Le 29 mai 1968 vu par Benoît Duteurtre : De Gaulle déserte, branle-bas général

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29052018

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Le 29 mai 1968 vu par Benoît Duteurtre : De Gaulle déserte, branle-bas général






En partant secrètement pour Baden-Baden, le quartier général des Forces françaises en Allemagne, le Président donne le sentiment que la situation est devenue incontrôlable. A moins qu’il n’ait été pris d’un doute.

Jusqu’au 1er juin, Libération donne quotidiennement carte blanche à des écrivains pour évoquer les événements, les souvenirs, l’héritage ou l’imaginaire de chacun des jours de Mai.

En 1977, j’ai failli me battre avec mon grand-oncle car j’avais qualifié de Gaulle de «fasciste». J’adorais pourtant cet homme, résistant de la première heure, sauf qu’à 17 ans je baignais dans le discours néo-soixante-huitard. Certains camarades étaient trotskistes, d’autres brandissaient des photos de Gardes rouges. Je me voulais, quant à moi, plutôt anarchiste ; mais il était clair que l’armée, le drapeau et ce général disparu quelques années plus tôt, tout cela incarnait le fascisme caché derrière la bourgeoisie pour instaurer une dictature contre laquelle il faudrait mener la révolution…

Pourtant, quand je m’étais lancé dans ma diatribe antigaulliste contre ce vieil oncle maquisard et qu’il avait dressé la main, furieux, puis l’avait laissée retomber dans un geste de fatigue, je m’étais senti honteux, vaguement conscient d’avoir dit une bêtise par provocation. D’où mon embarras de me retrouver en charge du 29 mai 1968… le seul jour où l’on ait pu, effectivement, soupçonner de Gaulle d’être un peu «fasciste» ; puisque ce jour-là, face à la rue qui grondait, il décida de rejoindre le général Massu pour s’assurer du soutien de l’armée. Je dois ajouter, pour préciser «d’où je parle» (comme on disait à l’époque), que mon unique souvenir de Mai 68 (j’avais alors 8 ans) se situe chez mon grand-père, lui-même député gaulliste du Havre. Face à la montée des tensions, puis au jet d’un caillou contre une de ses fenêtres, une voiture de police était chargée de garder sa maison et j’avais fièrement porté aux CRS une tasse de café… J’offre cette anecdote à mes détracteurs qui verront là en germe mon côté indécrottablement réactionnaire - mais je n’avais aucune idée des affaires politiques en cours. Ce bref rapprochement avec les forces de l’ordre n’allait d’ailleurs pas m’empêcher de glisser à l’adolescence dans ce néogauchisme qui découvrait avec un temps de retard les conquêtes de ses aînés : le rock, la drogue, les cheveux longs… Et la conviction que la droite était toujours plus ou moins fasciste.

Mais considérons plutôt les faits. Ce mercredi 29 mai, alors que la contestation s’amplifie, le Président annule le Conseil des ministres et quitte la capitale en hélicoptère. Officiellement, il veut prendre du recul dans sa maison de Colombey (Haute-Marne). En réalité, l’appareil le conduit d’abord à Baden-Baden, siège des forces françaises en Allemagne sous les ordres du général Massu. Pendant quelques heures, celui-ci se voit promu au rang de confident et de conseiller. Quelques années plus tôt, le chef de la France libre lui avait lancé son fameux : «Alors Massu, toujours aussi con ?» Le contexte est désormais très différent car de Gaulle, depuis plusieurs jours, connaît un véritable coup de blues. Les événements lui échappent, et ses plus proches collaborateurs - à commencer par Pompidou, Premier ministre - semblent douter de lui. La dépression, les insomnies ont même conduit le Général à mettre sa famille à l’abri. Est-ce une nouvelle «fuite à Varennes», comme on le dira parfois ? A cet instant, quoi qu’il en soit, de Gaulle éprouve le besoin de retrouver ceux qu’il connaît le mieux : les soldats. Et c’est auprès d’eux, et peut-être en partie sous leur influence, qu’il va recouvrer sa remarquable intelligence politique et transformer la fuite piteuse en volte-face triomphale.

On a beaucoup écrit sur cette journée du 29 mai, sur la fidélité des militaires prêts à lancer les chars, voire sur les assurances que le Général aurait alors reçues de Moscou, selon lesquelles le Parti communiste et la CGT ne soutiendraient pas une révolution - quand de Gaulle apparaissait comme un rempart à la domination américaine sur l’Europe. Il est intéressant, aussi, de comparer ce soulèvement à ceux de 1830 ou de 1848 : autant d’émeutes parisiennes qui, chaque fois, se conclurent par la chute du pouvoir et un changement de régime… Tandis que les événements de 1968, seuls, aboutiront à un renforcement du pouvoir sans aucune intervention militaire. Car si le passage à Baden-Baden éveille les fantasmes de répression, les faits vont plutôt confirmer cette phrase emblématique prononcée dix ans plus tôt : «Pourquoi voulez-vous qu’à 67 ans je commence une carrière de dictateur ?» De Gaulle ne le fera pas davantage à 77 ans. Requinqué par son conciliabule entre militaires, il lui suffira de regagner Paris, le lendemain, puis de prononcer un discours annonçant la dissolution de l’Assemblée et son intention de rester aux affaires. Cet acte d’énergie ranimera ses partisans anesthésiés : ceux qui, depuis 1940 et 1958, se rassemblent autour des slogans de grandeur et d’indépendance de la France, quand la jeunesse affirme ses désirs de liberté et de modernité…

Un an plus tard, la démission du fondateur de la Ve République (départ volontaire, comme toujours) soulignera qu’il avait conscience d’avoir perdu. Du moins aura-t-il emporté tactiquement cette dernière bataille avec la contre-manifestation du 30 mai et le retournement de situation aboutissant au raz-de-marée électoral du mois de juin.

Mon antigaullisme d’adolescent n’allait guère durer. Au fil des saisons, sur fond de musique new wave, j’allais oublier les slogans révolutionnaires de nos aînés. Les crises et les paillettes des années 80 prêteraient à mes 20 ans une absence de foi résolue dans les grandes causes. Ma génération naviguerait dans un certain décalage entre l’arrogance des aînés soixante-huitards brodant leur légende d’enfants gâtés et l’incessant recyclage des mêmes clichés gauchistes par les plus jeunes… Comme mon grand-oncle, j’ai fini par préférer la singularité gaulliste. J’admire ce héros d’un monde finissant et ses positions d’une paradoxale actualité, quand il entendait affirmer la singularité française ou affranchir l’Europe des sirènes de Washington comme de celles de Moscou. Dans ce contexte, le bivouac à Baden-Baden du vieux héros qui voit son royaume s’écrouler, avant de reprendre une dernière fois la main, possède une indéniable puissance romanesque.

Pour rester dans la légende, j’ajouterai cependant cette autre hypothèse dont j’ai imaginé la suite dans le Retour du Général. Arrivé en hélicoptère à Baden-Baden, ce 29 mai, de Gaulle s’est immédiatement rendu au laboratoire de la base militaire qui abritait un projet secret : un appareil mis au point pour la congélation et la conservation des corps (thème popularisé l’année suivante par le film Hibernatus). Malheureusement, comme lui ont expliqué les polytechniciens responsables du programme, la technique de cryogénisation n’était pas encore au point. De Gaulle n’a donc pu accomplir son plan : se faire congeler, laisser la chienlit se répandre, puis revenir un jour pour restaurer, une fois encore, la grandeur de la France. Contrarié par ce délai technique, le Général a dû regagner Paris et reprendre provisoirement la situation en main. Il attendra encore trois anspour se faire congeler… Préparant ce grand retour qui ne saurait désormais tarder.



Né en 1960, Benoît Duteurtre est écrivain, essayiste et critique musical. Il est auteur notamment de: le Retour du Général (Fayard et Folio). Dernier ouvrage paru : la Mort de Fernand Osché, Fayard, 2018.

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Message le Mar 29 Mai 2018 - 19:17 par Blu

L'attitude du général a fait et fait toujours couler beaucoup d'encre.
Quelle était la vraie raison de son départ pour Baden-Baden ?
Bluff, besoin de se rassurer ? Il maitrisait l’art du secret.
Et j'ai du mal à imaginer cet homme au bord de la panique.
Cela ne l'empêchera pas de prendre quelques précautions : plusieurs régiments stationnés en RFA avaient pris la direction du Rhin pendant la nuit.
Avec munitions réelles...

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Message le Mar 29 Mai 2018 - 21:42 par tailliez

A l'époque certains des "siens" avaient pris du recul, G Pompidou notamment, bref, il s'en est rendu compte, d'où Baden-Baden chez Massu qui l'a un peu secoué, c'est vrai.
En tout cas, le résultat ne se fit pas attendre, dès son retour, le 30 mai il prononça son fameux discours retransmis en direct sur toutes les radios.
J'ai tout de suite compris que c'était plié, gagné, peu après, manifestations monstres de soutien sur les champs et ailleurs, et en juin raz de marée gaulliste à l'assemblée après la dissolution.
Il lui restait un an avant qu'il ne se décide à partir, trahi de l'intérieur lors de SON référendum.
Il n'a jamais été remplacé et ne le sera plus jamais.

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Message le Mar 29 Mai 2018 - 22:26 par LANG

L’homme du 18 juin nous avait dit que perdre une bataille n’était pas perdre la guerre.
Les Français n’ont pas tous écouté la radio et beaucoup ont soupiré de satisfaction quand le Maréchal a demandé l’armistice après cette bataille perdue. Pétain a fait le job…
Il n’a pas joué au dictateur en 1958 et nous a donné une Vème République. Les Français attendaient de lui qu’il mette fin à la noria des gouvernements de la IVème et à la « drôle de guerre » d’Algérie. Cette dernière  « affaire » une fois « réglée », ils n’avaient plus besoin de lui.
Il le savait, et je suis persuadé que le référendum de 1969 avait été monté pour lui permettre de partir. A l’époque cette consultation populaire était arrivée comme un cheveu sur la soupe.
On l’a un peu regretté, mais il avait fait le job…
Un job, c’est quelque chose qu’on fait parce que ça arrange beaucoup de gens, parfois ça nous arrange aussi, mais pas toujours.  Et, souvent on constate des dégâts « collatéraux ».
L’Armée Française en connait quelque chose…
NDLR : c'est un point de vue très personnel.

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