Les Paras prendront-ils Paris ?

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28102017

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Les Paras prendront-ils Paris ?




(Historia de Juin 1959)

Il y a un an, le destin de la IV République et celui de la France était suspendu à l'évolution d'une situation difficile à la fois en Algérie et dans la métropole.
Le général de Gaulle ne voulait recevoir le pouvoir que dans la légalité et avec le consentement du pays.
Les auteurs des 13 complots du 13 mai (Fayard) nous racontent le moment le plus délicat de la crise.

par Merry et Serge Bromberger





Le Mois de Mai 1958

Ce mardi 27 mai, la crise atteint à son paroxysme.

Depuis 48 heures, toute la France est en alerte.
Les paras sont suspendus au-dessus de la tête du gouvernement.
A chaque passage d'avion, les banlieusards interrogent le ciel, guettant la floraison des corolles.

Le capitaine Lamouliatte,   qui fait la liaison entre le colonel Gribius,    chef du deuxieme groupe blindé stationné à Rambouillet et à Saint-Germain,   le général Miquel à Toulouse,   qui commande la V  région et l'état-major d'Alger,   est parti à l'aube en avion pour aller chercher des instructions décisives au quartier général de Salan.

Il ne passe que trois heures à Alger,   s'arrête une heure au retour sur le terrain de Francazal,   base de Toulouse, où le général Miquel est venu l'attendre.
 -   Alors, on a renoncé ?    demande le général qui attend chaque jour depuis une semaine l'ordre de prendre la tête des troupes aéroportées.
 -   Pas du tout.    Il faut accélérer !   C'est pour demain soir !    lui répond l'officier de paras.

En arrivant à Paris,   le capitaine prend un taxi,   interroge le chauffeur sur ce qu'on pense dans la capitale et sursaute
 -   Ça sent le para, et drôlement !

A 10 heures du matin, le ministre de l'Intérieur, M. Jules Moch, est saisi d'un rapport circonstancié :
 -   le débarquement en France est pour demain dans la nuit.

On affirmera plus tard qu'il ne s'agit de rien de moins que d'une copie du plan   « Résurrection ».

Le général Lorillot,   le nouveau chef d'état-major général en aurait reçu une copie aussitôt transmise à son ministre M. de Chevigné et par celui- ci à M. Jules Moch,   ministre de l'Intérieur.

L'Elysée est déjà pareillement informé par le général de Beaufort qui s'y montre quotidiennent et qu'on sait être admirablement « tuyauté ».

En réalité, l'ordre d'opérations n'a été tiré qu'à quatre exemplaires destinés aux quatre chefs d'opérations sur le terrain.

Mais le général de Beaufort a tiré de ce plan des exposés très approchants dont il s'est servi comme de V2 dans l'offensive psychologique qu'il mène à Paris depuis le 13 mai.

Le plan prévoit tout un calendrier de dates possibles suivant l'évolution de la situation politique.
 - La première de ces dates est la nuit du 28 au 29 mai;
 - la seconde, la nuit du 30 au 31 ;
 - la troisième, la nuit du 2 au 3 juin.

L'essentiel de l'opération consiste dans le débarquement sur les aérodromes militaires de Villacoublay et du Bourget de quatre régiments de parachutistes venant occuper Paris avant l'aube et l'entrée en action des 20000 C.R.S. présents à Paris, pour qui 20 000 collections d'uniformes militaires ont été préparées.


 Le jour J.,    à l'heure « moins 3 » ,   c'est-à-dire à 23 heures,  les chars du colonel Gribius s'ébranlent pour occuper les aérodromes militaires de Villacoublay et du Bourget où doivent atterrir les paras.

Il avait été prévu que les troupes aéroportées pourraient avoir à sauter au cas où les pistes eussent été coupées.   Mais l'armée de l'Air, qui a adhéré tout entière au mouvement,   a garanti qu'elles seraient tenues dégagées,   malgré les ordres de M. Jules Moch et de M. de Chevigné.

Les routes suivies par les chars et celles que prendront ensuite les colonnes de paras escortées de blindés seront jalonnées par la police.   Le Comité de Salut Public de la Préfecture de police,  constitué par le député ex-commissaire Dides, dispose de l'adhésion à peu près générale des cadres et des effectifs de gardiens de la paix et du corps des inspecteurs.

Dans toute la région parisienne,   des commandos de volontaires constitués par les groupes patriotiques et activistes   --   plus ou moins armés --.  le port des armes de guerre leur est en tous les cas absolument interdit --   prendront possession des mairies, des gares, des studios de radio et de télévision.
Ils doivent agir sans violence.   Des Comités de Salut Public s'installeront en même temps dans chaque hôtel de ville.

Le commando le plus important   - 300 hommes -   doit s'emparer de l'Hôtel de Ville de Paris.
Les postes de police et la Préfecture de police seront occupés par les policiers eux-mêmes.

A H + 2 h 30,   c'est-à-dire à 1 h 30, première vague d'avions atterrissant toutes les trois minutes sur l'aérodrome de Villacoublay et du Bourget, amenant deux régiments de paras du Sud-Ouest avec un état-major de brigade.
 - 24 Nord-Atlas de la base de Francazal à Toulouse et une dizaine de Bréguet-deux-Ponts et
 - DC 4 déposent ces 1 500 hommes en 2 h 20.

A H + 5 h 30, seconde vague au Bourget.

Celle des deux régiments de paras arrivant d'Algérie sous le commandement du général Massu.
Entre-temps,   un complément de paras du Sud-Ouest aura été déposé à Orly,   au total 3 500 hommes.
 -  200 camions escortés de blindés amènent les paras au lever du jour sur tous les points stratégiques de la capitale.
Pendant ce temps, des groupes de paras réservistes encadrés par des officiers venus d'Alger auront pris position sur les ponts, aux principaux carrefours.

Pendant le même temps,
les C.R.S. de M. Jules Moch se transfigurent en soldats de l'opération « Résurrection ».
Habillés de neuf en kaki ou en toile de camouflage,
 ils doivent occuper sans coup férir
 le    Palais-Bourbon,   l'Intérieur,   la Guerre,    la Marine -
 la Concorde doit devenir le Forum de Paris -
 les autres édifices publics qu'ils avaient auparavant mission de garder.
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EAGLE

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Les Paras prendront-ils Paris ? :: Commentaires

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Message le Sam 28 Oct 2017 - 4:28 par EAGLE

Les C.R.S. sont les éléments qui donnent le plus de souci au général Miquel.
Les paras sont enthousiastes.
Mais les C.R.S. trépignent d'impatience et leurs officiers ont toutes les peines du monde à les empêcher d'entrer en action avant le jour J.

Ils ont tous dans leurs poches des morceaux de craie pour mettre des croix de Lorraine sur leurs casques et leurs camions.

Au matin, le général Miquel, commandant en chef de l'action en métropole, doit aller en hélicoptère, avec le général Massu, chercher le général de Gaulle à Colombey pour le ramener à Paris.

Cela est dans leurs projets. Mais l'accueil qui les attend risque d'être très différent de celui qu'ils escomptent.
L'opération tout entière doit se dérouler l'arme à la bretelle, sans un coup de feu.

On ne prévoit que des noyaux de résistance très isolés au siège central du parti communiste et dans quelques coins de banlieue.
Les arrestations prévues ne sont d'ailleurs que des «neutralisations» momentanées, sans violence et ne doivent pas être maintenues.

Aux premières heures de la journée, le chef des opérations à Paris, qui doit être le général de Beaufort, fera relever les unités de paras par des troupes régulières des régiments d'instruction.
La majeure partie des paras enrégimentés seront regroupés pour recevoir éventuellement une nouvelle mission. On peut avoir besoin d'eux en province.
Si-non, ils rentreront en Algérie au plus vite.
A Lyon, à Bordeaux, à Dijon, à Marseille, en Bretagne, les préparatifs ont été faits.

Le général Salan a gardé sous son autorité personnelle les opérations éventuelles de l'armée française en Allemagne.
En cas de besoin, des éléments blindés de l'armée d'Allemagne subsistant des divisions atomiques démontées pour la guerre d'Algérie franchiront le Rhin et prendront position dans la région Nord-Est, « la France utile », selon l'expression du ministre de l'Intérieur, où l'effervescence ouvrière est supposée pouvoir être la plus vive, coupant la route au gouvernement que M. Jules Moch songe à replier vers Lille.

Le ministre de la Défense nationale, M. de Chevigné, se refuse encore, ce 27 mai, à prendre au sérieux le plan Miquel-Salan.
- Les généraux sont trop intelligents, répète l'ancien colonel de spahis,
- pour se lancer dans cette folie.
Jules Moch se laisse intoxiquer ...

Cependant, il convoque ce jour même le général Miquel. Celui-ci demande un avion militaire pour le conduire à Paris. On le lui envoie au début de l'après-midi.

Au ministère de la guerre, il est reçu fort courtoisement par le ministre.
- Je comprends les sentiments des officiers d'Algérie, lui dit M. de Chevigné.
- Mais un putsch en métropole ne conduirait l'armée et le pays qu'au désastre et à la guerre civile.

Une demi-heure plus tard, il raccompagnera son visiteur et lui serrera la main.
Il ne lui aura posé aucune question. Peut-être M. de Chevigné ne savait-il pas le commandement clandestin confié au général Miquel.
Le président du Conseil l'ignorait totalement en tous les cas.

Seul avec Guy Mollet, Jules Moch parait avoir été pleinement conscient de la menace suspendue au-dessus du régime. Mais il fit peu de confidences pour ne pas saper le moral de ses collègues.

Ses confidences, M. Jules Moch en faisait surtout profiter son chef de parti. M. Guy Mollet passait ces journées d'angoisse auprès de lui, place Beauvau.
Déconcertante intimité que celle de l'initiateur du dialogue avec de Gaulle et du leader de la « résistance républicaine ».

Les deux hommes avaient besoin de se convaincre mutuellement. Mollet voulait entrainer Moch vers de Gaulle. Moch ne pensait qu'à retenir Mollet.

Mais tous deux essayaient d'organiser la résitance aux factieux.

Guy Mollet convoque à l'Intérieur les leaders des grands syndicats Force Ouvrière.
Notamment des cheminots.
- Il faut, leur dit-il, organiser la grève des chemins de fer en cas de débarquement des parachutistes pour interdire leur transport.
- Les parachutistes prennent rarement le train ! observe un syndicaliste.
- Il faut couper les routes pour interdire leurs déplacements par camions !
- Si vous n'avez que les prolétaires, pour les envoyer au casse-pipe,
- vous n'aurez pas grand monde! rétorque un autre leader ouvrier.

En face du putsch militaire, M. Jules Moch, âme de la résistance, fait le compte de ses forces.

L'armée ? Des regroupements de troupes ont été ordonnés le 25 mai autour de Paris.
Mais ce sont de vaines mesures. Il n'y a pas de troupes de combat dans la métropole, sauf quelques unités comme le 2 Groupe Blindé de Rambouillet et de Saint-Germain, les paras du Sud-Ouest qui sont précisément les forces de choc de la rébellion.
Le reste ? 300 000 recrues qui font quelques semaines d'instruction avant de partir pour l'Algérie.

La Gendarmerie Mobile ? Elle appartient à la fois à l'armée et aux pouvoirs civils sous les ordres des commandants de garnisons et des préfets. Elle obéira aux militaires.

Les C.R.S. ? Depuis quinze jours, loin de leurs familles, ils mènent une vie harassante. Ils sont postés aux points stratégiques. Ils jouent les carabiniers du Châtelet.

Leurs cortèges de camions défilent continuellement dans Paris, avec quatre casques seulement à l'interieur pour faire croire à leur nombre.

On a essayé de les armer. Mais ces forces de l'ordre, habituées à la matraque et à la grenade lacrymogène, ont fait grise mine aux mitrailleuses, aux fusils-mitrailleurs, aux grenades offensives qu'on leur a offerts.

Il n'y a pas eu un refus d'obéissance, mais leur mauvaise volonté à recevoir la panoplie du combattant de guerre civile a été si évidente qu'on a renoncé à la leur distribuer.

Jules Moch, cependant, compte ferme sur la première Compagnie de Sécurité Urbaine qui garde l'Intérieur.
Mais un haut fonctionnaire du ministère vient ce soir lui tendre une clef.
- L'appartement de mes parents en vacances, dit-il.
- Vous y serez en sécurité.
- Personne ne connaitra votre adresse, que votre chef de cabinet et moi !
- Le téléphone direct avec la place Beauvau est installé.

Jules Moch a repoussé la clef et la désertion nocturne.

La police ? Il sait depuis le 13 mars qu'il n'y a pas à compter sur elle.
Ce soir-là, sortant du Palais-Bourbon, il a vu défiler les agents et les inspecteurs huant les députés.
Il a entendu des cris de « Mort aux Juifs ».
Les 20 000 , gardiens de la paix de Paris sont en majorité « didistes », gagnés au mouvement du commissaire Dides pour un régime autoritaire.

On parle beaucoup au Palais-Bourbon de recruter et d'armer des milices ouvrières.

Le parti communiste peut mobiliser à toute heure 10.000 hommes,
ses troupes d'assaut toujours prêtes, qui comptent nombre d'Algériens.
Il peut négocier un accord avec le F.L.N., faire appel aux exécuteurs armés.
Il y a 400 000 Algériens en France.
Nombre d'entre eux pourraient être encadrés en bataillons pour la guerre de rue.

- Jamais nous n'avons songé à cela, dira plus tard le ministre de l'Intérieur.

En revanche, M. Jules Moch a donné aux Igames des instructions extrêmement rigoureuses.
- Préfets et sous-préfets doivent établir un contact étroit avec les organisations ouvrières,
- même communistes,
- éveiller dans le pays, par des grèves, des réunions, des délibérations municipales;
- des manifestations, l'esprit de la défense-républicaine.

Le général de Gaulle est averti des préparatifs militaires qui sont faits pour imposer son retour au pouvoir. Le général de Beaufort lui en fait exposer le détail au nom du général Ely qui coiffe l'opération à travers son collaborateur pour en empêcher le déclenchement autant qu'il sera possible.

Mais le maitre de « Résurrection » , c'est Alger. Le général de Gaulle a fait demander au général Salan de lui envoyer des représentants qualifiés.
Il les attend. La résistance qu'il oppose au putsch ne peut avoir d'efficacité prolongée.

Il n'y a qu'un moyen décisif de contrer l'intervention militaire:
c'est de réussir son investiture légale.

Ce matin, après l'échec de sa rencontre nocturne avec Pflimlin, on lui répète qu'Alger ne veut plus attendre. L'échéance prévue du 28 mai sera respectée.

Il n'y a plus que trente heures pour stopper l'avalanche des paras. Il s'assoit à sa table et rédige un communiqué:

« J'ai entamé hier le processus régulier nécessaire à l'établissement d'un gouvernement républicain. Dans ces conditions, toute action de quelque côté qu'elle vienne, qui met en cause l'ordre public, risque d'avoir de graves conséquences. »
« Tout en faissant la part des circonstances, je ne saurais l'approuver. J'attends des forces terrestres, navales et aériennes présentes en Algérie, qu'elles demeurent exemplaires sous les ordres de leurs chefs, le général Salan, l'amiral Auboyneau, le général Jouhaud. »
« A ces chefs, j'exprime ma confiance et mon intention de prendre incessamment contact avec eux.»

A 10 h 45, Olivier Guichard, rue de Solférino, où siègent les bureaux du général à Paris, est appelé par Colombey. La voix de de Gaulle est sèche.

- Portez immédiatement ce message à la connaissance de M. Pflimlin !

En ce temps, Olivier Guichard reçoit l'ordre de faire parvenir au général Salan un message personnel conçu à peu près dans les mêmes termes, mais plus catégorique encore, interdisant à Alger toute opération contre l'ordre public.

Ce télégramme, de Gaulle, par une astuce qui est un trait de génie, a décidé de le faire passer par la voie officielle. Il est transmis à 11 h 30 au général Lorillot, chef d'état-major général, l'homme le plus malheureux de l'armée depuis qu'il a accepté de remplacer le général Ely, ce qui le désigne à la fureur des officiers partisans d' Alger.

Lorillot est un chef au caractère impossible, mais d'une droiture remarquable.
Ayant remplacé Ely à son corps défendant et d'ailleurs conseillé par son prédécesseur qui s'est enfermé dans son appartement aux Invalides, il a fait sienne la doctrine de l'unité de l'armée. Il sert de guichet télégraphique au général de Gaulle pour ses communications avec Alger.

Quoi qu'il en soit, le chef d'état-major général qui doit, auprès du gouvernement, faire face au débarquement le lendemain soir, pousse une exclamation de délivrance:
- De Gaulle bloque le débarquement.
Et par la voie officielle, encore. Il est formidable!
Il téléphone aussitôt ses remerciements au colonel de Bonneval.
De son bureau des Invalides, il se précipite rue Saint-Dominique chez M. de Chevigné, pour obtenir l'autorisation de transmettre le câble à Alger.
M. de Chevigné donne l'autorisation.

Dans l'après-midi, le général Miquel recevra à Toulouse un câble codé d'Alger:
« Action prévue n'est plus envisagée pour le moment. »

Le communiqué du général arrêtant le débarquement va provoquer en France
une d é t e n t e immédiate et considérable.

De Gaulle se fait le rempart de la République.
Il révèle aussi ce qu'on ne faisait que soupçonner : la rencontre de la nuit.

De Gaulle est sur le chemin du pouvoir.

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Message le Sam 28 Oct 2017 - 4:29 par EAGLE

Mais il va répandre dans le gouvernement et l'assemblée une véritable stupeur.

C'est Michel Poniatowski qui reçoit à Matignon le message apporté par Olivier Guichard.
Il saute aussitôt au Luxembourg,   où le chéf du gouvernement est allé instruire le président du Sénat de sa rencontre nocturne avec le général.

M. Pflimlin est indigné, scandalisé.

 -   Mais c'est une tromperie.   Il me fait passer pour un menteur.
 -   Il ne s'est pas engagé hier soir à faire respecter la légalité.
 -   Je ne me suis pas engagé envers lui à lui transférer le pouvoir.
 -   Comment peut-il dire qu'il a commencé hier soir la procédure régulière?
 -   A moins qu'il n'ait été mû par des raisons graves, supérieures.

 -   De Gaulle a joué avec Pflimlin comme le chat avec la souris,
        disait-on dans les couloirs de Matignon.

Cependant,    Jules Moch téléphonait au président du Conseil,
 -   Calmez-vous!    La première phrase du communiqué ne peut se comprendre qu'en lisant la suite..
 -   De Gaulle donne l'ordre à l'armée d'Algérie de ne pas bouger.
 -   Il ne pouvait le faire qu'en prétendant qu'il allait prendre le pouvoir.
 -   Il vous l'a expliqué hier soir.
 -   Je sais pourquoi il a dit cela. J'ai eu ce matin, à 10 heures, des informations sûres.
 -   Le débarquement était pour la nuit prochaine.
 -   Le général a dû recevoir la même nouvelle en se réveillant.
 -   Il a lancé aussitôt son communiqué pour arrêter les parachutistes...

La radio diffuse à 13 heures le communiqué. Maurice Schumann exulte:
 -   Il a gagné.    Nous avons gagné.    La France a gagné.

Un immense soupir de soulagement s'exhale de tous les coins de France.
Mais au Palais-Bourbon,    le communiqué a soulevé un geyser de vociférations.
Personne ne comprend exactement la situation,   puisqu'on ne sait rien.

La séance de la Chambre reprend à 15 heures dans le brouhaha.
Il s'agit d'examiner la nouvelle Constitution.
Les communistes ont lancé l'ordre de grève générale contre la menace de dictature.
Fiasco complet.    Même le métro,    qu'une manette suffit à stopper,    continue à rouler.
On se précipite dans l'hémicycle pour entendre les explications du gouvernement.
Mais M. Robert Lecourt parait seul.
Il demande le renvoi de la séance à 21 heures :
   -   un conseil de Cabinet extraordinaire est réuni.

Au seuil du Conseil,   M. Pflimlin cherche encore la détermination à prendre.
Il a eu le sentiment d'avoir été joué par de Gaulle décidé à brusquer les choses.
Mais la réflexion atténue cette amertume.  Le péril devait être bien pressant,   qui a décidé le général à anticiper sur les événements.

De Saint-Cloud,   le président du Conseil a aussi rapporté deux împressions :
 celle de la loyauté de son interlocuteur,
 sincèrement décidé à ne prendre le pouvoir que dans la légalité.

Celle aussi que le mot  « légalité »  n'a pas pour lui le même sens formaliste que pour un parlementaire.
Il est possible qu'il ait cru qu'une conversation politique ouvrant la porte à d'autres conversations constituait le  « processus régulier ».
Au fond, il n'y a qu'un mot déplacé dans le communiqué.
Le  « processus d'une investiture régulière »   n'eût pas été inexact.
Mais le général n'est pas un juriste.

En ce qui concerne l'urgence du péril,   le président du Conseil est fixé.
Les révélations de Jules Moch ne font que confirmer tout ce qu'il sait, tout ce qu'il entend.,
Il a beau se boucher les oreilles pour conserver son sang-froid,   tous les murs de Matignon retentissent de l'annonce du débarquement.
 -   Il n'est même pas besoin, dit-il, de l'intervention directe d'Alger.
 -   Nous risquons le coup de force à chaque instant.
 -   Les préparatifs clandestins sont si poussés dans le Sud-Ouest, à Bordeaux, à Lyon, à Paris,
 -   qu'un incident local peut suffire à déclencher la solidarité de l'armée en faveur de ceux qui
 -  seront les premiers entrés dans la voie de l'insurrection.

Il racontera plus tard: ,
 -   Pendant dix jours, j'ai vécu avec la perspective de ne quitter Matignon que pour être fusillé.

Il est assailli de menaces de mort.   A Strasbourg,   sa femme reçoit des cercueils.
Leur villa sur la côte basque a été l'objet d'un attentat au plastic.
A tout hasard,   Mme Pflimlin fait quitter le lycée à ses enfants et les envoie à la campagne.

En conseil, le chef du gouvernement raconte enfin à ses ministres son entrevue secrète de la nuit.
Il leur dit sa stupeur à la lecture du communiqué.

Guy Mollet,   appuyé par Jules Moch et Albert Gazier,   l'encourage à la fermeté,   sans formuler précisément les raisons de ce raidissement.

M. Pflimlin est de plus en plus étonné.
Il est parti la veille à Saint-Cloud ayant conclu un accord avec le leader S.F.I.O. pour préparer l'arrivée de de Gaulle,   à condition que le général condamne la rébellion.

Après avoir refusé de le faire,   à Saint-Cloud,   le général a prononcé la condamnation à Colombey.
Pourtant le chef socialiste fait chorus avec les champions de la résistance.

En réalité,   Guy Mollet pense que si M. Coty appelle ce soir l'homme de Colombey,   celui-ci risque d'échouer à l'investiture.

C'est François Mitterrand et le Front Populaire qui pourraient bien être les vainqueurs.

Jules Moch,   de son côté,   est en train de faire sa conversion.
Entre de Gaulle qui vient de stopper le débarquement et l'émeute,     il a choisi.
Il ne fera rien pour lui barrer la route constitutionnelle.
Mais en attendant que son heure soit venue   - que son parti ait évolué -
Il continue le baroud d'honneur de la résistance républicaine contre ceux qui veulent imposer de force le général.

Mais comme tout cela ne s'exprime pas ,     sinon en formules sibyllines ,
les bonnes gens n'y comprennent rien. .

 -   Va-t-on démentir le communiqué qui arrête le déclenchement de la guerre civile ?

 -   Après une discussion confuse, il est décidé que non.
 -   On n'en est plus à une équivoque près...


Plusieurs ministres sont partisans d'une démission immédiate.
Trois sur quatre des Indépendants,   membres du Cabinet,   annoncent que si M. Pflimlin ne se rend pas à l'Elysée pour remettre ses pouvoirs,    ils lui rendront leur portefeuille.

 -   Folie que cette démission, a dit Pinay.
 -   Vous allez créer la vacance du pouvoir.
 -   Vous voulez que ce soit l'insurrection qui investisse le général ?

Pinay, Guy Mollet, bien d'autres ont le même souci que Pflimlin :
 - ne pas provoquer une catastrophe par une abdication prématurée.

Pour la majorité des ministres qui se refusent à ce moment à démissionner, ce qu'il faut surtout trouver, c'est une sortie décente. Ils ne veulent pas partir en lâches.

 -   Si l'Assemblée avait la bonne idée de renverser le Gouvernement...
 -   Justement, ce soir, il y a un espoir.
 -   Le débat qui va se rouvrir est théoriquement engagé sur la réforme de la Constitution.
 -   Il faut la majorité des deux tiers.
 -   Il appartient au Parlement de prendre ses responsabilités,
     conclut Pflimlin   faisant sur ce transfert l'unanimité du Conseil.

Mais le chef du gouvernement se rend bien compte que ce baroud verbal ne peut continuer longtemps.
Devant l'armée insurgée,    l'Algérie et la Corse en rébellion,   le débarquement menaçant,   les scrupules des parlementaires à accueillir l'homme qui a rétabli le Parlement tournent aux pudeurs de trop vieille jeune mariée.

De surcroît,   la farouche opposition socialiste tient surtout aux manœuvres de l'opposition personnelle des minoritaires à Guy Mollet.
On commence à s'en rendre compte au Parlement.   Il est temps d'en finir avant que se répande le sang de la guerre civile.

Dans quelques heures,   il sera peut-être trop tard.

A la tribune de l'Assemblée,   M. Pflimlin évoque brièvement sa rencontre avec de Gaulle à qui il n'a pas offert le pouvoir,   comme d'aucuns le prétendent.
 -   Le président du Conseil n'a oublié à aucun moment qu'investi par l'Assemblée,
 -   il ne pouvait remettre qu'entre vos mains le mandat qui lui a été confié.

 -   « J'apprécie les mots qu'a prononcés le général ,   ajoute-t-il,  
     désapprouvant ce qui peut mettre en cause l'ordre public...  Pour le gouvernement,
     le chemin du devoir est clairement tracé :    nous ne créerons pas la vacance du pouvoir. »

Il faudrait être instruit des soucis et des scrupules de l'ancien juge d'instruction alsacien pour comprendre ce qu'il veut dire.       L'équivoque lénitive continue.

C'est Bidault qui la rompt,   réclamant la lumière,   tourné vers Guy Mollet.

 -   Le général n'est pas venu à Paris sans qu'on le lui ait demandé...
   Cette phrase:   « J'ai entamé le processus »,   n'aurait pas été écrite
   s'il n'y avait eu des échanges,   des demandes claires et pressantes.

Mais Guy Mollet reste silencieux.
 -   Le «processus» implique la crise ministérielle,    lance Pierre Cot.    Qui croire ?
 -   De Gaulle ou Pflimlin ?
 -  Nous nous suspendrons à vos basques pour vous empêcher de partir.

La barbiche de M. Ramadier tremble d'émotion quand il s'adresse,    au nom des socialistes,   au  président du Conseil:
 -   Vous n'avez pas le droit d'abandonner...
 -  Même sous la contrainte physique,   vous n'auriez pas le droit.

Mais ces émotions et ces éloquences masquent mal une réalité qui est partout évidente,    
   sauf dans la maison sans fenêtres.

 -   Sauver la République, bien sûr, mais qui donc peut la sauver, sinon le général de Gaulle ?       demande M. de Lipkowski.

Si vous avez dû lui demander d'être votre intercesseur auprès de vos légions,   c'est que vous ne pouvez plus vous faire obéir que par personne interposée.

Des ministres de plus en plus nombreux espèrent qu'un vote partagé de l'Assemblée va leur ouvrir la porte du gouvernement-piège dont ils cherchent à sortir.

Mais M. Jacques Duclos intervient:
 -   Nous ne vous donnerons pas d'alibi.
 -  La France saura que votre texte de réforme a été adopté mais que vous avez pris la fuite
 -  pour céder la place à l'usurpateur.

Et les votes communistes de faire au gouvernement une majorité triomphale, dérisoire :
           405 voix contre 165.

Il est minuit passé.   Ce 27 mai dramatique,   déconcertant,   incompréhensible de l'extérieur des coulisses,   vient de s'achever en portant l'imbroglio à son comble.
Le M.R.P. vote une motion interdisant à son président d'abandonner le pouvoir à l'instant même où celui-ci se prépare à démissionner.

Il est 2 heures du matin,   ce 28 mai,   quand le ministre des Affaires étrangères de M. Pflimlin dresse en conseil de Cabinet ce bilan d'un ministère d'ectoplasmes.
Quelques heures plus tôt, le président du Conseil a fait une déclaration sibylline à l'Assemblée:
 -   Je ne laisserai pas se créer la vacance du pouvoir.

Dans sa voiture,   en sortant de l'Assemblée,   M. Pflimlin a confié ses sentiments à son  directeur-adjoint de Cabinet,   Michel Poniatowski :

 -   C'est maintenant qu'il faut ouvrir le chemin à de Gaulle.
 -   Je viens d'en avoir la certitude, la conviction absolue.
 -   Jusqu'à ce soir, on risquait la guerre civile, l'illégalité, si j'avais démissionné trop tôt.
 -   Maintenant, nous risquons la guerre civile si je ne démissionne pas avant demain.
 -   Mais comme je l'ai dit à l'Assemblée, je ne veux pas ouvrir la vacance du pouvoir.
 -   Je ne veux apporter au président Coty qu'une démission à terme, conditionnelle,
 -   lui donnant le temps de rechercher à loisir les moyens de faire accepter de Gaulle à l'Assemblée.

Devant ses ministres, à Matignon, le président du Conseil expose la situation dramatique.

Puis, à 3 heures du matin, il apporte à l'Elysée, au chef de l'Etat sa démission à terme, pour lui donner le temps d'explorer les voies par lesquelles de Gaulle pourra accéder à l'investiture.

Les deux hommes d'Etat pèsent longuement le pour et le contre.
Ils tombent d'accord sur un point:

  le général veut certainement venir dans la légalité.
  Mais sa conception de la légalité est très éloignée de celle des juristes.
  D'après l'entretien de Saint-Cloud et les conversations tenues avec ses collaborateurs,
  de Gaulle paraît penser qu'il suffit que le gouvernement démissionne et que le président de
  la République l'appelle pour qu'un message le présente à l'Assemblée et qu'il mette les Chambres
  en vacances pour deux ans.
  Il faut donc obtenir de lui qu'il renonce à cette simplification des formalités constitutionnelles.
  Il faut d'autre part obtenir l'adhésion préalable des partis et notamment du parti socialiste
  farouchement opposé à son investiture.
  Cela ne peut se faire en quelques heures.

 -   Il n'y a pas d'autre alternative que de Gaulle ou la guerre civile,    insistait Pflimlin.
 -   Choisissons de Gaulle,   mais faisons en sorte que cette solution n'intervienne pas trop tôt
 -   pour qu'elle reste une solution parlementaire.
 -   Le choix du moment a une importance capitale.
 -   Et croyez-moi, nous pouvons compter sur le général.
 -   il tient trop à la légalité pour ne pas faire les gestes nécessaires.

A 4 heures du matin,    M. Coty s'était rangé à l'avis du président du Conseil qui lui remettait sa démission à terme.
Quand,    dans la nuit blafarde où les projecteurs allument une fausse aurore,    M. Pflimlin,   blanc comme un cierge,   les traits ravagés par la fatigue,   annoncera dans la cour de l'Elysée sa démission-retard,   personne n'attachera d'importance à la nuance.

Cette nuance permettra cependant au chef de l'Etat de déblayer les obstacles qui encombrent la route de Colombey à la rue de Varennes et d'éviter des heurts auxquels la République n'eût peut-être pas survécu.

ULTIMATUM D'ALGER AU PRÉSIDENT COTY:
D'ICI DEMAIN 15 HEURES   (Le 28 mai)

M. Pflimlin et ses ministres démissionnaires sont allés se coucher, délivrés.

M. René Coty ne se couche pas.
Avec la lettre de démission du président du Conseil dont la date reste en blanc sur la table, c'est à lui de mener le grand jeu, de sauver la République ou de la perdre, d'amener de Gaulle au pouvoir dans la plus stricte légalité, ou de laisser se déchainer la guerre civile.

A 5 heures du matin, M. Coty appelle en consultation le président de l'Assemblée.
Il recevra un peu plus tard le président du Sénat.
Il a soixante-seize ans et ses collaborateurs se demandent par quel miracle Il tient debout.
Il ne dort pratiquement plus depuis le 15 avril, alors qu'il prenait dix heures de repos par nuit.

 -   Je n'aurais pu soutenir ce train quand j'avais vingt-cinq ans,   dit-il.

Au milieu de la tourmente qui menace d'emporter le régime, il conserve un sang-froid étonnant.

Il est cependant soumis à une guerre des nerfs hallucinante.
Les visites se succèdent à l'Elysée pour lui demander d'en finir.
Les nouvelles du coup d'Etat militaire menaçant lui arrivent par les canaux les plus divers.

Ce matin du 28 mai cependant, la solution est en vue.
La voie est libre pour l'appel que le président veut lancer depuis longtemps.
Mais les difficultés commencent.

Il n'y a pas de pont entre Colombey et l'Elysée.
Le général a marqué le 8 mai son désir, au cas où le Président ferait appel à lui, de procéder par échange de lettres secrètes pour éviter de passionner l'opinion par des visites à l'Elysée.
Il ne veut venir faubourg Saint-Honoré que pour apporter son acceptation, ayant reçu auparavant l'assurance de l'adhésion des partis à ses projets et du vote favorable des Assemblées, sans qu'il ait eu à paraître devant elles.

Or, la Constitution ne permet pas à M. Coty d'écrire ces lettres.
Et l'adhésion du Parlement est encore à obtenir de A à Z.
Si la montagne ne vient pas à Mahomet... Mais comment remuer la montagne?

Le général avait bien accepté, au cours de sa conversation avec Pflimlin de rencontrer les leaders parlementaires, suggère M. Merveilleux du Vignaux, secrétaîre-général de la Présidence de la République.
Il est déjà venu à Saint-Cloud pour rencontrer le président du Conseil.
On pourrait lui proposer une conférence à Saint-Cloud, avec les représentants du chef de l'Etat.

Ce ne serait pas l'Elysée.
Il y a là une idée...

Cependant, à Paris, la journée n'est pas retenue pour de Gaulle.
Elle est promise au Front Populaire.
Le parti socialiste a organisé à 17 heures - bien que toute manifestation soit interdite - un défilé de la Nation à la République, une démonstration de défense républicaine.

M. Guy Mollet, leader du parti qui l'a organisée, n'y participe pas.
Pendant que M. Depreux s'écrie:
 -   « Paris a dit non à de Gaulle »,
  il est à l'Elysée en train de préparer le « Oui ».

Le président Coty délibère, en effet, avec les leaders des trois grands partis nationaux:
 Antoine Pinay, P .-H. Teitgen et Guy Mollet:

Le président de la République est plus que soucieux.
Il vient de recevoir des   « informations »   du général de Beaufort qui doit commander à Paris l'opération   « Résurrection ».

Le débarquement bloqué le 27 mai par le général de Gaulle avec sa déclaration:
  « J'ai entamé le processus régulier... »   se déclenchera le 30 mai à 1 heure du matin.

Dernier délai pour le stopper : le 29 mai, 15 heures.

Seuls mots pour l'arrêter :   « De Gaulle au pouvoir. »
C'est un ultimatum.



Le Général de Gaulle à Alger
Le 4 Juin 1958.

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Message le Lun 7 Mai 2018 - 17:57 par rangers

On parle beaucoup de mai 68, moins de mai 1958. Pourtant mai 1958 mérite aussi, sinon mieux, d'être retenu.

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Message le Sam 11 Aoû 2018 - 21:26 par MARAUDEUR

Oui merci de ce rappel.

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Message le Dim 12 Aoû 2018 - 16:55 par prigent

J'ai dormi au pied des Nord, durant 2 jours, manger, faire une toilette de chat et le reste en 4ème vitesse pour revenir dans les rangs sur le tarmac !!!!!

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