colonel Tran Dinh Vy

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11042018

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colonel Tran Dinh Vy




Le colonel Tran Dinh Vy est probablement le soldat français le plus décoré puisque 25 fois cités…
Ayant débuté son parcours de guerrier comme simple partisan, il est entré dans la légende quelques années plus tard en devenant l’adjoint du plus célèbre chef de commando d’Indochine (le Commando n°24), celui de l’Adjudant-chef Roger Vandenberghe.



Photographie ECPAD

Décoré de la médaille militaire par le général De Lattre en personne, ayant suivi un stage d’officier para en France, il revient dans sa patrie pour y connaitre la seconde guerre du Vietnam qu’il fait de bout en bout comme officier parachutiste puis colonel dans l’infanterie, enfin comme chef de la province de Qui Nhon. Commandeur de la Légion d’Honneur, il est titulaire des plus hautes citations de l’Armée Sud-vietnamiennes et de la bronze star américaine…

Mon colonel, à l’occasion de ce numéro consacré aux sous-officiers, il est normal d’évoquer l’histoire de ces nombreux « frères d’armes » qui ont combattu dans les rangs de l’armée française. Votre carrière dans ses gloires et ses malheurs est, à cet égard, exemplaire. Quelle fut votre carrière de sous-officier ?

En répondant à vos questions, j’espère pouvoir rendre hommage, à travers le récit de ma carrière de sous-officier, plus particulièrement dans le commando Vandenberghe, à tous mes compagnons d’armes, nés comme moi au Vietnam. Ils sont restés dans l’ombre de cette guerre. Pourtant nombreux sont tombés au combat, victimes de leur bravoure et de leur volonté de défendre un idéal de liberté et d’indépendance. Les autres durent abandonner leur pays, souvent une partie de leur famille. Cette déchirure les habitera à jamais.

Lorsqu’ils alliaient le sens du commandement et une aptitude à suivre une formation théorique et technique poussée, ils s’intégraient parmi les cadres des armées françaises et américaines.

Tous acquirent leurs premiers galons à l’épreuve du feu.
Devant l’afflux de soldats autochtones, dans cette guerre aux terrains et aux modes de combat bien spécifiques, ces sous-officiers se sont vus confier un rôle d’encadrement et de prise d’initiative essentiel. Pourtant à l’origine ils n’étaient pas des militaires expérimentés ni préparés.

Je suis né en 1928, au Tonkin, près de Nam Dinh, dans le delta du fleuve Rouge. Mes parents étaient catholiques, comme toute ma famille. Mon père était musicien militaire dans la Garde indochinoise. J’étais l’ainé de trois enfants. Je suis entré à l’école communale Jules Ferry à Nam Dinh, dès le cours préparatoire.

L’invasion puis l’occupation japonaise de 1941, ont bouleversé ma vie tant sur le plan spirituel que matériel.
Réprouvant une situation faite de désordre et de tueries, je pris la décision alors âgé de 14 ans, de quitter l’école Jules Ferry afin de me tourner vers l’ordre des Cisterciens ou je trouvais le réconfort et une nouvelle raison de vivre. Je rejoignis alors le monastère de Chau Son, situé près de Phu Nho-Quan, dans la montagne. J’y entrai comme novice et y reçus une forte instruction religieuse. Je voulais devenir moine. En 1945, le monastère fut successivement envahi par les Japonais, puis par les communistes. Tous ses occupants furent chassés.

Je devins dès lors instituteur dans mon village natal à 3km de Nam Dinh, assistant entre 1945 et 1946 à l’indépendance puis à l’insurrection viet-minh contre la domination française, point de départ de la première guerre du Vietnam.

Sous la pression constante des deux parties, les patrouilles françaises investissant le village le jour, les viet-minh la nuit, vivant dans une semi-clandestinité, je dus alors me résoudre à choisir mon camp. Et en accord avec mes convictions et mes espérances en un Vietnam libre et indépendant, je pris les armes contre la révolution. J’avais 19 ans quand le 1er mars 1947, je décidai de combattre aux côtés de l’armée française, poussé en cela plus par les évènements et les choix politiques que par vocation militaire.

Incorporé en tant que partisan au 10em bataillon du 6em Régiment d’Infanterie Coloniale, alors unité la plus proche de mon village, je fus envoyé de fin octobre au 18 novembre 1947, dans la Haute région du Tonkin, affecté dans la colonne du colonel Communal opérant à Cao Bang. Je subis là mon baptême du feu. J’y étais voltigeur dans une section mixte partisans-réguliers. Le tireur FM du groupe s’appelait Vandenberghe. C’est ainsi que nous nous rencontrâmes.

Dans cette section mixte partisans-réguliers, les partisans parlaient-ils français ou bien étiez-vous un des seuls à le faire ?

J’étais un des rares à parler correctement français. Je servais à la fois comme interprète et comme combattant. Le corps de partisan n’était à l’origine que de simples troupes supplétives, ou en tout cas considérées comme telles, cantonnées dans un rôle d’appoint. Le statut des partisans était pour le moins flou et évolutif, soumis aux décisions discrétionnaires des autorités françaises. Les promotions y étaient aussi rapides que fragiles. Intégré sans l’être dans l’armée française, ce corps était constitué d’enfants du pays dont un certain nombre de prisonniers « retournés », ce qui expliquait une certaine méfiance de l’Etat-major à leur égard.

Ces prisonniers « retournés » étaient-ils nombreux à l’époque ? Etaient-ils des ralliés volontaires ou des prisonniers qui décidaient de reprendre les armes avec la France, après une longue action psychologique ?

Il y avait peu de ralliés au début, seulement lorsque nous infligions des pertes sévères à l’adversaire. Les prisonniers (les PIM – Prisonniers Internés Militaires) étaient utilisés comme tels, selon les conventions de Genève. Ce fut plus tard qu’on essaya de les récupérer.

Les partisans, à l’origine, étaient considérés comme une sorte de milice jouant plus un rôle de protection et de surveillance que prenant des initiatives offensives. Comme d’autres unités françaises, les partisans contrôlaient les villages, ouvraient les routes chaque matin, protégeaient les passages à gué ou gardaient des points sensibles entre autres missions. Cependant, comme je viens de vous le dire, des partisans participaient aussi directement à des opérations de guerre.

Bien que considérés comme des « auxiliaires », sous-soldés, ces hommes étaient mus par des motivations, au moins à l’origine, essentiellement patriotiques et ils bénéficiaient des récompenses habituellement distribuées pour actes de bravoure ou autre. On allait jusqu’à distinguer, au sein de la Légion étrangère, un groupe de « sous-légionnaire » d’origine indochinoise.

Je devais rester dans ce corps des partisans jusqu’en 1949. Je fus nommé caporal en janvier 1948, puis sergent en octobre de la même année.

Vous avez été nommé sergent partisans sans examen, sur vos seules capacités de combattant ?

Oui, j’étais à ce moment-là, affecté à la 5em compagnie du 6em RIC, commandée à l’époque par le capitaine Barral, que j’ai toujours plaisir à rencontrer. J’étais chef de groupe dans la section de supplétifs commandés par le sergent-chef Vandenberghe à Ha-Dong, entre le fleuve Rouge et le Day. C’est là que je me suis marié. C’est là que j’obtins ma première citation, le 3 juillet 1948, au cours d’une de ces opérations que la section avait l’habitude de mener dans le secteur de la compagnie.

Mais le statut de partisan ne conférant pas l’équivalence des grades, mon intégration véritable dans l’armée « régulière » ne put donc se faire que par l’intermédiaire d’un stage qui se déroula à Mao-Dien (entre Hanoi et Haiphong). Nous étions 147 sous-officiers partisans en stage de « régularisation. »

Sorti major du stage, je fus à nouveau nommé sergent, cette fois de l’armée régulière et je reçus mes galons du général Koch, alors commandant des troupes françaises en Indochine du Nord.

J’étais donc sous-officier sous contrat de l’armée française.

Le stage que j’avais suivi fournissait aux jeunes cadres une indispensable formation sur le plan technique, pour l’armement, les transmissions et sur le plan logistique pour les déplacements et le ravitaillement. Mais c’est face à l’ennemi que les qualités de sang-froid et d’organisation que le sous-officier se révélait vraiment. Citations et décorations constituaient l’élément essentiel pour l’avancement dans des grades de sous-officier.

C’est ainsi, qu’ayant rejoint la section, je fus remarqué de mes supérieurs dès le 8 février 1949, lors d’une action devant le village de My-Luong, au sud d’Ha-Dong. Mon chef de section Vandenberghe ayant été blessé (accidentellement par nos propres partisans d’ailleurs), je pris la direction de l’opération. Nous enlevâmes la position adverse, récupérant plusieurs armes et d’importants lots de munitions. Je pris garde par ailleurs d’assurer les liaisons radio et l’évacuation des blessés afin que je puisse continuer l’opération. Un mois plus tard, j’emmenai mon groupe à l’assaut d’une mitrailleuse rebelle. Nous nous emparâmes finalement de la pièce, j après un violent combat rapproché ou j’ai tué moi-même les deux servants de la pièce.

C’est alors que l’on décida de continuer ma formation de sous-officier et que je partis, en septembre 1949, à l’Ecole de perfectionnement des sous-officiers du Cap Saint-Jacques. C’était la deuxième promotion ; nous nous retrouvâmes à environ 182 sous-officiers vietnamiens. Je me souviens que la major du stage fut le sous-lieutenant Tich, ancien sous-officier promu au feu, et qui devait être tué quelques mois plus tard.

A mon retour de stage, je fus affecté au 8em groupe de spahis algériens à pied qui se trouvait en renfort du 6em RIC à Ha-Dong. Comme je le souhaitais, je pus réintégrer mon ancienne section Vandenberghe, qui renforçait la défense de Nga-Ba-Tha. Nommé sergent-chef le 1er mars 1950, je devins l’adjoint de Vandenberghe pour l’encadrement des supplétifs. En aout et septembre suivants, j’obtins successivement le CIA et le brevet d’infanterie du 1er degré. Le 1er janvier 1952, je fus promus adjudant. Mais entre-temps, il y avait eu le commando 24, le commando Vandenberghe, ses gloires et ses heures tragiques.

Pourquoi et comment fut constitué le commando 24, devenu célèbre ? Quel y fut votre rôle ?

Mon combat dans le commando Vandenberghe ne fut pour moi qu’une étape relativement brève dans le cours de ma carrière militaire, il me reste pourtant de cette terrible période le sentiment d’avoir participé à un moment exceptionnel et unique de la guerre d’Indochine.

En janvier 1951, alors que la section du 6em RIC ou je servais sous les ordres de l’adjudant Vandenberghe venait de s’illustrer dans la défense, à un contre dix, du poste de Nga-Ba-Tha, nous fûmes relégués, après le départ du capitaine Barral, dans une simple tache de protection d’un chantier de construction de casemates au long du fleuve Day. Dépités d’être écartés de tout engagement direct, nous allâmes Vandenberghe et moi-même, demander au colonel Gambiez, qui était venu inspecter le poste, de nous intégrer dans ses effectifs.

En effet, le colonel Gambiez, commandant la zone sud du Tonkin, avait été chargé par le général De Lattre de constituer à Nam Dinh une petite armée franco-vietnamienne avec pour objectif principal la pacification du Delta.

Elle devait servir de « barrage » aux infiltrations viet-minh de plus en plus pressantes dans ce secteur, en particulier dans la région nord de Thai Binh ou était basé un régiment régulier viet.

Ancien chef du Bataillon de choc, spécialiste des coups de commando, le colonel Gambiez opta pour des opérations de style indirect qui convenaient mieux au profil de cette zone couverte de rizières et largement arrosée par de grandes rivières venus se jeter dans la mer. « Pour atteindre l’adversaire, il faut non seulement lire dans son jeu, il faut également le pratiquer. » Cette maxime fut la base de l’organisation et de la préparation des commandos. Il s’agissait de battre l’adversaire sur son propre terrain, avec ses propres armes.

Notre section transportée à Nam Dinh devint d’abord la 11em Compagnie Légère de Supplétifs Militaires, avant que le colonel Gambiez ne lui donne le nom de commando 24. En effet, un chapelet de 30 commandos à l’origine, qui augmentera jusqu’à 120 par « dérivation », fut disposé à la périphérie du Delta et chargé des missions de harcèlement et de renseignements. Grâce à l’action coordonnée de toutes ces petites unités, le sentiment d’insécurité put être temporairement déplacé au cœur des régions contrôlées par l’ennemi.

Le commando 24 (ou Vandenberghe) faisait partie des quelques commandos mieux rodés que d’autres et qui exécutaient des raids profonds à l’intérieur de la zone non contrôlée par nos forces. Un des commandos voisins, basé à Phu-Ly, était le commando 33 ou commandait Rusconi, que j’ai d’ailleurs rejoint quelques semaines après la destruction du commando 24 et que j’avais quitté lorsqu’il subit ce sort tragique.

Pour moi, j’avais trouvé dans cette unité le moyen idéal de combattre un ennemi en train de détruire mon pays. Le jour de notre arrivée dans la zone sud du Tonkin, je dessinais notre insigne, une tête de tigre, la gueule féroce, largement ouverte, couvrant une ancre de marine dorée. Sur la partie supérieure s’inscrivait la devise que j’avais faite mienne : « Plutôt la mort que la honte » en vietnamien.

Mon travail déborda rapidement les responsabilités déjà importantes d’un sous-officier affecté dans une unité « ordinaire ». En effet, les sous-officiers en Indochine remplissaient le rôle traditionnel dévolu à tous les sous-officiers. Complètement indispensables à l’officier, ils étaient à la fois serre-files, marchant à l’arrière afin de stimuler le pas et en même temps garants de la discipline. Pourtant, sans attendre la création de ces commandos, avec l’augmentation des effectifs, certains sous-officiers se virent confier des missions de commandement et une autonomie identiques à celles d’officiers dans une unité classique.

L’adjudant Vandenberghe n’était pas en cela un cas particulier. Par contre, je crois que je fus l’un des rares vietnamiens d’origine à être placé à la tête d’une section.

Des frictions apparurent parfois entre des sous-officiers rompus au combat, à la géographie très particulière du Tonkin et certains jeunes officiers fraichement sortis d’écoles.

Dans les commandos, les dons et qualités nécessaires à tout sous-officiers pouvaient s’exercer dans un cadre idéal. Le type de combat donnait sans aucun doute l’occasion à des jeunes sous-officiers d’exprimer toutes les qualités de commandement et de prise de décision sur le terrain. Il leur permettait de mettre en valeur les dons d’exécution tant au niveau de l’agilité et de la souplesse que de la connaissance des terrains et de l’adversaire.

Dès notre désignation pour la zone sud, il nous fallut travailler, réfléchir, nous informer pour présenter notre « plan d’action » au colonel Gambiez. En effet, il ne s’agissait plus seulement d’opérer avec une grosse section dans un secteur relativement limité, mais avec une véritable compagnie d’opérer dans une région immense et très différente géographiquement. D’une région montagneuse, nous passions dans une région de rizières, de fleuves, et très plates. L’ennemi aussi était différent, plus fanatisé. Or j’étais originaire de cette zone ou j’avais vécu toute mon enfance.

Pour faciliter nos missions, nous dûmes accumuler les renseignements. Nous avons dû apprendre à nous déguiser comme les Viets, soit en tenue noire, soit en tenue verte avec un casque en latanier ou en liège recouvert d’un carré de tissu ou de nylon, avec le même gilet matelassé et piqué de kapok et les mêmes sandales locales fabriquées avec des pneus usés. Tous ces déguisements dépendaient de la zone d’action et des unités qui se trouvaient en face. Nous cherchions à connaitre les noms des cadres des unités adverses, leur histoire et traditions et leurs mots de passe. Vous imaginez le rôle du sous-officier adjoint originaire de la zone et seul des cadres à parler la langue locale.

Sous le commandement de Vandenberghe, après une concertation approfondie, nous proposâmes tous les deux, sous la forme d’une synthèse, au colonel Gambiez, ce qui devait être la « stratégie » et la tactique du commando : l’un des traits les plus nécessaires du commando 24 devait résider dans une volonté constamment tournée vers l’anéantissement de l’ennemi. Nous étudiâmes les documents de l’ennemi, ses tactiques de guérilla et nous cherchâmes à les appliquer à notre tour. I l serait trop long de réexpliquer ici tous les procédés utilisés, mais qu’il nous fallût le plus souvent redécouvrir.

En opération, sur le terrain, je prenais une des trois sections du commando, Vandenberghe gardant les deux autres ou confiant l’une d’elles au sergent-chef Puel, l(autre adjoint, qui était plus particulièrement chargé des questions administratives.

Vandenberghe et Puel étaient-ils les seuls Français du commando 24 ?

D’autres sous-officiers français ont été affectés, mais ne sont jamais restés longtemps : ou Vandenberghe les renvoyaient aussitôt, ou ils demandaient très vite à quitter le commando. Puel fut le seul à s’entendre avec Vandenberghe. Un caporal français, Chazelet, nous était détaché à chaque opération par le groupe d’artillerie du secteur, comme DLO. C’était toujours le même. Il adorait barouder.

En opération, je devais marcher en tête avec ma section, car il était difficile de faire passer les deux Français pour des autochtones, en cas de rencontre inopinée. Les sections pouvaient être aussi amenées à agir de façon autonome. C’est ainsi que j’ai échappé au massacre du commando le 5 janvier 1952 : j’étais sur le terrain avec ma section.

Enfin, ma qualité de Vietnamien, ma connaissance du terrain, et surtout de la langue me désignèrent comme le complément – souvent indispensable – du chef de commando. Il fallait surtout quand le commando passa à 180 hommes, organiser le vie dans la base de Nam Dinh, régler les nombreux problèmes psychologiques, sociologiques…entre supplétifs qui avaient leur famille avec eux.

Il fallait négocier les « ralliements », les provoquer. Il fallait garder le contact avec les anciens du commando qui « sentaient » les nouveaux recrutés. Il fallait assurer les « relations publiques » avec les autorités locales. Il fallait étudier les documents pris à l’ennemi.

En somme, avec la préparation tactique, le combat, de préférence de nuit, pendant plusieurs jours de suite, la vie au poste, le commando pour moi, comme pour tous les hommes, était devenu le centre de ma vie. Une étrange amitié se noua entre ses membres toujours prêts au combat, plus particulièrement entre les cadres, tous sous-officiers.

Votre femme vous a-t-elle suivi à Nm Dinh ?

Non, elle est restée à Ha-Dong. Elle n’y était pas menacée, bien protégée dans son milieu, en ville. Par contre mes parents, à Nam Dinh reçurent de nombreuses lettres de menace tant que j’appartins au commando Vandenberghe.

La personnalité de votre chef de commando, l’adjudant Vandenberghe, autre image de sous-officier, est devenu légendaire, dans tous les sens du terme. Il est maintenant encore difficile d’en saisir tous les traits dans leur vérité. Pourtant, en dehors de la légende créée autour de lui, qui était cet adjudant devenu véritable commandant de compagnie ? Quels furent les rapports mutuels ?

Il est toujours difficile d’évoquer, après tant d’années, au-delà des polémiques ou parfois des excès d’hommages, la mémoire d’un homme qui fut à un tel point d’intimité votre chef et votre ami, d’un homme avec lequel vous avez eu des moments si intenses, et dont la fin fut si tragique. J’ai peur de le juger désormais à partir des expériences et responsabilités qui furent les miennes par la suite. Finalement, puisque je partage totalement son sentiment, pourquoi ne pas vous proposer ce qu’écrivait il y a quelques années, celui qui fut notre capitaine au 6em RIC, le capitaine Barral : « Roger Vandenberghe était un homme sans culture, sachant à peine lire et écrire, à qui il fallait des circonstances assez extraordinaires pour révéler ses talents. Ceux qui l’ont connu ne se sont jamais expliqués comment ce garçon lourdaud et taciturne pouvait devenir soudainement subtil et exubérant dès qu’il sentait approcher la bataille. Un pouvoir mystérieux le saisissait. On disait de lui qu’il devinait sans comprendre.

Son ascension ne s’est pas faite sans un dur apprentissage qu’il s’est volontairement imposé pour parfaire ses connaissances techniques. Son insertion dans l’environnement « partisan-supplétif » a été en revanche immédiatement acquise.

Dans le cadre d’une unité régulière, aussi longtemps qu’il a été commandé et contrôlé, Vandenberghe est resté le sous-officier modèle, discipliné et hardi. Mais plus tard, à la suite de ses succès, a acculé un chemin sans retour une publicité tapageuse, des encouragements ma venus, et des complaisances contraires aux traditions de l’armée. »

En effet, à l’époque où j’étais son adjoint avec le grade de sergent-chef, Vandenberghe n’était au fond qu’un adjudant sans grande instruction, qui comme beaucoup, s’était engagé en Indochine parce que, après la défaite allemande, il ne trouvait pas de véritable place pour lui en France.

J’ai admiré en lui, et je m’inspirais au mieux de son exemple, de son sens du commandement, son sens tactique, sa volonté d’apprendre. Il préparait ses opérations avec une très grande minutie et avec force entrainement. Dans la préparation, il avait un sens aigu du terrain et des possibilités de l’adversaire. Dans l’exécution, il avait de rares qualités de mimétisme et d’adaptation qui déroutèrent tant de foi l’ennemi. Il reste pour moi, comme un exemple, de par son sens tactique et sa science des hommes face au combat. Il faut aussi reconnaitre, que dès le début, il fut doué du sens de l’Asie.

Hélas, il m’apparut assez vite, lorsque nous fûmes « livrés » à nous-mêmes, à Nam Dinh, qu’il avait des limites. Très souvent, avec le sergent-chef Puel, nous l’avons mis en garde contre certaines « dérives », certains excès, ou les précautions élémentaires qu’il ne prenait plus. Il était devenu trop sûr de lui et n’écoutait plus guère nos conseils. Il s’était isolé et, lui qui était si à l’aise dans le commandement d’une section dont il pouvait connaitre chaque homme, il eut de la peine à s’adapter au commandement d’une véritable compagnie de 180 hommes. Il ne put pas maitriser sa haine pour l’adversaire, en particulier après la mort de son frère, également sous-officier, et nous dûmes parfois mettre un frein à ses violences, quelques fois gratuites qui nous furent préjudiciables auprès des populations, en certaines circonstances. Vandenberghe ne pouvait partager mon amour pour ce pays qui est ma patrie et non la sienne. Il n’avait pas mon souci de nous attirer par une démarche psychologique les bonnes grâces de la population. Il faisait la guerre loin de toute considération sentimentale envers ces gens qui restaient pour moi des compatriotes. Ma désapprobation le dissuada parfois de laisser libre cours à se haine des « rouges », parfois trop cruelle.

Enfin, et surtout, il fut victime de l’ambiance créée autour de lui. A la suite de ses succès, il fut à la fois victime des encouragements quelquefois exagérés qui « gonflèrent la tête » de cet homme sans instruction et venu de l’Assistance publique, et des critiques que s’ingéniaient à distiller ceux qu’il dérangeait. Il fut amené à en faire plus pour se justifier et faire taire ses détracteurs.

Roger n’a pas su ou pu résister à ceux qui l’ont poussé à toujours accroitre ses effectifs. Avec Puel, nous avons cherché à le convaincre de se méfier de ses trop nombreux ralliés, anciens prisonniers « retournés », qui maintenant constituaient le gros des effectifs du commando. Il ne nous écoutait plus. Il avait une méthode très particulière de recruter. Dans un camp de PIM, il faisait d’abord sortir des rangs les grands. Puis, parmi ceux-ci, il départageait ceux qui avaient tenu des fonctions de commandant de compagnie, de chef de section, de commissaire politique. Et il faisait son choix. Il les intégrait ensuite dans le commando. Et la confiance aidant, il leur confiait des responsabilités.
C’est ainsi qu’il poussa KhoÏ au commandement d’une section, malgré mes conseils. Je me méfiais de cet homme, malgré tous les gages qu’il avait donné de sa fidélité. Et ce qui devait arriver arriva. Le 5 janvier 1952, dans leur cantonnement de Nam Dinh, Roger, Puel et 27 commandos parmi les plus fidèles furent massacrés en pleine nuit, par KhoÏ et tous les anciens PIM du commando qu’il avait retournés une deuxième fois. Je n’échappai à la mort que parce que j’étais en opération avec ma section.

Je prie pour eux ! Si un jour « la paix réelle » règne sur mon pays et que je puisse y revenir, ma première action sera de retourner sur la tombe numéro 263 (celle de Vandenberghe) au cimetière militaire de Nam Dinh et d’y déposer une gerbe de fleurs.

Pendant votre séjour au commando 24, dans l’année 1951, vous vous êtes illustré particulièrement à Ninh-Binh, puis à Cho Ben, lors de l’opération de Hoa-Binh. Vous êtes discret sur ces faits d’armes que je trouve cités dans le décret vous attribuant la médaille militaire, qui d’ailleurs vous a été remise, sur le champ de bataille, par le général de Lattre de Tassigny. Pouvez-vous nous parler de Ninh-Binh ?

A Ninh-Binh, deux postes de surveillance étaient installés dur le Day. Le poste du piton sud était commandé par le lieutenant Bernard de Lattre de Tassigny. Le poste a été submergé par une attaque viet et l’adversaire s’y est installé. Des contre-attaques ont échoué. Le colonel Gambiez nous a convoqués dans son bureau et nous a dit : « Seul votre commando est capable de reprendre le piton. » Nous avons dû franchir le Day à la nage, puis parcourir un terrain de 300 mètres de long, à découvert, dominé par le piton. A mi- pente, Vandenberghe, blessé au genou, m’a passé le commandement. Nous avons réussi à coiffer le piton, à dégager le poste et à récupérer le corps de Bernard et de ses chasseurs. Nous avons perdu dans cette opération 19 morts et 10 blessés.

Après cette fin tragique du commando 24, qu’êtes-vous devenu ? En quoi l’expérience acquise comme sous-officier vous a-t-elle servi ?

Je dois avouer que pour moi, la nouvelle fut un choc terrible qui me laissa, plusieurs semaines, complètement hébété. Je cherchais refuge dans un des commandos voisins et amis. Mais je devais constater les mêmes lacunes. Grisé et trop sûr de lui, le chef du commando (Rusconi) ne prenait plus de précautions, en particulier pour le recrutement. Je ne dormais plus, sans cesse me levant pour faire des rondes, écouter les nombreux bruits suspects de la nuit. N’en pouvant plus, je décidai d’arrêter ce genre d’expériences. Je fus muté à Saigon, à la Mission militaire française près de l’armée vietnamienne et je devins l’aide de camp du général Hinh, chef d’état-major général de cette armée. J’y retrouvai le commandant Barral alors chef de cabinet du général.

A la fin de mon contrat, je demandai à être intégré dans l’armée vietnamienne en constitution et à la recherche de cadres sous-officiers et officiers.

Je respectais la mémoire de mes compagnons et continuant le combat d’une autre façon.

Mon intégration eut lieu le 21 septembre 1952 avec le grade de sous-lieutenant. En effet, nous avions tous reçu dans l’armée vietnamienne le grade supérieur à celui que nous détenions dans l’armée française. Mais mon expérience de sous-officier, surtout dans les circonstances très particulières ou j’ai dû la mettre en pratique, fut pour moi une base de départ très solide et très utile pour servir l’Armée nationale. Je ne fus pas seule dans ce cas.

Je me souviens, plus particulièrement, de l’adjudant Cao Van Vien issu de la première promotion du Cap Saint Jacques qui, devenu général d’armée, fut pendant de nombreuses années le chef d’état-major de l’armée sud-vietnamienne. Emigré aux USA, il vient d’écrire un livre, Final collapse sur les dernières années de notre combat. Je me souviens aussi du général Hanh, de ma promotion, dont les communistes ont su utiliser les compétences !

En 1955, devenu capitaine d’active, je suivis en France un stage à Pau, à la Base Ecole des Troupes Aéroportées (BETAP) un stage de saut, un autre de commando parachutiste, un troisième de transport aérien et fut affecté à l’issue à un bataillon parachutiste. Après trois stages dans diverses écoles de formation aux usa (*) et divers postes, je reçus le commandement d’un régiment d’infanterie, puis commandant en second d’une division, enfin l’inspection des centres d’instruction de l’infanterie. C’est en tant que colonel (le 1er octobre 1972) que je fus placé comme gouverneur civil et militaire de Binh-Dinh, en cumul avec les fonctions de maire de Qui-Nhon, au Centre-Vietnam.

Après la défaite des armées vietnamiennes et américaine le 30 avril 1975, l’ensemble de mon pays fut envahi et contrôlé par l’ennemi. Toute la partie de la population restée fidèle à l’idéal de liberté et de démocratie, dut fuir ou se préparer aux pires souffrances, quand ce ne fut pas l’extermination. La séparation avec le pays auquel j’avais tout donné et avec mes amis, fut terrible. Déchirure si profonde que nous la ressentons encore chaque jour. Avec mon épouse et mes huit enfants, nous fîmes partie des premiers « Boat people » à nous élancer sur l’océan sur des frêles esquifs vers les côtes américaines.

Nous arrivâmes aux USA au début du mois de mai 1975, et ce n’est qu’en octobre de cette même année que nous pûmes rejoindre notre deuxième patrie, la France.

Le 26 février 1976, je fus réintégré comme chef de bataillon dans le cadre de l’armée française, au 1er Régiment Etranger.

Promu au grade de lieutenant-colonel à compter du 26 février 1981, je fus affecté, comme commandant militaire adjoint du Château de Vincennes, au Service historique de l’armée de terre.

Ma carrière aujourd’hui se termine ! Mes décorations témoignent de l’intensité de ma vie militaire dans les armées que j’ai servies : chevalier de la Légion d’honneur, médaillé militaire, croix de guerre TOE avec 6 citations, 2 fois blessé dans l’armée française, et 15 autres décorations dans l’armée vietnamienne, l' « Army commendation with V divice » et deux fois cité au titre de la « bronze star » pour les Etats-Unis.

Cette carrière militaire, pourtant remplie de danger et de vicissitudes, fut pour moi le cadre idéal d’une l’instruction toujours renouvelée au service, avant tout, de la liberté.

Du poste de chef de groupe à celui de commandant de division, je n’ai cessé de découvrir, apprendre et compléter mes connaissances.

De plus, la vie avec les troupes de combat fut certainement un cadre unique d’amitié et de fraternité. Nulle part ailleurs, ne peuvent se trouver des hommes plus soudés, plus unis dans un même idéal !

Nous combattions tous, et tant moururent, pour préserver notre conception de la liberté !

Un destin tragique voulut que nous ne puissions continuer de vivre dans le pays que nous aimions tant : notre honneur n’y aurait pas survécu.




ANAI
PROPOS RECUEILLIS PAR LE LIEUTENAT-COLONEL Claude CARRE.
REVUE HISTORIQUE DES ARMEES N°2 - 1986

_________________
Le Courage est un embrasement de l'être qui trempe les Armées. Il est la première des vertus, quelle que soit la beauté des noms dont elles se parent.  Un soldat sans Courage est un Chrétien sans foi.  Le Courage est ce qu'il y a de plus sacré dans une Armée.
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colonel Tran Dinh Vy :: Commentaires

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Message le Jeu 12 Avr 2018 - 0:31 par major 64

bonjour. Belle évocation du parcours de ce Soldat aux multiples facettes. Ce récit rend aussi hommage à ceux qui comme lui allaient à l'idéal et y ont pour beaucoup laissé leur vie.

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Message le Ven 13 Avr 2018 - 17:20 par LANG

Quelle épopée !
L'ordre des Cisterciens, voltigeur dans une section mixte partisans-réguliers, commando 24, commandant d'un régiment, boat people...

« Plutôt la mort que la honte »



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