Défilé aérien du 14 juillet : quand un avion amerrissait sur la Seine

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15072018

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Défilé aérien du 14 juillet : quand un avion amerrissait sur la Seine




Par Lucas Buthion

« Un quatorze juillet de puissance et de liesse populaire » : ainsi titrait le journal l’Excelsior au lendemain de la fête nationale de 1937 – louée pour son succès « inoubliable », « unique » et « prodigieux ». Les autorités françaises avaient en effet tout mis en œuvre pour faire du défilé militaire une démonstration de force et véhiculer ainsi l’illusion, envers leurs voisins, que la France restait une nation militaire puissante et moderne -ce qui serait cruellement démenti trois ans plus tard.


Un « avion qui se crashe dans la Seine », « percutant le Pont de Concorde » et « décimant des cohues de parisiens » : il ne tînt pourtant qu’à peu de choses – le courage du sergent pilote Jean Paulhan- pour que ces célébrations ne rentrassent dans l’Histoire pour de bien plus funestes raisons.


Un Dewoitine D.500, mais pas celui de Jean Paulhan

Il est 9h quand, sous une grisaille persistante, la voiture du Président de la République, Albert Lebrun, débouche sur la Place de l’Etoile. Accompagné notamment du chef de gouvernement Edouard Daladier et de deux hôtes étrangers de marque – le Roi Carol de Roumanie et le Sultan du Maroc-, il s’incline sur la tombe du Soldat Inconnu avant de rejoindre, dix minutes plus tard, la tribune présidentielle. Le défilé peut commencer.

Les athlètes des équipes sportives de l’armée, les parachutistes de l’air, les chasseurs alpins, les zouaves, la garde noire cherifienne du Sultan du Maroc puis les coloniaux introduisent avec éclat le défilé. Ils sont suivis par les soldats de la fameuse Ligne Maginot, avant de laisser place à la cavalerie, joyau à contre-temps de l’armée française. Le tout sous les clameurs enflammées de la foule parisienne.
Et quelle foule. De l’Etoile à la Place de la Concorde, le long des Champs Elysées, les rues et les avenues adjacentes sont noires de monde.

Des curieux hissés sur des camions ou taxis, perchés sur les becs de gaz ou des échelles jusqu’aux passants moins chanceux ou aventureux se servant de périscope ou de rétroviseur : tout Paris a les yeux rivés vers le ciel décidément bien gris, trépignant d’impatience dans l’attente du manège fracassant des 600 appareils qui composent le défilé aérien.

Orly, peu avant 10h30 : loin de ce tumulte, le Sergent Jean Paulhan décolle aux côtés de ses collègues de la 1e escadrille du 4e escadre de Reims. Du haut de ses vingt-cinq ans (seulement !), le gardois n’est plus un néophyte : pilote de chasse et sergent depuis 1933, son affectation à la base aérienne de Reims, vitrine de l’aviation militaire française dans les années 30, montre que son potentiel est reconnu par ses pairs.

Aux commandes de son Dewoitine D.500 – l’un des fleurons de la chasse française d’alors, fort de ses deux tonnes pour seize mètres de surface portante–, Paulhan délaisse vite les paysages de banlieue pour se retrouver à près de 350 km/h au-dessus de Paris. Concentré, il est prêt à en jeter plein la vue au public parisien, encore peu habitué au spectacle vrombissant des parades aériennes. Et en matière de vrombissements, c’est peu dire que le public parisien sera servi !

Alors que Jean Paulhan survole, en formation serrée et à très basse altitude (150-200 mètres), les Champs Elysées vers la Place de l’Etoile, il se retrouve soudainement à la traîne de ses coéquipiers. Au sol, on observe sans comprendre son appareil virer aussi subitement que brusquement. Et pour cause : le moteur vient de caler. Situation autant inexorable qu’inextricable. Dans ces conditions, pas de doutes, et Jean Paulhan le sait, le crash est inéluctable. Déjà, il pèse les options qui s’offrent à lui : se plaquer à terre, tomber dans la foule agglutinée en rangs serrés et tuer, immanquablement, des dizaines de personnes ; Ou se jeter à l’eau. Le choix est vite fait : ce sera la Seine.

Cherchant désespérément le long ruban d’argent qui fuit sous son monstre d’acier à une allure vertigineuse, Paulhan survole en rase-motte le jardin des tuileries. Il franchit de justesse le petit et le grand palais – des témoins diront que moins de dix mètres le séparaient du toit des édifices. L’aviateur manque ensuite de s’écraser sur les portes monumentales de l’Exposition Universelle, près de la Concorde.
S’il se sort de cette première série de saute-moutons avec la mort, le voilà désormais en chute libre vers la Seine. Sauf qu’il pique non pas vers le fleuve, mais vers le Pont de la Concorde, littéralement assailli par les parisiens.

Arc-boutés et couchés au sol, impuissants et affolés, les spectateurs n’ont en effet pu évacuer le pont– tout a été affaire de trop courtes minutes- ni songé à se jeter à l’eau -la témérité a ses limites.

Ces secondes où Paulhan croit la situation perdue durent des heures. C’est sans compter un ultime réflexe, par lequel il parvient à cabrer l’avion et à passer le pont in extremis. Les badauds présents ce jour-là sur le Pont de la Concorde garderont longtemps le souvenir du souffle chaud du ventre de l’avion, caracolant quelques petits mètres au-dessus d’eux.

Si Jean Paulhan a réussi son pari – la foule est sauve-, c’est maintenant sa propre vie qu’il importe de sauver. Le Pont de la Concorde laborieusement enjambé, c’est presque à la verticale, les gaz coupés, que le Dewoitine percute la Seine, à 140 km/h. Paulhan, toujours prisonnier de sa carlingue, coule en quelques instants avec son appareil. La suite, c’est lui qui la racontera le mieux, à un reporter de « l’Express du Midi » :

« J’ai eu une chance inouïe de ne pas perdre connaissance : quand j’ai réalisé ce qui venait de m’arriver, j’étais par quatre mètres de fond au moins, coincé dans mon appareil et attaché à lui par une courroie de sécurité. J’avais en outre les bretelles de mon parachute, six ceintures en tout ! »

« Je ne trouvais plus la boucle de sécurité : je sentais mes tempes bourdonner, j’ai cru que c’était fini ! Enfin, j’ai trouvé la boucle et j’ai tout lâché ».
« Je suis très bon nageur, mais j’avais bu beaucoup d’eau et j’eus beaucoup de mal à remonter à la surface ».

Paulhan, en détresse, fut en fait secouru par un spectateur du défilé, qui sauta immédiatement à l’eau pour épauler le pilote, et l’aider à monter à bord de la navette fluviale venue le tirer d’affaire.

Blessé légèrement au visage et à la main, Jean Paulhan se verra remettre, outre la Médaille de la Ville de Paris, la Médaille militaire, pour la maitrise dont il fit preuve, qui évita de nombreuses pertes humaines – donnant ainsi, selon la citation au Journal Officiel du 30 juillet 1937, « un magnifique exemple d’abnégation et d’esprit de discipline autant que d’adresse et de sang-froid ». A tous ces honneurs, il n’aura qu’une réponse : « Je n’ai fait que mon devoir ».

L’histoire, somme toute, d’un «  héros qui s’ignore  ».

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Message le Lun 16 Juil 2018 - 18:01 par LANG

Un 14 juillet 1937 à surprise !
Bel exploit.
Le Dewoitine D.500 était certainement un bon "planeur" mais sans un bon pilote on pouvait imaginer le pire...
Et si ça avait été un Rafale... ?

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