Schramme est mort. 1988, le Léopard rentre ses griffes.

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28032018

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Schramme est mort. 1988, le Léopard rentre ses griffes.




la légende et l'histoire...



Un «mercenaire sans scrupules», un «vulgaire assassin», affirmaient ses détracteurs.
Un «moine-soldat idéaliste», un «romantique attaché à la cause de son pays», répliquaient ses partisans.

Avec la mort, à cinquante-neuf ans, dans sa retraite brésilienne de Rondonopolis, du colonel Jean Schramme, c'est une figure légendaire parmi les plus controversées qui disparaît de la scène.

Et une page tumultueuse de l'histoire belge, en prise directe sur le douloureux processus de la décolonisation africaine, qui est définitivement tournée.

Naissance à Bruges, en 1929, sous le signe des Poissons. Fils cadet d'une famille honorablement connue dans la ville. Profession du père: avocat. Hobby: le scoutisme.
Signe distinctif: parfait bilingue. Début d'une biographie linéaire et sans histoire? Voire. A dix-huit ans à peine, le virus de l'aventure, qui l'a saisi au fil de ses longues heures de lecture solitaire de récits de voyages, le pousse, avec l'appui de ses parents, à tenter la «grande expérience coloniale». Et, sitôt le pied mis sur le continent africain, ce sera le coup de foudre: «Voici ma patrie», dira-t-il à ses amis lorsqu'il gagne la province orientale du Congo pour y entrer au service d'un négociant en café et en caoutchouc, Joseph Dobbelaere, originaire lui aussi de la Venise du Nord.

Rêveur mais discipliné, acharné à réussir autant qu'à étancher sa soif de découverte, le jeune Schramme met les bouchées doubles. Appelé sous les drapeaux, il effectue son service militaire à la base de Kamina. Il en sort, en 1956, sous-officier de réserve. «Conduite: bonne; manière de servir: très bonne», note son carnet de service.
Dans la foulée, il s'installe à son propre compte et rachète une plantation de quelque quinze cents hectares, à l'écart de la route qui relie Stanleyville à Bukavu. C'est là, dans ce «havre» seulement relié au monde extérieur par une route «au-dessus de laquelle la forêt vierge formait une voûte ininterrompue», ainsi qu'il l'écrit dans son autobiographie, que viennent le surprendre les tragiques événements de l'indépendance du Congo: en 1961, ruiné, il doit fuir et se réfugie en Ouganda.
Avant de regagner, par la bande, ce Katanga que Moïse Tshombe a transformé en Etat indépendant.

A partir de ce moment, l'itinéraire personnel entre de plain-pied dans les chaos de l'histoire. Et la légende, souvent, vient brouiller les pistes de la réalité. Recruté pour défendre le régime sécessionniste, le «léopard», comme l'ont surnommé ses hommes, devient instructeur dans l'armée katangaise.
Sous-lieutenant, il se distingue particulièrement dans la guerre de mouvement. Spécialité: l'aptitude à tenir tête à des forces largement supérieures en nombre. Elle lui sera utile plus tard...

L'offensive Léopard
L'échec de la première tentative katangaise l'oblige toutefois à se replier sur l'Angola. Mais il ne renonce pas: avec de soi-disant «volontaires internationaux», il reforme une mini-armée et, lorsque Tshombé devient Premier ministre du Congo en 1964, il prend la tête d'un «bataillon Léopard», conglomérat de gendarmes katangais et de mercenaires européens.
Fort de cette troupe d'élite chargée de réprimer les rébellions les plus graves, il «pacifie» les régions de Manono, Kongolo et Kabambare, avant, objectif suprême, de reconquérir «sa» province du Maniéma.

Investi d'un prestige immense, il s'y arroge aussitôt la totalité des pouvoirs, militaire et civil.
La chute de Tshombe et la montée en puissance de Mobutu vont bientôt mettre un frein à cette course à la gloire. Trahi par un autre spécialiste du mercenariat, le Français Bob Denard, avec lequel il a conclu une alliance de circonstance, Schramme, par reculs successifs, est bientôt acculé, avec moins d'un millier d'hommes, à Bukavu, sur la frontière burundaise. Face à l'armée congolaise déchaînée, appuyée de surcroît par des avions de chasse de fabrication américaine, il y tient un siège sans espoir.
A un contre cent, la lutte se prolonge pendant plus de trois mois. Elle s'achève en déroute lorsqu'il évacue le reste de son «bataillon» vers le Burundi.

L'«affaire Quintin»
L'héroïsme abstrait de la lutte, cher aux amateurs d'épopées manichéennes, ne résiste toutefois pas aux dérapages individuels concrets.
Car Jean Schramme, au cours de cette période troublée, s'est mué en meurtrier.
En mai 1967, il reçoit, dans son poste de Yumbi, la visite d'un homme d'affaires tournaisien, Maurice Quintin. Qui se présente comme un émissaire de Moïse Tshombe.
Faux, rétorque son hôte, qui y voit plutôt un agent provocateur envoyé par Mobutu. Bientôt, une mauvaise «querelle d'ivrognes» entre les deux hommes tourne mal: Schramme abat son interlocuteur d'un coup de fusil, puis ordonne à l'un de ses adjoints de l'achever avant de jeter le cadavre dans une rivière infestée de crocodiles.
Episode tragique, de peu de poids peut-être au milieu des exactions commises dans les affres de la décolonisation, mais qui, même s'il est encore loin de s'en douter alors, le poursuivra des années plus tard jusqu'au bout de sa cavale éperdue...

Commence alors, pour le soldat déchu, après un bref détour par le Portugal, une longue errance à travers le continent latino-américain. On le retrouve d'abord en Bolivie où, murmurent certains, il encadre des services de sécurité de sinistre réputation.
Chassé par un éphémère retour de la démocratie à La Paz, il se retrouve alors, alternativement, en Uruguay et au Paraguay où il met, là aussi, son expérience au service d'un même travail de «formation» des unités spéciales des forces de l'ordre. Avant d'échouer, enfin, au Brésil, dans le massif du Mato Grosso, reconverti dans la gestion d'une immense exploitation.

C'est là que les fantômes de son destin viendront, une dernière fois, hanter une retraite qu'il voulait paisible: le 12 janvier 1983, à la surprise générale, la Cour de cassation, rompant quinze années de silence embarrassé, décide de rouvrir le dossier de l'«affaire Quintin». Schramme est renvoyé devant les assises du Hainaut quelque deux ans plus tard. Mais l'ancien mercenaire, qui avait pourtant menacé de revenir en Belgique et d'y «remuer beaucoup de boue», n'assistera pas à son procès.
Une demande d'extradition introduite auprès du gouvernement brésilien ne le conduit qu'à quelques mois d'incarcération dans une prison de Brasilia; la procédure échoue sur base de son mariage qui lui accorde la double nationalité.
Au soulagement de beaucoup, à Bruxelles comme à Kinshasa, sans doute, il sera donc jugé par contumace. Verdict: la culpabilité et vingt ans de travaux forcés.
Le rideau tombe. Retranché dans les joies d'une vie de famille qu'il a découverte sur le tard, Schramme s'enferme avec ses chimères dans un mutisme dont il ne sortira plus. La tête pleine de souvenirs.




EDOUARD VAN VELTHEM.

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Schramme est mort. 1988, le Léopard rentre ses griffes. :: Commentaires

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Message le Ven 27 Avr 2018 - 23:21 par vert et rouge

en lisant cela des noms me reviennent en mémoire, mais l'époque n'est plus propice à cela, et beaucoup de choses ont déjà été dites. Alors reste les souvenirs.

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