale : Hongkong. Nuit de prince à la Kessel (ha ! ha ! vous pouvez rêver !). Je lui déverse le trop-plein de mes trois ans vécus là-bas, là-haut, et il me prend en amitié. De retour à Paris, quand j'ose téléphoner au «géant», il me dit qu'il me cherche. Il a un projet de film en Afghanistan, il veut que ce soit moi qui réalise le film. Kessel me met le pied dans l'étrier - ô que l'espérance était belle au grand soleil de messidor ! Mon premier film ! Au bout du monde ! Vous pouvez imaginer...

Mais le plus important encore, ce fut de découvrir l'Afghanistan à l'ombre de Kessel, dans son sillage, de partager avec lui le spectacle des étoiles et la chaleur du soleil... et tout ce qu'on partage entre amis. De découvrir et d'aimer. Je croyais avoir eu ma ration en Indochine, mais j'étais toujours affamé... O la cuvette de Kaboul dans la poussière de sable rose ! Maymana au farouche cavalier tchopendoz du bouzkachi, Mazar-e Charif la sainte, Balkh, détruite comme Carthage, Kondôz, Faïzâbâd, les ruines de la ville rouge. Bamiyan, aux deux immenses bouddhas presque intacts... Kessel, né en Argentine, avait passé sa petite enfance dans les steppes de l'Asie centrale, au nord de l'Amou-Daria, le vieil Oxus des Grecs d'Alexandre. Il se retrouvait chez lui en Afghanistan et nous a donné toute sa joie. Il était l'ami du roi Zahir Shah (ce fut le quatrième roi que je fréquentai après Bao Dai, empereur d'Annam, Norodom Sihanouk, roi du Cambodge, Sisavang Vong, roi du Laos - il me fut donné d'en connaître un cinquième, plus tard, Hassan II, roi du Maroc, n'y voyez aucune vanité). Voilà pour le deuxième acte.

De quoi s'agit-il ? me direz-vous, je ne vois pas le rapport.

Quelle drôle de chose que la vie : ce mystérieux agencement d'une logique aléatoire, pour quels desseins !

Troisième et dernier acte. Il y a peu, j'ai été élevé à la distinction de première classe d'honneur du 1er régiment de chasseurs parachutistes par le colonel Collet, chef de corps. C'est l'une de mes grandes fiertés : être reconnu par les hommes de ce prestigieux régiment comme totalement l'un des leurs. Mon colonel me propose - devrais-je dire : me donne l'ordre ? - de rejoindre «mon régiment» en mission en Afghanistan ! (Excusez-moi, mon colonel, vous m'avez invité : vous êtes un «gentleman and officer par acte du Congrès», dit-on à West Point.) Bréchignac et Kessel se rencontrent un demi-siècle plus tard. Ils ne s'étaient jamais vus de leur vivant. «Tu es du même sang, toi et moi», disait Rudyard Kipling dans Le Livre de la jungle. Kipling s'y connaissait aussi en Afghans !

A nouveau la cuvette de Kaboul dissoute dans la pollution et le vent de sable rose. La ville compte plus de 4 millions d'habitants, alors qu'il y a un demi-siècle ils étaient à peine 500 000. Vu de loin, tout semble calme, paisible, desséché sous le soleil décapant. On respire une fine poussière et Dieu sait quoi d'autre - nous sommes à 2 000 mètres d'altitude et j'ai le souffle court. Dans un faubourg de l'Est, la base arrière d'origine soviétique, sérieusement retapée, reconstruite par les Allemands, qui savent y faire, est sous la responsabilité des Français. Une véritable tour de Babel - des Italiens, des Portugais, des Hollandais, Norvégiens, Turcs, Allemands, et j'en passe, hommes et femmes se côtoient sans frictions apparentes. Diên Biên Phu aussi était une Babel - outre les Français de souche, comme on dit aujourd'hui, les Européens de la Légion, des Vietnamiens, Cambodgiens, Africains, Maghrébins, Thaïs, Hmongs, des gens de nos îles éparses de l'Atlantique, du Pacifique et de l'océan Indien et j'en passe, composaient la garnison du camp retranché. Mais le confort n'était pas le même, oh, non !

Briefing du colonel. De mon colonel. Que faisons-nous là, à quelque 10 000 kilomètres de la France ? L'Afghanistan émerge douloureusement de près de quarante ans de guerres étrangères et civiles (et je ne peux m'empêcher de penser au Vietnam, à l'Indochine). Les Afghans sont de fiers guerriers. Ils ne se sont jamais soumis. Ceux qui voulaient leur imposer leur domination s'y sont cassé les dents, les Britanniques du temps de Kipling au XIXe siècle par trois fois, les Russes, les Soviétiques récemment.

Le colonel nous indique la mission qu'il a reçue : conduire des opérations de sécurité et de stabilité dans la zone de responsabilité française. Il nous explique son idée de manoeuvre : conserver les faveurs de la population, déstabiliser l'adversaire par la surprise et en marquant ostensiblement notre présence.

Allons voir sur le terrain. Patrouilles dans les faubourgs nord de la ville - j'en ferai plusieurs, de jour et de nuit.

La nuit, on porte des lunettes à intensification de lumière, comme on en voit sur les casques des soldats américains en Irak, dans les reportages télévisés. Lumière verte surprenante. Au début, je trébuche, maladroit, et marche comme un poivrot. Mon ange gardien - le chef de patrouille m'a confié à un para qui ne me quitte pas d'une semelle - me soutient, me signale les embûches. Merci, camarade. Ces paras sont bien entraînés et se tiennent bien. Ils gardent les distances, attentifs, mais pas menaçants. Un geste plus qu'un ordre les fait manoeuvrer et se couvrir mutuellement. Je suis impressionné, Bréchignac n'aurait pas fait mieux. La population me semble... comment dire... d'une neutralité bienveillante. Palabres dans un pauvre petit poste de police (une kalachnikov pour trois policiers). Cérémonie du thé d'abord - l'Afghan est hospitalier. Puis échange de banalités aimables traduites par l'interprète. Cigarettes offertes. Peu à peu, par détours, on en vient au coeur du sujet. Le chef de patrouille prend le pouls du quartier. Je pense à Kessel, à nos palabres lors du tournage du film. On parle d'école, d'infirmerie, de terrain de sport, de pollution. Le danger est là, invisible, mais présent. La bombe humaine, qui ne choisit pas, comme en Irak, la foule civile, mais l'étranger, le soldat.

Un raid à Istalif. Une bourgade verdoyante à flanc de montagne aride que nous avions filmée, il y a plus d'un demi-siècle, et qui n'a pas changé. A nouveau Kessel et Bréchignac se croisent. Des traces de guerre. Des baraques de terre crue, de torchis, qui lentement retournent à leur limon originel (homme, tu es poussière et tu retourneras à la poussière, c'est vrai aussi pour son habitat en Asie centrale).

Visite au musée de Kaboul. Quelle tristesse, les pauvres restes que les talibans n'ont pu détruire ! Le travail du conservateur qui reconstitue les statues du Gandhara brisées en mille morceaux comme un puzzle. Quelle foi, quelle espérance dans le sombre avenir.

Le cimetière des étrangers, que les talibans n'ont pas dégradé, on ne sait pourquoi. Avec l'ambassadeur de France, je m'incline sur la tombe d'Hinstin, l'ami de Kessel, dont il parle dans Tous n'étaient pas des anges.

Je rentre en France. Je quitte mes camarades du 1er RCP, leurs anciens d'Indochine seraient fiers d'eux. Ils leur ressemblent tellement. Je suis fier d'être français. Merci, mon colonel.

«Pour les paras : hip ! hip ! hip !» aurait dit Bréchignac.

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NOTA / en septembre 2006 à l'occasion de la Saint Michel je m'étais mis en tête de diffuser le film DIEN BIEN PHU.

mais je me suis heurté à une loi implacable qui me demandait pour diffuser ce film en public des droits en euros importants.

j'ai fini par contacter Pierre Schoendoerffer en personne pour lui demander de m'autoriser à diffuser son film sans avoir à en payer les droits.
il s'empressa d'intervenir auprès de la société détentrice des droits et nous avons pu ainsi diffuser pour la Saint Michel 2006 ce magnifique film.

MERCI MONSIEUR
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guépard

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